« Capharnaüm » : la vérité sort de la bouche des enfants

affiche-film-capharnaumAu tribunal, Zain annonce porter plainte contre ses parents pour l’avoir mis au monde. Le jeune garçon est emprisonné pour avoir poignardé quelqu’un. Comment en est-il arrivé là ?

Motivée par la sublime bande-annonce (qui s’offre l’une des plus belles chansons de ces dernières années, Wasting my young years de London Grammar), je suis allée voir Capharnaüm avec tout de même une pointe d’appréhension : je craignais un peu le côté tire-larmes, contre lequel on m’avait mis en garde.

La bande-annonce m’avait vraiment fait penser à Lion donc je m’attendais à ce type d’histoire, avec un enfant qui se retrouve isolé et vit tout un tas de péripéties, souvent violentes et tragiques.

Cette idée préconçue était partiellement erronée, car finalement il n’y a pas tant de rebondissements dans Capharnaüm. On suit surtout Zain (Zain Alrafeea), le petit héros du film, dans deux environnements successifs : sa famille biologique puis celle qu’il forme avec Rahil (Yordanos Shifera), la jeune femme éthiopienne sans-papiers et son fils Yonas. Le point commun entre ces deux situations, c’est la misère dans laquelle vivent les personnages. Trouver à manger, obtenir de l’eau pour se laver, ne pas être jeté à la rue, tout est une épreuve chaque jour renouvelée. Mais pourtant, les deux parties du film s’opposent comme deux modèles de parentalité différents : là où Rahil est prête à tout sacrifier pour son enfant, les parents de Zain semblent n’en avoir rien à faire de leur progéniture… si ce n’est pour en tirer avantage.

Ainsi sont-ils prêts à faire travailler les enfants ou les envoyer à l’école selon ce qui rapportera le plus d’argent et d’objets en échange, ou même à vendre leurs filles au parti le plus offrant. On comprend tout à fait la rancœur de Zain face à des géniteurs qui ne méritent pas d’être appelés parents.

C’est là que le film est fort, dans sa morale qui, plus que la misère matérielle, accuse la misère affective dans laquelle survivent tant bien que mal ces enfants. La diatribe de Zain au tribunal fend le cœur parce qu’elle est juste (probablement d’autant plus juste d’ailleurs que la plupart des acteurs/trices du film vivent en réalité dans des conditions assez similaires à ce qui nous est montré).

Nadine Labaki a mis du cœur dans son film, on le sent jusque dans la façon de filmer, fébrile dès que les événements s’emballent, avec une caméra qui tressaute au rythme d’une course, qui découvre le paysage à hauteur d’enfant, qui tourbillonne parmi les coups et les cris.

On est en fait dans un film beaucoup plus réaliste et documentaire qu’un Lion dont toute l’architecture narrative semblait conduire à nous faire pleurer. Ici l’affliction éprouvée tient beaucoup plus à la réalité que recouvre la fiction qu’aux rebondissements, assez peu nombreux dans ce film au tragique assez prévisible.

Si le film n’est pas d’une grande originalité narrative et visuelle, l’on en sort révolté contre les conditions de vie de ces enfants, et admiratif du travail de casting et de reconstitution au plus près du quotidien de ces pauvres gens.

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« Les Chatouilles » : danser la souffrance

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affiche-film-les-chatouillesOdette est danseuse aux quatre coins du globe, mais elle a un secret. Durant toute son enfance, Gilbert, un ami proche de la famille, l’a forcée à « jouer aux chatouilles ». Elle décide d’aller se confier à une psy…

J’ai eu la chance de découvrir ce film dans un cadre particulier, celui du Label des Spectateurs UGC. Dans une séance à l’aveugle (sans savoir quel film j’allais découvrir), et avec la possibilité à la sortie de lui attribuer ou non le Label. À vrai dire j’avais fait des paris sur le long-métrage qui allait nous être présenté et Les Chatouilles faisait partie de mes suppositions. J’en avais entendu parler lors sa présentation cannoise, je savais de quel sujet dur il traitait, et j’étais décidée à le voir. Ça ne m’a pas empêché de songer quand j’ai découvert l’identité du film mystère « heureusement que j’ai mis du mascara waterproof ! ».

