« Le camp des autres », poètes debout

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lecampdesautresGaspard fuit dans la forêt avec son chien blessé. Il sait qu’il ne pourra pas revenir en arrière. Attaqué par un loup, il est recueilli par Jean-le-blanc, qui connaît les secrets des plantes de la forêt…

Depuis le temps que je suis la maison Alma, il était temps que je me familiarise avec la plume de Thomas Vinau, l’un des tout premiers auteurs repérés par cet éditeur. À la fois romancier et poète, mais aussi blogueur, l’auteur aux multiples casquettes m’avait déjà intriguée avec ses précédents titres mais je n’avais pas encore eu l’occasion de me plonger dans ses textes.

Avec Le Camp des autres, récit inspiré par un fait historique réel, le démantèlement d’une bande de brigands nommée « La Caravane à Pépère » par les premières Brigades du Tigre, je ne me suis sans doute pas attaquée au récit le plus proche de mes goûts de lectrice. En effet, ni les romans historiques, ni ceux d’aventure ou de brigands ne me passionnent habituellement. Et de fait, j’ai surtout suivi avec attention les péripéties de Gaspard durant la première moitié du récit, avant que sa route ne croise celle de la fameuse caravane.

j’ai apprécié le lien fort unissant l’enfant à son chien, puis la façon dont les deux se laissent apprivoiser par Jean-le-blanc, figure intrigante de la forêt, mi-sorcier mi-apothicaire. Surtout, je me suis laissée emporter par la musique d’un texte très travaillé, éminemment poétique, qui fait de la forêt le personnage central de ses plus belles pages.

Par la suite le récit se rapproche du roman d’apprentissage aux côtés des bohémiens et repris de justice qui composent la troupe de Capello. Je n’ai pas partagé la fascination de Gaspard pour Sarah la prostituée et ses compères, même si j’ai bien apprécié la scène d’apparition des Brigades du Tigre.

Ce qui m’a vraiment séduite dans ce livre, plus que l’histoire qu’il raconte, c’est le postulat engagé de son auteur. Et en particulier ce passage, où Capello conseille Gaspard : « Si quelqu’un par un beau jour te dit que tu ne vaux rien dis-toi qu’il te veut à son service et quand tu le croiras tu seras son esclave. Tu sais ce que nous avons tous en commun ? Nous sommes des fuyards debout. C’est le Non qui nous tient. » J’ai trouvé ce passage à la fois très beau, très vrai et je n’ai pu m’empêcher de le trouver bien moderne (la mention des fuyards debout, sans doute…). J’ai aimé que, mine de rien, le livre se serve d’un événement du début du XXe siècle pour nous faire réfléchir sur notre condition aujourd’hui, sur la servitude volontaire et la capacité à dire non et à rester libre. On sent bien que l’auteur sympathise avec ces malandrins pas bien méchants qui ne demandent qu’à vivre à l’écart d’une société qui n’avait pas prévu de place au soleil pour eux. Chacun accueillera cette prise de position avec son propre point de vue. Pour ma part je l’ai trouvée salutaire. Alors merci, monsieur Vinau, pour ce beau texte sur les laissés-pour-compte.

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« Ballerina », c’est bien joli mais ça m’énerve

affiche-film-ballerinaFélicie, jeune pensionnaire d’un orphelinat, rêve de devenir danseuse étoile à Paris. Avec son meilleur ami Victor, inventeur en herbe, elle s’enfuit et débarque à l’Opéra, où elle rencontre une femme de ménage, Odette…

J’avais repéré Ballerina dès sa sortie et j’en avais aperçu une bande-annonce qui m’avait donné envie d’en voir plus. Un film sur la danse, mettant en scène une petite orpheline rousse rappelant Anastasia, l’un de mes dessins animés favoris de tous les temps, voilà qui me semblait plutôt de bon augure. J’imaginais déjà une jeune fille déterminée à accomplir ses rêves en dépit des obstacles, bref la parfaite héroïne pour les petites filles d’aujourd’hui.

Alors, effectivement, Félicie est sympathique, très mignonne comme l’ensemble des graphismes, vraiment de très bonne facture. Le film m’a complètement emportée visuellement, avec un bel univers, aux décors riches, des personnages expressifs et un rythme enlevé dès les premières minutes. J’ai aimé les scènes d’audition à l’Opéra, les tutus, le parcours de l’héroïne, et surtout l’entraînement original auquel la soumet Odette, sa prof particulière improvisée. J’ai adhéré au style de danse de Félicie, mélange de classique et de danse bretonne, et en particulier à la chouette chorégraphie qu’elle effectue dans la taverne. Côté « film de danse », je trouve que le contrat est rempli, même si j’en aurais voulu encore plus. Je trouve que les très bonnes scènes du film passent un peu vite, mais je peux comprendre que, visant un public enfantin qui se lasse vite, il ne faille pas risquer la baisse de régime.

