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magiqueaujourdhuiEn 2050, les robots ont trouvé leur place dans le quotidien. Pourtant, Tim est séparé de son androïde Today et conduit en cure de désintoxication, coupable d’avoir voulu faire de son domestique artificiel un ami… 

Il y a les romans qui vous divertissent et ceux qui vous font avancer, ne vous laissant pas tout à fait le même qu’avant de les avoir ouverts. Il y a les livres qui en disent beaucoup sur leur auteur et ceux qui nous apprennent quelque chose du monde dans lequel nous vivons. Magique aujourd’hui est un peu tout cela à la fois, c’est ce qui en fait une des plus belles pépites de cette rentrée littéraire.

Peu portée d’habitude sur l’anticipation, j’ai pourtant été rapidement intriguée par ce très bon crû de la rentrée Gallimard. Et en effet, il s’agit moins d’un roman futuriste que de celui d’un demain qui est presque déjà aujourd’hui. Dans le monde de 2050 tel qu’Isabelle Jarry nous le dépeint, on retrouve beaucoup des caractéristiques de notre société, simplement poussées un peu plus loin : les Iphones sont devenus des Bphones, les ordinateurs des xCn, et les appareils ménagers sont tous connectés.

Comme on pourrait s’y attendre, le fléau de cette société est l’addiction aux technologies qui, comme la drogue aujourd’hui, nécessite des cures de désintoxication pour soigner les membres les plus atteints de la communauté. Le portrait des jeunes gens démunis sans leurs smartphones et jeux vidéos sonne terriblement juste aux oreilles du lecteur de 2015. Mais outre la grande lucidité de l’auteur quant au devenir probable de notre société déjà très connectée, le livre présente une réflexion nécessaire sur les chemins à emprunter. Faut-il ou non avoir peur des avancées technologiques ? Tout progrès technique est-il forcément souhaitable ? Ou faut-il tourner le dos aux gadgets numériques tant qu’il en est encore temps ?

Plus que de proposer une réponse tranchée à ces questions, l’auteur nous invite à suivre son héros attachant, Tim, jeune chercheur spécialiste de l’adaptabilité humaine aux états extrêmes (le portrait du survivant de Fukushima auquel il consacre ses travaux est d’ailleurs particulièrement vibrant). Beaucoup de membres de la génération Y pourront s’identifier à ce jeune homme qui revendique son indépendance d’esprit et sa curiosité intellectuelle, au point d’avoir voulu faire de son robot domestique une quasi âme sœur.

Mais séparés, Tim comme Today vont rencontrer leur autre véritable, qui n’est ni humain ni artificiel : la Nature. Paradoxe pour un roman sur l’avenir des technologies, Magique aujourd’hui réserve aux paysages vierges d’empreinte humaine des pages de descriptions poétiques sans pareilles. Dans le combat comme dans la communion, l’homme et l’androïde apprennent peu à peu à comprendre qu’ils font partie intégrante de la Nature, et n’en sont ni les maîtres ni les possesseurs. Un retour aux sources salutaire qui ne signifie pas pour autant un retour en arrière, bien au contraire.

À la lecture de ce livre, je me suis souvenue de ce que devait être selon moi la littérature : un roman, ce n’est pas seulement un moyen de s’évader, c’est aussi, et surtout, une fenêtre sur la réalité du monde telle qu’elle nous échappe parfois au quotidien. L’imagination d’Isabelle Jarry a produit pour nous une formidable expérience de pensée qui nous force à réfléchir sur l’essentiel, sans crainte de l’avenir mais avec une lucidité optimiste.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gallimard pour ce superbe roman reçu grâce à l’opération Masse critique.

babelio

Trois questions à… Isabelle Jarry

Je suis allée à la rencontre d’Isabelle Jarry lors de la séance de discussion et dédicaces organisée par la Librairie Le Divan.

  • Comment vous est venue l’idée de ce roman situé dans le futur ? Avez-vous eu d’emblée une vision claire du monde des années 2050 ou le tableau que vous en peignez est-il le fruit d’une longue élaboration ?

J’ai mis plusieurs années à préparer ce roman, je l’ai commencé en mai 2011, et je ne savais pas du tout où j’allais. Dès le départ il y a eu les deux personnages, Tim et Today. Mais j’ai longtemps hésité sur la thématique et remis mon projet sur le métier à maintes reprises. Les robots m’intéressaient beaucoup, j’étais partie de L’Eve future, puis j’avais relu tout Asimov, et je cherchais à dire quelque chose à ce sujet. Les choses se sont précisées peu à peu, comme souvent, et le livre s’est construit sur la durée. Je n’ai pas réellement cherché à dépeindre le monde de 2050, et je n’ai pas non plus souhaité me renseigner beaucoup sur les avancées technologiques. Je voulais simplement décrire une réalité contemporaine, en la poussant un peu plus loin. C’est ce qu’a fait Orwell dans 1984, écrit en 1948.

36 ans sont l’intervalle qui sépare les deux dates, en hommage à Orwell j’ai respecté le même écart : écrivant ce livre en 2014 (je l’ai terminé en septembre 2014) j’ai placé l’action en 2050.