Attention, ce film n’est probablement pas visible par tous et toutes car il traite directement de pédophilie. Gros trigger warning donc pour les personnes sensibilisées à ce sujet. J’avais la chance qu’il ne recouvre pour moi aucune réalité concrète.

Certaines scènes restent pour le spectateur lambda difficiles à observer. La seule concession faite par Andréa Bescond et Éric Métayer à notre regard horrifié, c’est de détourner la caméra de l’atrocité en cours pour s’attarder sur les expressions faciales : la satisfaction effrayante du monstre (Pierre Deladonchamps, qu’on ne peut que respecter infiniment pour incarner sans fléchir l’une des pires perversions de l’humanité), le regard clair de la petite Odette (Cyrille Mairesse) dont l’innocence est en train de mourir. C’est une abomination dont il est question, et pourtant.

Il n’y a pas que cela dans le film. Il y a aussi des moments de pause, la tendresse d’un père (Clovis Cornillac, très touchant), le soutien d’un amoureux (Grégory Montel, toujours dans des rôles sympathiques depuis Dix pour cent), les folies avec le meilleur ami (Gringe). Car Odette n’est pas qu’un corps blessé qui s’enfonce dans la drogue et s’empêche de se lier trop profondément à autrui. C’est aussi une femme au formidable élan vital qui s’exprime par ce rire exultant et par la danse.

La danse est l’autre grand sujet du film. De Noureev aux comédies musicales phares des années 2000, d’une pub pour les assurances à un freestyle krump dans la rue, des boîtes de nuit aux pots de départ dans un entrepôt. Tout est bon pour que le corps éclate, pour en extirper la souffrance par le mouvement. Comme si en bougeant, Odette allait décoller d’elle cette douleur gluante.

Lorsqu’elle comprend que ça ne suffira pas, elle fait appel à une psy (Carole Franck, qu’on n’avait pas vue dans un si beau rôle depuis un moment). Le chemin de la résilience est filmé avec poésie et inventivité, faisant naviguer Odette adulte et sa psy dans les souvenirs de la petite fille et de la jeune femme qu’elle a été. C’est souvent beau, parfois douloureux, quelquefois drôle, toujours extrêmement juste.

Et puis il y a d’autres souffrances, qui sont finalement peut-être plus que des dommages collatéraux : comme ce rapport détraqué d’une mère à son enfant. Karin Viard prouve encore une fois (après Jalouse l’an dernier), son talent pour incarner des femmes pour qui l’amour maternel n’est pas un instinct.

Après Jusqu’à la garde ou En guerre, le cinéma français de 2018 prouve encore une fois avec Les Chatouilles qu’il n’a pas peur d’aborder tous les types de violence qui gangrènent notre société. S’il accepte de finir en pleurs au fond de son siège, le spectateur confronté à ces drames réalistes en sortira grandi, avec l’espoir que la bienveillance, la résilience et la justice finissent par triompher.

« (500) jours ensemble » : anti-comédie romantique ?

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affiche-film-500-jours-ensembleTom travaille à inventer des cartes de vœux. Lorsqu’une nouvelle arrive dans l’entreprise, il flashe, mais problème, Summer ne croit pas en l’amour et ne veut pas d’une relation sérieuse…

Movie challenge 2018 : un film avec une bonne BO

Je connaissais ce film de nom seulement il y a quelques mois encore, mais puisqu’il s’agit d’un des films doudous de la copine Flyingsparkle, il fallait bien que je le voie ! Je ne suis pas très comédies romantiques basiques mais la promesse de voir l’histoire déconstruite avec aussi bien ses bas que ses hauts me séduisait.

De fait je me suis laissée happer rapidement par le film, si ce n’est que j’ai eu du mal à suivre le décompte des jours, affiché très rapidement au début de chaque séquence. Il faudrait probablement que je revoie le film pour bien saisir quand se situe chaque événement. Ou non-événement d’ailleurs, car le scénario ne se contente pas des moments clés de la relation entre Tom et Summer, il nous fait partager des bribes de quotidien, des petits moments joyeux et c’est ce qui contribue à les rendre attachants.