En revanche, côté « héroïne idéale des petites filles d’aujourd’hui », j’ai été carrément déçue. En fait, très vite, le film a commencé à m’agacer. Le premier reproche que j’ai envie de faire aux scénaristes, c’est la relation entre Félicie et son ami Victor. Dès le début, Félicie semble avoir perpétuellement besoin de son ami, pourtant présenté comme un balourd maladroit. N’empêche, sans Victor, pas d’évasion, pas d’école de danse à Paris, puisque c’est lui qui découvre l’existence de l’Opéra grâce à une carte postale sortie d’on ne sait où. Et dès que les deux enfants sont séparés accidentellement, c’est Félicie qui s’exclame « ne me laisse pas toute seule ». Là, déjà, ça partait très mal pour moi. Pourquoi une jeune fille déterminée et futée comme elle aurait-elle à ce point besoin d’une présence masculine pour atteindre ses objectifs ? Par ailleurs, Victor lui ne semble pas avoir besoin de son amie pour accomplir ses projets. En revanche, bien entendu, pour justifier qu’il vienne régulièrement lui sauver la mise, les scénaristes ont trouvé une explication parfaite… évidemment Victor est un peu amoureux de la jolie Félicie. Alors là, ça continue encore plus mal. Pourquoi introduire un aspect romantique dans le film ? Cela ne me semblait absolument pas indispensable : on peut être là pour quelqu’un et lui rendre service par pure amitié, d’autant plus quand on est amis depuis toujours, non ? Par ailleurs Félicie se pâme devant un danseur russe absolument insupportable, qu’elle semble premièrement prendre comme le bellâtre qu’il est, avant de tomber mystérieusement sous le charme. J’ai trouvé l’héroïne encore plus décevante à ce moment, elle qui semblait au moins maline au début.

Si mon côté féministe a été passablement énervé par la représentation des rapports garçons-filles promue par le film, je n’ai pas été tellement plus convaincue par le message sur la réalisation de ses rêves. Félicie entre à l’Opéra en trichant, plus exactement en volant la place d’une autre, ce qui ne va finalement pas vraiment lui porter préjudice. Et si on voit bien qu’elle s’entraîne pour progresser, sa progression est tout de même beaucoup trop fulgurante pour être réaliste. Je m’interroge donc sur ce que les enfants vont retenir : qu’on peut tricher pour réussir ? Qu’un peu d’efforts paie forcément vite ?

Je passe sur des détails comme le fait de diffuser une musique moderne pendant la scène de Casse-Noisette (d’ailleurs la chorégraphie ne peut pas non plus correspondre à ce ballet), et sur le choix des voix qui m’ont paru trop adultes pour les personnages.

Bref, Ballerina, c’est visuellement très joli, mais je m’étonne qu’on puisse sortir un tel film en 2017, pendant que Disney s’efforce de progresser dans le traitement des héroïnes avec La Reine des neiges ou Vaiana.

« Kingsman : Le Cercle d’Or » : marrant, mais macho !

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affiche-film-kingsman-2Alors qu’Eggsy s’apprête à rencontrer les parents royaux de sa dulcinée suédoise, il est attaqué par Charlie, un recalé des sélections Kingsman. Pire : des missiles détruisent sa maison et son QG. Heureusement Eggsy peut compter sur le soutien de Merlin…

Movie challenge 2017 : un film qui est la suite d’un autre film

Je savais que j’irais voir ce film depuis que j’avais découvert tardivement le premier opus, au point d’avoir créé cette catégorie du Movie challenge spécialement pour lui préparer une place de choix.

Je m’étais laissée séduire par le premier Kingsman, dont j’avais apprécié le côté parodique irrévérencieux, ainsi que l’aspect « film d’apprentissage » qui voyait évoluer le jeune Eggsy grâce à son mentor Harry Hart.

Dès les premières minutes, Matthew Vaughn nous entraîne dans le même rythme effréné que celui du premier volet. Combats chorégraphiés, méchants bioniques, gadgets en tout genre, explosions à tire-larigot… le côté James Bond parodique est bel et bien de retour et ne laisse pas le temps au spectateur de s’ennuyer, en dépit de la longueur du film (2h21). C’est fun, pétaradant et décalé comme on aime ! Cette fois-ci, les Kingsmen luttent contre des adversaires de choix, en particulier Poppy, baronne de la drogue incarnée par Julianne Moore. On sent que le succès du premier film a permis au réalisateur d’avoir de l’ambition côté casting, puisque les Kingsmen rencontrent leurs homologues américains, les Statesmen, qui comptent dans leurs rangs Halle Berry, Channing Tatum, Pedro Pascal et Jeff Bridges.

J’ai aimé le côté encore moins réaliste que le premier film : les scénaristes se moquent totalement de la crédibilité, seul compte le divertissement. Ce deuxième Kingsman se regarde vraiment comme une comédie, une parodie, une sorte de Moi, moche et méchant pour adultes !

Cependant, je trouve que le film n’est pas à la hauteur du premier sur deux plans majeurs : d’une part, l’évolution des personnages principaux. Hormis Harry, qui connaît un parcours permettant à Colin Firth de déployer un peu son jeu, les autres personnages issus du premier film sont assez vite expédiés, à commencer par l’agent Roxy/Lancelot, et c’est bien dommage. Eggsy lui-même a en partie perdu son côté attendrissant, et pas seulement parce que Taron Egerton a l’air plus adulte. Le personnage a plusieurs fois l’occasion de se montrer bête voire niais, que ce soit par des erreurs ou des scènes d’émotion parfois excessives. LE personnage dont l’évolution est à mes yeux intéressante, c’est Merlin (Mark Strong), définitivement le plus sympathique de la bande. À ce titre je trouve que les choix scénaristiques le concernant sont regrettables.