Pour toute la part d’anticipation du livre, j’ai surtout laissé mon imagination se déployer et j’ai inventé beaucoup de choses qui m’amusaient, sans souci de vraisemblance. Mais lorsqu’on est plongé depuis longtemps dans un sujet et qu’il vous absorbe, on a tendance à tomber (inconsciemment) assez juste. C’est un principe de perméabilité.

  • On pourrait penser de prime abord que nature et technologie vont s’opposer dans le roman, pourtant leur rapport est plus complexe : on a par exemple l’impression que Today comprend parfois mieux que les hommes la beauté du naturel. Faut-il penser selon vous que les extrêmes se rejoignent et que l’artificiel peut entrer en résonance avec le naturel ?

Oui, tout à fait, je pense que l’un ne va pas sans l’autre, qu’il nous équilibre. Il ne faut ni se couper de la nature, ni de la technique. J’aime l’idée qu’un robot est sensible à la beauté, à cette émotion qui nous étreint face à la nature et à sa puissante force d’évocation. Derrière l’artificiel, ou l’objet technique, il y a un être vivant (celui qui l’a pensé et créé), et mon côté « animiste » me pousse à penser que l’on peut mettre du spirituel n’importe où, y compris dans une machine. Voyez l’ordinateur de 2001 l’odyssée de l’espace. Je ne crois pas que la nature et la technologie soient à l’opposé. D’ailleurs, on se calque souvent sur la nature pour « inventer » de nouvelles technologies, ou bien on cherche à l’améliorer, ou à la dépasser ; c’est une sorte de défi permanent que l’homme introduit dans sa relation à la nature, comme s’il cherchait à lui montrer qu’il la domine, tout en reconnaissant implicitement qu’elle est indépassable. Je suis très sensible à cette sorte de joute au « corps à corps » et je suis persuadée que la « résonance » dont vous parlez est la clef d’un progrès technique réussi. 

  • Chaque personnage du roman présente un rapport différent à la nature et à la technologie. Tim lui-même oscille entre plusieurs positions : page 210, il a l’air de penser que l’homme devrait retrouver une place plus humble dans la nature, alors que page 308, il prône le développement technologique, peu importe si ce qui reste sur Terre est d’origine naturelle ou artificielle. Et vous, pensez-vous que toute avancée technologique soit bonne à prendre ? Ou croyez-vous que l’homme devrait renouer avec le vivant ?

Je ne voulais pas dans ce roman délivrer de point de vue personnel, ni de morale particulière. Tim est un personnage et à ce titre il porte des valeurs humaines : la contradiction en est une. Il pense une chose, puis modifie son jugement ou exprime une autre idée. C’est ce qui le rend bien vivant, cette inconstance dans la perception et l’expression. C’est également un jeune homme de 2050, qui sait bien que nous allons laisser une planète profondément transformée. Il ne peut s’empêcher de penser que peut-être les machines nous survivront, et cette pensée, d’une certaine façon, le réconforte. C’est si difficile d’accepter de perdre ce que l’on croit posséder éternellement… Je ne pense pas personnellement que toute avancée technologique soit bonne à prendre, mais je sais par expérience que ce que l’homme est capable de faire, il ne pourra s’empêcher de le faire.

L’être humain est doté d’une insatiable curiosité, d’un appétit de découverte et de création que rien n’arrête, pas même les considérations de sagesse et de prudence. Nous allons faire tout ce qui est possible, nous allons tout essayer, j’en suis convaincue. Quitte à ce que cela nous tue. C’est le paradoxe de la nature humaine…

Pour ce qui est de renouer avec le vivant, il est encore possible de le faire. De mon bureau qui donne sur la Seine (j’habite depuis peu dans les Yvelines) je viens de voir passer un vol d’oies bernaches positionnées en V. Elles sont passées à quelques mètres de ma baie vitrée. Ce genre de spectacle est encore possible à contempler à 20 minutes de RER de Paris. Pour combien de temps ? En face de chez moi il y a une île protégée, interdite d’accès (pas de pont pour la rejoindre), c’est un sanctuaire boisé pour les oiseaux, j’en vois de toutes sortes qui viennent dans mon jardin. Personnellement, j’ai besoin de ce lien fort avec le vivant, et je crois ne pas être la seule. Mais la vie urbaine nous en éloigne. Et nombre d’autres contraintes. Pourtant la nature est encore présente, même si nous l’abîmons et la maltraitons sans cesse. Nous pourrions, de manière brutale et inattendue, nous retrouver beaucoup plus proches d’elle que nous ne le pensons. N’importe quelle catastrophe naturelle lui permettrait de reprendre ses droits sur nous. Et nous devrions réapprendre à la respecter, à l’aimer aussi. À entretenir une relation que nous croyons souvent inutile et d’un autre âge. Bref, vous l’avez compris, je suis une vraie amoureuse de la nature, elle est d’ailleurs présente dans tous mes livres. Je parviens même à la mettre en avant dans une histoire de robot !! Pour moi, oui, c’est évident, plus on avance vers un monde hyper technologique, plus notre lien avec notre terre nourricière, les autres espèces, le vivant dans son ensemble, doit s’affermir et se densifier.

Mille mercis à Isabelle Jarry pour ses réponses impliquées et son accueil enthousiaste.

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