J’ai bien aimé ces personnages car Tom et Summer ne sont pas parfaits, loin de là. Joseph Gordon-Lewitt (je croyais ne l’avoir jamais vu mais je viens de réaliser que c’est le jeune Cameron de 10 things I hate about you) et Zooey Deschanel livrent des prestations nuancées et investies. Tom est rêveur, optimiste en l’amour… quitte à ne pas voir qu’il projette sur Summer et sur leur couple ce qu’il veut y voir. Summer a été échaudée par le divorce de ses parents et refuse de se laisser embarquer dans une histoire sentimentale… quitte à piétiner égoïstement et presque sans en avoir conscience les sentiments d’autrui. On comprend que ça ne peut pas bien tourner lorsque la vision chevaleresque patriarcale de l’un se heurte à l’indépendance de l’autre.

Porté par une bande-son parfaitement choisie où les paroles des chansons résonnent avec les sentiments des personnages, le film dissèque toutes les étapes de la relation, avec des trouvailles de réalisations pertinentes et réjouissantes de la part de Marc Webb. Gros coup de cœur pour la scène où Tom sort de chez sa belle en se sentant le roi du monde ! Les dessins de Tom, les costumes, les dialogues savoureux et parfois décalés forment un petit bijou poétique et doux-amer. Et quand Summer répond que « c’est la vie » pour justifier que tout ne tourne pas toujours bien, j’ai pensé être vraiment conquise par le film. Enfin un film qui assume de ne pas être une comédie romantique où tout finit bien, et d’utiliser une forme proche de celles-ci avec des moments de joie et de légèreté pour en arriver à une conclusion plus réaliste que cinématographique : ils ne vécurent pas heureux au-delà de 500 jours et n’eurent pas d’enfants. Ma prédilection pour les histoires qui se terminent au cinéma était comblée.

Jusqu’au dernier quart d’heure environ. Car le film de Marc Webb a beau faire preuve d’originalité, il n’en reste pas moins un film à l’américaine : il faut à tout prix retomber sur ses pieds, faire la boucle et proposer une fin bien clôturée, quitte à présenter une évolution des personnages qui ne m’a pas parue cohérente avec leur psychologie, en tout cas pas dans le timing des 500 jours.

Si la catégorie « Un film dont j’aurais voulu changer la fin » n’avait pas été déjà occupée dans le Movie Challenge 2018, ce film aurait été un bon client car j’ai vraiment du mal à accepter cette fin qui m’a parue tellement plus conventionnelle que ce qu’on aurait pu espérer. Mais ce n’est que mon ressenti, et je suis sûre que d’autres la trouveront parfaite.

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#MRL18 : Jamais deux sans « Trois fois la fin du monde » 

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couverture-livre-trois-fois-la-fin-du-mondeLe jeune Joseph se retrouve en prison pour avoir voulu assister son frère Tonio dans un braquage. Jusqu’au jour où une catastrophe nucléaire lui donne la possibilité de s’échapper et de tenter de construire une nouvelle vie…

De Sophie Divry, j’avais lu et apprécié La condition pavillonnaire mais j’avais hélas manqué ses livres suivants. J’ai profité de l’opportunité des Matchs de la rentrée littéraire 2018 de Rakuten (Price minister) pour découvrir son nouveau roman en trois parties, Trois fois la fin du monde. Le titre fait bien de mentionner ces « trois fois » car en effet j’ai eu l’impression de lire 3 récits différents, qui n’ont pour point commun qu’un même personnage central, parfois narrateur à la première personne, parfois, semble-t-il, observé par un narrateur omniscient.

Qui dit trois récits en un dit donc trois chroniques en une :

« Une fois la fin du monde » : Candide en prison 

C’est un récit carcéral sous tension que propose Sophie Divry, d’autant plus traumatisant que son personnage n’est pas un voyon habitué des barreaux mais un jeune homme paumé, un « primaire » comme on dit dans le jargon local, qui se retrouve pour la première fois en taule et découvre à ses dépens les règles cruelles de cet univers. Parce qu’il a voulu faire preuve de loyauté envers un grand frère constituant sa seule famille, Joseph voit sa vie s’arrêter à 22 ans et tente de survivre dans l’enfer carcéral fait de coalitions entre détenus puissants et gardiens. C’est âpre, violent, révoltant.