Mais j’aurais pardonné ces défauts si les personnages féminins n’étaient pas totalement stéréotypés et inintéressants. Ok, Poppy est une femme puissante à la tête d’un réseau de drogue, mais on sait bien qu’elle va perdre face aux Kingsmen. Roxy ne sert quasiment à rien, la copine de Charlie n’est là que pour être manipulée (au sens propre !) dans le but d’atteindre son mec (d’ailleurs toute l’histoire du mouchard à poser sur elle m’a fait rire jaune), et je ne parle même pas de la copine d’Eggsy : la jeune femme qui semblait avoir un peu de piquant dans le premier film est ici complètement fade, une vraie princesse attendant que son prince la sauve (j’ai envie de me pendre en écrivant ces mots). Seule Ginger Ale (Halle Berry) fait preuve d’un peu d’initiative, et on compte vraiment sur elle pour relever le niveau côté personnages féminins dans le prochain volet !

Ce film divertissant atteint son but mais j’espère que le réalisateur et les scénaristes entendront les critiques pour éviter le côté macho et creuser un peu les personnages dans le troisième film !

« Le Château de verre » : une enfance fantastique ?

affiche-film-le-chateau-de-verreJeannette Walls, chroniqueuse mondaine, a l’habitude de mentir sur sa famille, pour ne pas avouer que ses parents vivent dans un squat et fouillent les poubelles de New York. Avec eux et ses frère et sœurs, elle a vécu une enfance peu ordinaire…

Je suis allée voir ce film avec un minimum d’informations à son sujet, simplement le nom de son réalisateur et de son actrice principale : Destin Cretton et Brie Larson, c’était le tandem de States of Grace, mon film préféré de 2014. Depuis, l’actrice s’est révélée au grand public en remportant l’Oscar avec Room, et je dois dire que je suis assez fâchée de constater que son nouveau film est passé quasiment inaperçu en France.

Pourtant j’ai retrouvé dans ce Château de verre ce que j’avais aimé dans le premier opus du réalisateur : le choix d’un film très proche du réel et documenté autour d’un sujet délicat, l’enfance malmenée. Ici, c’est au cœur d’une famille dysfonctionnelle que nous place l’histoire, aux côtés de Jeannette, la fille cadette au rôle leader dans sa fratrie.

Je ne reviendrai pas longtemps sur le jeu exceptionnel de Brie Larson, que j’ai déjà longuement vanté à chacune de ses prestations. Je trouve qu’elle réussit à être crédible aussi bien en adolescente en crise qu’en jeune femme évoluant dans les milieux chics, elle a cette capacité à se fondre dans ses rôles avec un mélange d’intensité et d’élégance. Mais je voudrais saluer la performance d’Ella Anderson, qui incarne Jeannette autour de 10 ans. Et d’ailleurs tous les enfants du film sont formidables et le choix des acteurs aux différents âges est excellent. Mais la jeune Jeannette fait preuve d’une présence particulière et d’un jeu déjà riche pour son âge.

Le couple Woody Harrelson-Naomi Watts est lui aussi complètement investi et crédible, au point d’ailleurs que je n’ai reconnu ni l’un ni l’autre. On ne peut pas dire qu’ils ménagent leur peine ni leur image dans ces rôles de parents indignes, absolument irresponsables et vaguement idéalistes.

Une fois encore, si j’ai un reproche à faire au film, c’est du côté de sa fin qui boucle la boucle avec la scène de dîner au restaurant du début et parvient à tirer une leçon positive d’une expérience plutôt traumatisante pour les enfants de ce couple plus dingue que doux. Néanmoins, l’histoire étant tirée de faits réels, si les enfants ont choisi de garder de bons souvenirs et de rester soudés, je ne vois pas pourquoi le film aurait tenté de démontrer le contraire.

Même si l’on peut voir venir certains éléments avant l’heure, le scénario réussit avec ses nombreux flashbacks à maintenir le spectateur en haleine et propose une vision à la fois dure et poétique de cette enfance si particulière. On est très proche du très beau Captain Fantastic dans l’évocation d’un mode de vie alternatif qui, s’il peut (et doit) choquer le public, n’en pose pas moins des questions intéressantes sur les valeurs à inculquer aux enfants. Un des très bons films indé américains de cette année.

« Grave » : méfait accompli !

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affiche-film-graveJustine, comme ses parents, est végétarienne et respectueuse des animaux. Elle entre donc en école vétérinaire et y retrouve sa sœur Alexia, en deuxième année. Lors d’un bizutage, Alexia force Justine à manger un rein de lapin…  

Movie challenge 2017 : un film d’horreur

 « Ne jamais dire jamais », vous connaissez ? Le dicton résume mon histoire avec le film de Julia Ducournau. Quand j’ai entendu dire que des spectateurs s’étaient trouvés mal lors des premières projections, j’ai dit « Jamais je n’irai voir ça », petite nature que je suis. Pourtant, lorsqu’il a fallu choisir un film d’horreur pour le Movie challenge, en évoquant des titres avec mon amoureux, je me suis surprise à lancer « Ou sinon, Grave ? ». Ma curiosité l’avait emporté, c’était trop tard pour reculer.