« Deux fois la fin du monde » : les dents de la mort

Une brève nouvelle sert d’interlude entre deux mondes : l’univers clos de la prison et celui, totalement ouvert, dans lequel Joseph, devenu Jo, pourra se révéler. Cet entre-deux, c’est le basculement du monde occidental en même temps que celui de la vie du protagoniste. Une catastrophe nucléaire façon Fukushima et la France se retrouve divisée entre une zone sécurisée, au nord, et une zone sinistrée jonchée de cadavres, au sud. On y trouve quelques rares immunisés, parmi lesquels Jo, chanceux pour une fois. Profitant du faible nombre de surveillants restants pour assurer le transfert des prisonniers, Jo s’échappe et se planque dans une épicerie déserte qui lui fournit des vivres. Jusqu’au jour où un deuxième homme apparaît. Faut-il s’entraider dans ce monde dévasté ou bien considérer qu’il n’y a plus la place pour deux ?

« Trois fois la fin du monde » : il faut cultiver notre jardin

Le style se fait bucolique dans cette dernière partie, plus lyrique aussi, à mesure que Jo change. Seul homme à des kilomètres alentour, le jeune qui ne se voyait pas d’avenir découvre ses capacités insoupçonnées dans la solitude : son corps s’endurcit avec les travaux des champs, son esprit s’affine à échafauder des plans et lire des livres pratiques pour devenir un fermier accompli, son cœur fait la paix avec le passé et se découvre des aspirations de bon père de famille. Comme s’il avait fallu en passer par la disparition de l’espèce humaine pour que l’unique survivant au milieu d’une nature généreuse reparte sur des bases saines. On se prend à s’interroger : et si Jo trouvait une femme avec qui recréer une société idéale ? Ou s’il vivait ainsi en ermite entouré d’animaux façon Saint François jusqu’à la fin des temps ?

Mais l’homme est imparfait jusqu’au bout, et reste toujours capable de causer sa perte… Une fois encore Sophie Divry propose une analyse en finesse des travers et des espoirs humains, et malgré quelques longueurs, un parcours de vie original et captivant.

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« Dilili à Paris » : le premier grand film d’animation féministe

affiche-film-dilili-à-parisDilili est arrivée à Paris sur un bateau, et fait partie du village kanak de l’exposition universelle. Elle rencontre Aurel, un conducteur de triporteur qui lui apprend que des fillettes sont enlevées par les mystérieux Mâlemaîtres…

Un film de Michel Ocelot est toujours un enchantement visuel. Enfant, j’ai découvert avec joie Kirikou, Princes et Princesses puis, ado, Azur et Asmar. Ces films ont bercé mes jeunes années de leurs couleurs, de leur magie, et des valeurs de courage, d’ouverture d’esprit et de solidarité qu’ils transmettent.

Il était donc impératif que je découvre Dilili à Paris. Je soupçonne en ce titre une référence à Minuit à Paris, l’un de mes Woody Allen préféré. En effet, ici aussi, on pourrait d’abord croire que l’intrigue va s’en tenir à un plan secondaire, et que le principal attrait du film réside dans une visite guidée de la capitale. Avec son triporteur, Aurel emmène la petite Dilili en promenade et lui fait découvrir à la fois les plus beaux monuments, les passages les plus secrets et les artistes les plus connus de l’époque. Dans le Paris de la Belle Époque qui donne toujours lieu à des œuvres cultivées et plaisantes comme La folle histoire de l’urinoir qui déclencha la guerre, nous croisons aux côtés de Dilili les plus grand(e)s musicien(ne)s, peintres, sculpteurs/trices… et notamment la cantatrice Emma Calvé, incarnée vocalement par Natalie Dessay, pour le plaisir de nos oreilles.

Peu à peu toutefois, l’intrigue autour de l’enlèvement des fillettes prend de l’ampleur. Je n’ai pas tout de suite compris où le réalisateur voulait en venir avec cette enquête. En effet, les premières images pouvaient laisser penser que le grand sujet du film serait le racisme, puisque Dilili explique à Aurel que les Kanaks la trouvent trop blanche et les Français trop brune, du fait de son métissage.

Mais le vrai sujet du film est en fait tout autre, dès lors que l’on comprend pour quelle raison les Mâlemaîtres ont capturé les petites filles. Le cœur de ces vils individus est aussi sombre et leur pensée aussi fangeuse que les égouts qui les abritent. En proposant une intrigue complexe, Michel Ocelot crée un film qui n’est pas forcément visible par les plus petits. Mais en abordant aussi directement le sujet des rapports hommes-femmes, sans ambiguïté aucune sur sa position morale, le réalisateur nous offre le grand film d’animation féministe qui nous manquait.

C’est vraiment à mes yeux une excellente porte d’entrée vers ce sujet pour les enfants (garçons et filles) dès 7-8 ans. D’autant que l’éthique ne prend pas le pas sur l’esthétique, qui est aussi sublime qu’à l’ordinaire avec un mélange photo-animation et 2D-3D, qui renouvelle sans le dénaturer le dessin stylisé qui est la patte Ocelot. On aime particulièrement la balade à dos de guépard qui constitue un sympathique clin d’œil aux précédentes œuvres du cinéaste.

Sur une ritournelle entraînante façon « It’s a small world », Michel Ocelot continue son œuvre d’intérêt général avec ses films aussi beaux dans le fond que dans la forme. D’un point de vue féministe, il prouve, s’il en était encore besoin, qu’un homme peut pleinement se positionner en allié. C’est avec émotion qu’on a envie de le remercier à la fin du film.

« En liberté ! » : Yvonne ange gardien

affiche-film-en-libertéYvonne, agent de police, découvre par hasard que son défunt mari était un ripou, et qu’il a envoyé en prison un innocent. Lorsque l’homme sort après 8 ans de détention, Yvonne décide de jouer les anges gardiens…

Je crois que j’ai déjà expliqué que je vais rarement voir un film par hasard. Certes, j’aime préserver la surprise au point d’éviter les bandes-annonces, mais généralement je sais quand même à peu près de quoi parle le film. Là non. Du tout. J’ai juste su qu’il avait eu de bons échos à Cannes, et qu’il y avait une avant-première dans mon ciné de quartier. Je crois que je me suis un peu faite avoir par la mention « en présence de l’équipe » (oui parce que l’équipe, ça pouvait potentiellement inclure Adèle Haenel, Audrey Tautou et Pio Marmaï. Trois bonnes raisons cumulées.). En termes d’équipe on a finalement eu Pierre Salvadori tout seul présentant son film pendant un quart d’heure avant la séance (parenthèse : que quelqu’un m’explique l’intérêt de faire venir le réalisateur AVANT la projection). Et ce n’est qu’une fois rentrée chez moi que j’ai réalisé que j’avais tout de même manqué l’occasion d’interroger le réalisateur d’une de mes comédies françaises préférées (Hors de prix).

Cette impréparation totale n’a pas que des mauvais côtés : je suis allée de surprise en surprise avec ce long-métrage façon film noir décalé. J’ai un peu craint le côté bourrin de la première scène, avec des cascades improbables et un Vincent Elbaz aux allures de mafieux (pas trop étonnant qu’il soit ripou). Heureusement, on comprend vite qu’on est dans un degré particulier de fiction, et ça, le film le fait très bien, naviguer entre l’histoire qu’on nous raconte, et les histoires enchâssées.

Ce qu’il fait un peu moins bien, en revanche, et c’est dommage, c’est réussir à équilibrer l’humour et l’émotion. Les deux coexistent d’une scène à l’autre mais parfois maladroitement, l’un venant court-circuiter l’autre comme pour empêcher le spectateur de s’y adonner. Cela dit c’est aussi ce qui permet au film de ne pas manquer de rythme.

Côté casting, on frôle la perfection. Adèle Haenel s’en tire haut la main pour son premier rôle dans une comédie, en touchant ange gardien maladroit et cœur d’artichaut. Audrey Tautou apporte la touche de douceur et de mélancolie nécessaire, qui rappelle qu’en dépit de son genre léger le propos du film ne l’est pas (on parle quand même d’erreur judiciaire et d’injustice). La scène des retrouvailles est absolument adorable et déchirante. Pio Marmaï compose un personnage sérieusement perturbé, à la fois inquiétant, touchant et drôle, très différent des rôles dans lesquels on l’avait vu jusqu’ici (clin d’œil à celles et ceux qui me suivent depuis longtemps et qui savent qu’à une époque j’en ai vus pas mal, de ses rôles !). Et puis j’ai découvert Damien Bonnard, en gentil flic fleur bleue, et ça m’a rappelé que j’avais hélas manqué en salles C’est qui cette fille.  