Au début j’ai été un peu sceptique, parce que je ne comprenais pas trop le cursus de Justine, dans un établissement entre fac et grande école (j’ai mieux compris en apprenant que l’histoire se déroule en Belgique). En revanche, j’ai été reconnaissante à la réalisatrice de dénoncer le bizutage et l’ambiance pesante des écoles « élitistes », que ce soit en raison du comportement des élèves (les premières années sont carrément harcelés par les anciens) ou des profs (l’un d’eux pousse Justine à dénoncer un camarade).

Car pendant au moins une demi-heure, le sujet du film est la vie d’une jeune fille mal à l’aise dans l’école dans laquelle elle débarque. Bien sûr il est aussi question du respect des droits des animaux et du véganisme mais je trouve qu’on a vraiment fait un faux procès au film à ce sujet : on ne peut absolument pas comprendre que le véganisme serait la cause des pulsions cannibales de Justine. Au contraire, c’est pour éviter que celles-ci n’adviennent qu’elle a toujours été vegan (ma phrase est volontairement assez peu explicite pour ne pas spoiler, mais le film est très clair à ce sujet, je vous l’assure). Donc, pendant un bon tiers, la réalisatrice a pris le temps d’installer ses personnages et je lui en sais gré. En effet, même si j’émets des réserves sur Alexia, la sœur qui me semble clairement méchante par moments, j’ai trouvé que les personnages principaux étaient vraiment captivants. Garance Marillier fait preuve d’un jeu exceptionnel et réussit à créer un personnage complexe : elle passe du regard de la bête assoiffée de sang (voir l’affiche) à l’ado mal dans sa peau qui se découvre féminine, tout en restant l’élève modèle un peu pénible et la jeune fille qui vit ses premiers émois. J’ai d’ailleurs adoré les scènes où son intensité, sa grâce sauvage, laissaient place à une vulnérabilité beaucoup plus banale (par exemple sa réplique sur la façon de se comporter « quand on a dépucelé une fille »).

Cette interprétation nuancée permet une vraie réflexion sur les pulsions et l’éthique, au-delà du cannibalisme : même si Justine se laisse parfois déborder, j’ai beaucoup aimé le fait qu’elle ne renonce pas à une forme de morale, notamment en essayant de protéger son gentil coloc (Rabah Nait Oufella), le personnage sympathique de l’histoire, quitte à se faire du mal à elle-même.

Et ces scènes de violence ? On ne va pas se mentir, certaines sont gore, vraiment. Cela dit, moi qui suis sensible, j’ai tenu sans me sentir plus mal que voulu par l’œuvre. Par contre certains détails sales m’ont paru assez peu nécessaires, surtout dans les soirées orgiaques. Mais globalement, j’ai trouvé l’esthétique travaillée et audacieuse.

J’ai lu que le film était à prendre au second degré, et je ne suis pas d’accord avec ça : je pense qu’il peut être lu à plusieurs niveaux en même temps. Il ne faut pas à mon sens nier le premier degré sur le cannibalisme, même si les déclarations de Julia Ducournau à ce sujet peuvent laisser perplexe (« défoncer un tabou », vraiment ?). À un moment du film, je me suis posé la question : imaginons que ces pulsions cannibales surviennent véritablement chez quelqu’un, comment cette personne peut-elle se faire aider, sauf à se faire interner ? Mais évidemment le film va plus loin que la question du cannibalisme, jusqu’à la difficulté d’être pleinement soi sans faire de mal aux autres, de concilier naturel et vie en société, et on touche là ce qui me paraît le plus intéressant dans le propos.

Après la vraie richesse que propose cette œuvre, j’ai forcément été moins emballée par la chute, présentée comme un twist, qui n’en était pas un pour moi car je l’avais vu venir à peu près depuis le milieu du film. De ce fait la scène finale ne sert pas à grand chose, sinon à faire ce que la réalisatrice dit avoir voulu éviter, tomber dans le côté inhumain du monstre de type vampire ou loup-garou.

Cela dit, cette fin n’a pas réussi à gâcher l’enthousiasme que m’a inspiré ce film (rétrospectivement, car sur le moment je ne savais pas trop quoi en penser, peu habituée au body horror). J’ai trouvé le mélange des genres assez réussi, et surtout je salue l’audace de ce premier film français. Je suis bien contente que ma curiosité m’ait poussée à dépasser mes craintes et préjugés, car ce film m’a marquée positivement !

« Un jour, tu raconteras cette histoire », hommage vivant

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couverture-livre-un-jour-tu-raconteras-cette-histoireÀ près de 60 ans, Joyce Maynard rencontre l’avocat Jim Barringer qui lui fait de nouveau croire en l’amour et en la possibilité d’un mariage heureux. Mais quelques mois plus tard, on diagnostique à Jim un cancer du pancréas…

Je dois avouer avoir un peu hésité avant de me lancer dans cette lecture. Comme avec À tout moment la vie l’an dernier, je ne savais pas trop comment aborder ce témoignage d’une tragédie réelle. Peut-on apprécier un livre qui traite d’un drame que des gens ont vraiment vécu sans traîner l’impression de voyeurisme qui accompagne la lecture des faits divers ?