Certes, le film est un peu inégal, mais enfin je n’ai pas boudé mon plaisir devant ce mélange des genres vintage et vitaminé dont les gags m’auront bien fait rire. On ne pourra pas reprocher au réalisateur de ne pas se renouveler, et il y a quelque chose de très rassurant à voir le cinéma français expérimenter et s’amuser ainsi.

« Cold War » m’a laissée de glace

affiche-film-cold-warEn Pologne, pendant la Guerre froide, un compositeur remarque une jeune chanteuse et l’embauche dans sa troupe folklorique. Il entame une liaison avec elle et tente de la convaincre de passer à l’ouest avec lui…

J’étais motivée à voir ce film depuis Cannes et les bons échos qui m’en étaient parvenus. La bande-annonce, laissant espérer un noir et blanc léché et des chansons, m’avait plutôt convaincue qu’il risquait de me plaire. Enfin, mon entourage me l’avait vanté, j’avais donc toutes les raisons d’y croire.

Hélas ! Bien que le film de Paweł Pawlikowski ne dure qu’1 h 27, j’ai eu l’impression de passer au moins 2 h 30 enfermée dans la salle avec Wiktor et Zula. Dès le premier quart d’heure du film, j’ai perçu un problème majeur : tout ce qui peut sembler intéressant dans l’intrigue se déroule hors écran. Ce qui nous est montré ? Des scènes banales et répétitives. Beaucoup de chants, et malheureusement le son est problématique car il est très fort dès que les personnages chantent. Les « oy oy oy » de la chanson principale du film (qu’on entend au moins à 5 reprises) sonnaient comme le cri de douleur de mes tympans assaillis. Par ailleurs les scènes de spectacle sont cadrées très étrangement, avec une sorte de cadrage subjectif sur Zula, mais comme elle n’est pas au premier rang, la plupart du temps le spectateur ne voit juste rien (si, du mouvement, flou). Quant au beau noir et blanc espéré, il est plutôt fade avec des éclairages manquant de relief, à part deux ou trois plans (ceux de la bande-annonce, majoritairement).

Techniquement donc, on est loin du Ruban Blanc ou de The Artist (les films qui m’ont fait aimer le noir et blanc). Le montage n’est pas plus heureux : non seulement les scènes sont souvent coupées de manière abrupte au moment où elles auraient pu devenir intéressantes, mais elles débouchent sur des noirs de plusieurs secondes, de plus en plus récurrents au fur et à mesure du film. Et chaque fois ou presque, le film reprend sur une scène déjà vue (au hasard, des joueurs de jazz).

On me dira que je suis sévère, car tout de même, l’amour, la passion, cela mérite bien un peu d’indulgence. Sauf que je me demande encore comment certain(e)s ont pu voir des sentiments entre ces deux personnages froids comme des glaçons. Lui (Tomasz Kot) semble blasé de tout, elle (Joanna Kulig, qui ressemble bien trop à Léa Seydoux) manipulatrice. Bref, de l’ennui, du désœuvrement dans la Pologne d’après-guerre, probablement une incapacité viscérale au bonheur, voilà ce qui me paraît mouvoir ces deux personnages qui passent leur temps (ou plutôt celui du film, car ce qu’ils font hors des scènes montrées, on ne le sait pas) à passer d’est en ouest et vice-versa, histoire de bien se créer des problèmes. S’ils s’aimaient, rien ne les aurait empêchés de vivre ensemble à Paris. Mais cela n’aurait probablement pas été assez tragique.

Au stade de déception où j’en étais, j’ai eu l’espoir d’un gag sinistre lors du dernier plan du film (un son hors-champ aurait pu produire un effet d’humour noir non négligeable). Le pire étant sans doute que l’amie Flyingsparkle qui a subi cette séance à mes côtés ait eu la même idée. Preuve s’il en est que jusqu’au bout nous avons cherché, en vain, une idée à sauver dans ce long-métrage.

« Chien-Loup » : éloge de l’animalité

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couverture-livre-chien-loupLise entraîne Frank dans une location d’été un peu particulière : une maison en haut d’un plateau du Lot, où le réseau ne passe pas et où personne n’a habité depuis des décennies…

J’avais beaucoup aimé L’écrivain national et encore plus Repose-toi sur moi et j’avais donc vraiment hâte de découvrir le nouveau roman de Serge Joncour, au point que je l’ai gardé pour la fin de mes lectures de rentrée (oui c’est une logique particulière, j’ai lu en dernier les SP que j’avais le plus envie de découvrir).