Ce qui m’a décidée à lire ce livre, c’est clairement son auteur. J’ai découvert Joyce Maynard l’an dernier avec Les règles d’usage, à mes yeux l’un des livres les plus forts de l’année 2016. Depuis, j’ai aussi eu l’occasion, grâce à Folavril, de lire Prête à tout, un roman assez différent. J’avais acquis de ces lectures la certitude que Joyce Maynard fait partie des plus grandes voix de la littérature contemporaine américaine.

Forcément j’ai entamé cette lecture avec l’attente d’un tourbillon émotionnel à la clé. Connaissant déjà la fin de l’histoire, sachant qu’elle était malheureuse, je pressentais que ce récit serait de ceux que l’on n’arrive pas à lâcher même s’ils nous causent de la peine. Je ne m’étais pas trompée.

Mais ce que je n’avais pas vraiment envisagé, c’est à quel point le livre peut être lumineux par moments, en dépit de son sujet si douloureux. À quel point aussi la franchise de l’auteur est précieuse. J’ai adoré les passages où elle raconte les moments de joie simple de son quotidien avec Jim, la façon dont elle lui rend hommage, révélant les petits gestes qui faisaient de lui « un homme bien », expression que l’on retrouve régulièrement dans le livre. C’est un très beau portrait d’un Américain de son temps qui nous est livré, quelqu’un qui adore jouer des reprises des plus grands groupes de rock, partir en randonnée et photographier les magnifiques paysages de son pays, soutenir ses équipes de sport favorites, mais aussi lutter pour ce qu’il pense juste, s’énerver d’une évolution politique qui lui déplaît, défendre un jeune étudiant en médecine d’origine étrangère dans un procès perdu d’avance.

Si sa plume magnifie Jim, Joyce Maynard ne cherche pas à se mettre elle-même en avant. Certes, on ne peut qu’admirer la façon dont cette femme indépendante a renoncé à tous les plaisirs de sa vie d’avant pour accompagner son mari dans le combat contre la maladie, prenant au sens propre l’engagement « pour le meilleur et pour le pire ». Mais elle n’hésite pas à révéler ses failles, ses doutes, ses défauts. Toutes les fois où elle s’est crue plus forte qu’elle n’était, les instants de frustration où elle aurait juste voulu retrouver sa propre vie, et la capacité à envisager l’avenir alors que Jim se mourrait, tous ces éléments, loin de pousser le lecteur à la juger, ne la rendent que plus humaine et attachante.

Ce qu’il reste après plus de 400 pages de cette romance brisée par la maladie et la mort, c’est paradoxalement un élan de vie et de gratitude : à travers ce livre, l’auteur rend hommage à son époux, et semble remercier l’existence de leur avoir permis de vivre ces quelques années ensemble, en dépit des difficultés. Une vraie leçon.

« Nos années folles » : un peu trop sage

affiche-film-nos-annees-follesPaul et Louise Grappe se sont mariés jeunes, avant la Première Guerre mondiale. Traumatisé par le front, Paul déserte et se cache dans la cave de la grand-mère de Louise. Pour lui permettre de sortir, celle-ci a l’idée de le déguiser en femme… 

Vous n’avez pas pu manquer l’affiche de ce film, avec son couple nu enlacé, l’homme maquillé. Je l’ai moi-même vue dans les couloirs du métro et c’est sans doute son côté gentiment osé et iconoclaste qui m’a donné envie de découvrir ce film. Et puis la promesse du duo Céline Sallette (Les Revenants) – Pierre Deladonchamps (Trepalium, Le Fils de Jean), deux des acteurs les moins « lisses » du cinéma français contemporain. Je comptais sur leur capacité à tout jouer, surtout les personnages abîmés, instables, complexes, pour m’emporter dans ce film inspiré d’une histoire vraie.

Je dois dire que je n’ai rien à leur reprocher : le couple fonctionne, et chacun livre une performance investie. Elle, en femme courageuse et prête à tout par amour, lui en homme sensible, traumatisé, qui se découvre à l’aise dans la peau d’une femme. Le parcours de Paul Grappe méritait bien un film : personnalité complexe, il apparaît d’abord comme un homme intelligent et émotif, puis un défenseur du couple libre avant l’heure, une femme assumant ses désirs dans la peau de Suzanne, et enfin un homme perdu, brisé par l’impossibilité d’assumer ses multiples facettes ailleurs que dans un spectacle. Le film réussit à nous le rendre sympathique puis détestable, ce qui en soi est déjà remarquable. Même s’il paraît difficile de ne pas voir que Suzanne est en réalité un homme, j’ai trouvé l’acteur plutôt très convaincant, et son personnage travesti m’a rappelé par moments la prestation d’Eddie Redmayne au début de The Danish Girl.

En dépit d’une histoire à rebondissements et de deux protagonistes forts et bien incarnés, j’ai pourtant trouvé le film inabouti. Moi qui avais beaucoup aimé la fraîcheur des Roseaux sauvages, j’ai été vraiment déçue de la réalisation de Téchiné. Je ne m’explique pas que les premières scènes du film puissent être si hachées, de sorte que l’on ne comprend pas ce qui est vrai, ce qui fait partie du spectacle, à quel moment de l’intrigue nous nous situons. Petit à petit les transitions deviennent plus fluides, et sur la fin le film trouve même quelques jolies scènes, plus modernes, notamment lors des chorégraphies où Suzanne passe du bois de Boulogne à la scène du cabaret. J’aurais aimé voir ce côté onirique plus développé, quitte à ce que toute l’histoire de Paul et Louise nous soit montrée par le biais du spectacle racontant leur vie. Mais là, j’ai trouvé l’aller-retour entre leur quotidien et la mise en scène assez mal géré. Les quelques scènes de guerre du début souffrent aussi d’un manque d’ampleur et de réalisme. Résultat, je n’ai pas vraiment réussi à entrer dans l’histoire et à en ressentir toute la portée.

On saluera donc le choix du sujet, la fidélité à la réalité, le jeu des acteurs et quelques audaces qui ne suffisent pas à compenser un global manque de souffle et une esthétique souvent trop classique et sage, en contradiction avec ce que le titre et l’affiche laissaient présager.

« Au pied de la lettre » : un psy peut en cacher un autre

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6832-Couv-Au-pied-1ere-Cfilet-V2Barthélémy voudrait savoir s’il est dépressif. Alors il écrit à un psy, va voir son généraliste qui lui en conseille un autre, le consulte et découvre que ce psy a un frère, qu’il décide de consulter aussi…

On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise s’était classé sixième de mon top livres 2016, j’attendais donc avec impatience le nouveau roman d’Isabelle Minière. Et je peux remercier l’auteur qui ne nous aura pas trop fait attendre puisqu’un an après la sortie de son deuxième roman, voici le troisième en librairie !

Du point de vue formel, ce récit est à la fois proche des précédents et assez différent : si l’on suit une fois encore les pensées les plus intimes d’un personnage à travers un long monologue, celui-ci est ici découpé pour prendre la forme d’un récit épistolaire. Ce que nous lisons, c’est la série de lettres envoyées par Bathélémy Martin à un psy qui lui a été recommandé par une connaissance.

Sauf que, quand on veut savoir si l’on est ou non dépressif, comme Barthélémy, écrire à un psy, cela ne suffit pas. Non, pour mettre toutes les chances de son côté, Barthélémy, qui croit plus aux conseils des livres de développement personnel qu’à la chance, va également consulter deux psychiatres, deux frères aux méthodes radicalement différentes.

Et c’est là que le lecteur habitué des romans d’Isabelle Minière se retrouve en terrain connu. Comme Grégoire et Martin avant lui, Barthélémy est un homme qu’on imagine entre deux âges et qui se sent perdu. En quête de sens et d’une raison de vivre, il va rencontrer des personnages fantasques qui l’aideront à y voir plus clair. Certes, on ne peut pas dire que l’histoire soit très différente d’On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, mais j’ai suivi avec plaisir et curiosité les pérégrinations de l’homme-qui-voulait-savoir-s’il-était-dépressif. L’auteur poursuit dans son exploration des maux contemporains, solitude, addictions, rapports familiaux complexes (avec une fois encore le motif des parents indignes qui créent la difficulté existentielle de leur enfant). Cependant j’ai trouvé ce roman un peu plus drôle encore que le précédent, un peu plus fou aussi, avec ses psys décalés, sa recluse accro aux séries et la dame qui parlait aux pigeons.

Quoi qu’il en soit le style de l’auteur, autant que ses sujets de prédilection, est inimitable. On retrouve avec bonheur ses jeux de sonorité, ses aphorismes qui m’ont une fois de plus régalée (« Je préfère être doux et con que bête et méchant. »), et ses réflexions sur les relations humaines (« On n’est jamais dans la tête des autres, on imagine ce qu’ils ressentent, ce qu’ils vivent, on se construit sa théorie, et on y croit. Si ça se trouve on a tout faux. »). Encore un très bon cru intelligent, doux et poétique, qui égratigne la tendance du développement personnel pour mieux développer la personnalité de son anti-héros. 

Trois questions à… Isabelle Minière

Isabelle Minière m’avait gentiment écrit suite à ma chronique de son deuxième roman. Je me suis donc permis de lui envoyer ces questions.

  • Barthélémy porte comme patronyme Martin, qui était le prénom du personnage principal d’On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise : pourquoi ce choix ? Était-ce un clin d’œil ?

Oui, ça m’est tombé sous la plume, sans préméditation, au moment de nommer le personnage. C’est le nom de Martin qui m’est venu. Ensuite j’ai réalisé que c’était le prénom du personnage du livre précédent. J’ai hésité à changer, mais ce clin d’œil involontaire (au moins au départ) m’allait bien, et j’ai donc laissé ce nom. Bon, cette fois-ci c’est un nom de famille, et non un prénom. Je pense qu’il y a une parenté entre mes personnages, d’où peut-être ce même nom de Martin même si je ne l’ai pas fait exprès.

  • Ce n’est pas un, mais trois psys que l’on croise dans le récit. Vous qui êtes psychologue, vous aviez envie de mettre en scène des confrères et de confronter leurs diverses méthodes ?

Je ne sais pas trop, j’avais sans doute envie d’illustrer différentes pratiques, mais sans me le dire aussi clairement que ça. Ca m’est venu comme ça, là encore sans préméditation. Je pense avoir été influencée par ce que ce que certains patients m’ont raconté de leurs visites chez des psychiatres, j’ai sans doute eu envie de jouer avec ça. Les deux docteur Blavar sont des psychiatres, ce qui n’est pas mon cas – je suis psychologue, hypnothérapeute. Lors de mes lectures et formations, j’ai exploré plusieurs façons d’aborder la psychothérapie, et je pense que cela m’a marquée.  J’ai un faible pour Phil Blavar, le fantaisiste… et son pote Max, le comédien, qui vient jouer la dépression, la guérison. J’aime bien cette façon de sortir du cadre habituel, de surprendre… ça peut faire partie de la thérapie !