Je ne sais pas au final si c’était une bonne idée car je me suis plongée dans ce pavé de près de 500 pages à une période bien chargée et fatigante. Ce qui n’est pas l’idéal pour s’immerger pleinement dans un gros livre.

Il n’empêche que je suis entrée dans l’histoire avec plaisir, en comprenant assez rapidement le principe, que j’ai trouvé intéressant : l’auteur relie deux époques, le début de la Première Guerre mondiale et l’été 2017, par le biais d’une même bâtisse où se déroulent deux histoires. Celles-ci peuvent sembler assez éloignées par leurs thématiques. D’un côté, la guerre avec le rationnement, le courage des femmes qui ont dû reprendre à leur compte toutes les tâches des hommes, la solitude des veuves, les doutes sur l’avenir et la figure du dompteur entouré de ses lions, là-haut dans la grande maison, qui alimente toutes les superstitions. De l’autre, la société ultra-connectée, les médias, le monde du cinéma et l’impact des grosses plateformes comme Netflix sur celui-ci, la vie après la maladie, la peur de la solitude incarnée par cette maison de vacances éloignée de tout.

Au croisement de ces deux histoires, on trouve pourtant une idée commune : celle que l’homme (ou la femme) devient pleinement lui-même lorsqu’il ou elle accepte de se reconnecter à la part d’animalité, de sauvagerie présente en chacun des humains. Joséphine, Wolgang, Lise et Frank font grâce à la maison et aux animaux qui peuplent ses environs (lions, tigres, moutons, sangliers, chevreuils, chien-loup…) l’expérience d’une reconnexion à la nature présentée comme un chemin vers la paix avec soi-même, voire le bonheur.

On retrouve ici des thèmes chers à Serge Joncour, qui avait déjà présenté dans ses livres précédents une opposition vie de la ville/vie de la campagne, des figures très terriennes, des maisons isolées dans la forêt qui servent de refuge autant qu’elles peuvent angoisser ceux qui n’y habitent pas.

Si j’ai beaucoup aimé la relation qui se crée entre Frank et le chien et certains des sujets abordés (notamment toute la partie sur le métier de producteur à l’ère de Netflix, mais aussi la Première Guerre mondiale comme prise de conscience que les femmes n’avaient pas besoin des hommes), j’ai trouvé hélas l’ensemble un peu long et certaines scènes répétitives. Quant à la fin, je l’avais vue venir dès les toutes premières pages et j’espérais justement qu’il en irait autrement. Moi qui suis une vraie citadine pleinement heureuse de l’être, je ne suis probablement pas la mieux placée pour souscrire à l’idée d’un isolement campagnard comme remède à tout. Mais j’imagine que d’autres lecteurs goûteront pleinement ce point de vue.

« Le Grand Bain » : se jeter à l’eau

affiche-fllm-le-grand-bainBertrand, grand dépressif, s’inscrit à un cours de natation synchronisée masculine un peu par hasard. Il rencontre une prof alcoolique et un groupe d’hommes aussi paumés que lui…

Ce sont des retours très enthousiastes qui m’ont décidée à aller voir Le Grand Bain. Et aussi, ne nous mentons pas, les photos hilarantes du film qui avaient commencé à circuler. Rien que pour les têtes de ces messieurs avec des lunettes de piscine, je me suis dit que ça valait la peine de faire preuve d’un peu de curiosité.

Sur le papier, j’avais pourtant de quoi m’inquiéter un peu. Parce que Gilles Lellouche, seul à la réalisation cette fois-ci, est dans mon esprit associé à des films pas toujours d’une grande finesse, que j’ai parfois trouvés un peu faciles (Ma vie en l’air, On va s’aimer, Les petits mouchoirs…). Mais comme je l’avais apprécié l’an dernier dans Le sens de la fête, j’ai décidé de renouer avec le genre de la comédie chorale avec son film.