  • Vos protagonistes sont toujours des hommes, très sensibles, assez seuls et peu adaptés au monde contemporain. Est-ce qu’on peut imaginer un jour trouver sous votre plume un personnage radicalement différent ?

Ah oui, ça peut arriver ! Je ne choisis ni mes sujets ni mes personnages. Ils s’imposent. D’ailleurs mon prochain roman le montrera, je pense. Par le personnage, par le thème abordé… Mais je vous laisserai le découvrir !

Quant à ce que le texte soit « radicalement » différent, c’est délicat : c’est mon écriture, c’est moi qui écris, c’est mon imaginaire; il me semble  donc naturel qu’on y trouve une certaine parenté avec mes précédents textes, mais ce ne sera pas à moi de le dire. L’écriture, pour moi, c’est une voix. J’aime bien quand on reconnaît la mienne.

Un grand merci à Isabelle Minière pour ses réponses et son intérêt pour le blog.

« Le Sens de la fête » : la comédie de l’année ?

affiche-film-sens-de-la-feteMax organise le mariage de Pierre. Il doit coacher son équipe pour que tout soit parfait. Mais les contrariétés s’enchaînent : Adèle et le DJ s’embrouillent, il manque un serveur, le doyen de l’équipe semble vouloir s’expliquer et sa femme ne répond pas au téléphone…

L’année 2017 a été l’occasion de quelques jolies surprises côté comédies françaises, je pense en particulier à la vitaminée L’Ascension et à l’audacieuse Cherchez la femme. Mais bien sûr, j’attendais Le Sens de la fête comme LA comédie de l’année. Grande fan des films d’Éric Toledano et Olivier Nakache depuis des années (la dernière fois que j’ai vu un film deux fois au cinéma, c’était Samba), j’étais évidemment impatiente de découvrir leur nouvelle pépite de drôlerie.

En plus, j’ai eu la chance de voir ce film en avant-première en présence de l’équipe, ce qui rajoutait au côté événementiel du moment. Je dois dire que malgré mes attentes, je n’ai pas été déçue. Pourtant, je ne dirais pas que le film était exactement tel que je me l’étais imaginé en apercevant les premiers extraits. Dans ceux-ci, j’avais beaucoup vu Jean-Paul Rouve en photographe sur le retour et Alban Ivanov en commis de cuisine inexpérimenté

En fait, le film est davantage une comédie chorale qu’une succession de morceaux de bravoure individuels, nous ramenant à un esprit collectif assez proche de celui de Nos Jours heureux. On a vraiment le sentiment d’un film de troupe, et cela sert le propos du film. Certes, le thème est festif, il s’agit de suivre toute l’organisation et le déroulé d’une réception de mariage depuis les coulisses, au côté de ceux qui œuvrent pour que le « plus beau jour » de la vie des mariés soit un souvenir inoubliable.

Mais au-delà de ce sujet, plus léger que celui des deux précédents films du tandem, il s’agit également à mes yeux d’un film sur la difficulté de faire cohabiter des tempéraments différents dans une équipe de travail. Et, face à cette équipe, de la solitude du chef d’entreprise. J’en arrive donc à évoquer Jean-Pierre Bacri, figure incontournable de ce long-métrage. Son jeu plus nuancé que jamais apporte beaucoup à la tonalité du film, à la fois franchement drôle mais aussi poétique, tendre ou touchant. La grande force de ce Sens de la fête c’est de ne pas trancher entre premier et second degré, et de réussir ainsi à faire rire et à émouvoir au sein d’une même scène. Benjamin Lavernhe, en marié imbu de lui-même et insupportable, apporte une contribution non-négligeable à cette double grille de lecture, de même que le tandem Lellouche-Haidara. J’ai l’impression qu’en gagnant en maturité le duo de réalisateurs a vraiment affiné son sens de l’humour, et se permet désormais des rires moins francs, mi-figue mi-raisin, avec une critique sous-jacente du monde du travail, mais sans tomber dans le malaise comme un Toni Erdmann, par exemple.

Le film a aussi été pour moi l’occasion de découvrir Vincent Macaigne, dont j’avais souvent entendu parler, et de retrouver Suzanne Clément et Kévin Azaïs dans des propositions assez différentes de ce à quoi ils m’avaient habituée.

Bref, un très bon moment de cinéma, que je recommande vraiment à tous, et en particulier à celles et ceux qui ne seraient pas forcément convaincus par le cinéma français !

Trois questions à… Éric Toledano et Olivier Nakache

J’ai profité du débat suivant le film pour poser quelques questions aux réalisateurs. Pour être précise, la dernière était notée sur mon petit calepin mais quelqu’un d’autre l’a posée avant moi. Je vous cite tout de même leur réponse. 

  • Après Intouchables et Samba, vous avez eu envie de revenir à un sujet plus léger ?

On a écrit ce film dans un contexte plus difficile, alors on avait envie d’aller vers un sujet moins directement dur. Notre but c’est de faire des films qui font du bien. Et en même temps, il y a une certaine tristesse déguisée, on essaie de faire coexister le drame et l’humour. Finalement ce film dit plus ou moins la même chose que les précédents.

  • Et en même temps, on peut le voir comme un film sur le travail, sur la solitude de l’entrepreneur, autant que sur la fête, c’était l’effet recherché ?

Oui, on voulait parler du monde du travail, de la difficulté à faire coexister des gens différents dans une équipe, mais aussi de l’optimisme qui peut survenir dans le chaos. Et puis on fait toujours des films par rapport à nos expériences, et lorsqu’on débutait, on a travaillé dans des mariages, et ça nous avait marqués.

  • D’où vient le choix du jazz d’Avishai Cohen pour la BO ?

C’est une musique qui retranscrit le mélange des émotions. Nous voulions une musique rythmée, par moments un peu énervée. Nous avons vu Avishai Cohen en concert et on a trouvé ce qu’on cherchait, donc on lui a demandé de composer la musique. Le monde du travail nous oblige à nous mélanger à des gens différents, et c’est ce que représente ce jazz avec tous ses instruments : chacun a son solo puis tous jouent à l’unisson.

Un grand merci aux réalisateurs pour s’être prêté au jeu des questions et au MK2 Bibliothèque pour l’organisation de ce moment d’échange.

« 120 battements par minute », des garçons formidables

affiche-film-120-battements-par-minuteDébut des années 90. Nathan adhère à Act Up Paris et rencontre les militants dans leur diversité et leurs divisions. Comment sensibiliser l’opinion et les pouvoirs publics à l’épidémie de Sida ? Sophie prône la mesure, Sean n’a pas peur des excès… 

J’ai tardé à voir ce film que j’avais pourtant repéré dès l’annonce des œuvres en compétition à Cannes. Dans une sélection qui me tentait nettement moins que celle de l’an dernier (difficile de faire mieux que Moi, Daniel Blake, Personal Shopper, Divines), le film de Robin Campillo me semblait l’un des plus prometteurs. Pourtant, je ne connaissais pas du tout ce réalisateur, dont c’est en fait le 3e long-métrage, et du casting, je n’avais reconnu qu’Adèle Haenel. J’avais pourtant aperçu Nahuel Perez Biscayart dans Grand Central et Aloïse Sauvage dans Trepalium.

J’ai fini par me décider non sans une petite appréhension envers les 2h20 du film (le film idéal dure pour moi entre 1h30 et 2h). Et de fait, c’est l’une des rares critiques que j’aurai à faire à ce très beau film : il est un peu trop long. Pour une œuvre qui mise sur la tonicité, la vivacité, très présente lors des manifestations dans la rue ou d’actions dans les bureaux des groupes pharmaceutiques, il aurait sans doute été préférable de couper quelques scènes répétitives (notamment en boîte de nuit) ou qui ne font pas avancer l’intrigue (Nathan et Sean à la plage) pour ne jamais perdre le dynamisme qui est une des vraies forces de l’ensemble.

Une fois énoncé ce point (et si l’on cherche la petite bête, on remarquera aussi quelques anachronismes dans le décor et les accessoires), reste qu’on est en face d’une œuvre majeure de cette année cinéma. D’abord, d’un point de vue de forme, le film est très intéressant, alternant les angles de vue, mêlant des plans très léchés et esthétisés et d’autres plus bruts (en particulier les réunions d’Act Up, plus vraies que nature), s’autorisant entre deux chorégraphies pétillantes à la Gay pride des conversations intimistes, et réussissant à surprendre. Certaines scènes m’ont en effet parues vraiment brillantes : la façon dont Sean raconte sa contamination, la prévention au lycée, le rêve d’une Seine ensanglantée…

On peut dire que le réalisateur est à la hauteur de son sujet. Un film sur un thème aussi capital que la lutte contre le sida, et aussi important aujourd’hui, à l’heure où l’on n’évoque plus la fin de la contamination mais plutôt le risque d’une seconde vague d’épidémie, ne pouvait pas se permettre de ne pas faire honneur à son sujet. Inspiré par sa propre expérience de militant, il livre un témoignage vivant mêlant action de santé publique et vie privée des personnages principaux. Et quel bon choix que celui de ces deux acteurs quasi inconnus du grand public pour incarner Sean (Nahuel Perez Biscayart) et Nathan (Arnaud Valois). Le premier, en jeune homme combattif et énergique peu à peu rongé par la maladie, livre une prestation de haute volée, calibrée pour les récompenses. Mais j’ai trouvé le personnage de Nathan au moins aussi fort, car le fait de ne pas être atteint par le virus en fait le héraut d’une cause qu’il a choisie librement, contrairement aux autres personnages qui luttent pour leur survie. Son indéfectible engagement a quelque chose de très touchant.

Film choc dans les images, et l’interprétation très investie de ses acteurs, y compris secondaires, le long-métrage de Robin Campillo est aussi un film nécessaire, pour rendre hommage à celles et ceux qui ont lutté pour les droits des malades et la prévention de tous, et un bon moyen de rappeler l’importance des précautions face au risque. Sur le sujet, voir aussi le très touchant Jeanne et le garçon formidable.