On assiste dans les rires aux débuts en natation synchronisée d’une fabuleuse équipe de bras cassés : Mathieu Amalric en dépressif chronique, Benoît Poelvoorde en homme d’affaires pitoyable, Guillaume Canet en père de famille rigide, Philippe Katerine en looser tendre, Jean-Hugues Anglade en rockeur pour maisons de retraite, Alban Ivanov en bon vivant qui se sent vieillir et Thamilchelvan Balasingham dont les interventions incompréhensibles constituent un running gag efficace. Entraînés par une Virginie Efira « au bout de sa vie » (décidément, après Victoria, un style de rôle qui lui va comme un gant) et une Leïla Bekhti plus drôle que jamais avec sa vulgarité militaire, le groupe de messieurs-tout-le-monde est prêt à accomplir l’extraordinaire.

Le pitch de l’exploit sportif qui redonne de l’estime à des personnages un peu paumés et leur permet d’avancer dans leur vie m’a fait penser à L’Ascension, le chouette feel-good movie de l’an dernier avec Ahmed Sylla. On est ici encore dans une comédie pleine de sentiments positifs, où les méchants se repentent de s’être moqués, où la persévérance et l’entraide sont récompensés et où à cœur vaillant, rien n’est impossible (même si le cœur vaillant en question a tremblé et vomi tripes et boyaux en coulisses avant de plonger dans le grand bain).

C’est drôle, dynamique, enlevé, attachant, avec quelques piques bien senties (la révolte de Marina Foïs face à Mélanie Doutey notamment) et un paquet d’optimisme. Marina Foïs a beaucoup dit en interview que c’est un film où on rit avec et pas contre les personnages, et elle a raison. Alors certes, il y a des raccourcis un peu faciles (l’apparition providentielle du « pilier » Félix Moati), et on aurait pu préférer une fin moins irréaliste et exagérée. Il n’empêche, on sort dynamisé de la séance, et on a vraiment beaucoup ri. À voir laquelle de cette comédie et de la burlesque En liberté ! (les deux sortent à une semaine d’intervalle), tirera son épingle au jeu du box-office. Pour moi, s’il faut choisir, je prends les deux !

« First Man » : to the moon and back

first-manAprès le décès de sa petite fille Karen, Neil Armstrong intègre la NASA et déménage à Houston avec sa femme et leur fils…

Forcément, après mon coup de cœur intersidéral pour La La Land (pour celles et ceux qui n’auraient pas suivi, il s’agit d’un de mes trois films préférés de tous les temps), j’avais hâte de voir ce que Damien Chazelle allait nous proposer.

Forcément, comme je n’aime pas du tout les biopics, quand j’ai su qu’il préparait un film sur la vie de Neil Armstrong, je n’ai été que très moyennement emballée. Non seulement je déteste les biopics, mais en plus je ne suis pas fan des films dans l’espace, comme ça j’étais bien servie.

Mais je me suis laissée motiver par les bonnes critiques et l’idée que, peut-être, Chazelle pouvait transcender le genre.

Il n’y a pas à dire, First Man est un très beau film, dans le fond comme dans la forme. Adoptant un parti-pris intimiste au plus près du héros de l’Amérique des années 60, Chazelle filme de très près un Ryan Gosling taillé pour le rôle, qui n’exprime pas ses sentiments publiquement et dont la détermination sans faille s’accompagne d’une apparente froideur envers son entourage, notamment sa femme (jouée par une Claire Foy très touchante).

Même si le film part de la vie privée d’Armstrong, insistant sur le deuil de la petite Karen, qui accompagne l’homme durant toute sa carrière d’astronaute, il n’en est pas moins très précisément documenté (ce qui n’est pas étonnant quand on sait que le scénario est cosigné par Josh Singer – auquel on doit également les très fouillés Spotlight et Pentagon Papers). Cela donne un film très réaliste dans ses aspects techniques, qui montre bien que les astronautes étaient avant tout des ingénieurs et des pilotes de haut vol. Malheureusement, le revers de cette exactitude est une certaine lassitude pour le spectateur novice en la matière qui aura vite fait de décrocher face aux multiples scènes dans différents vaisseaux. Pour ma part j’aurai volontiers amputé le long-métrage d’une bonne vingtaine de minutes.

Dans le match Chazelle VS biopic, hélas, à mes yeux, le réalisateur n’évite pas les écueils du genre et propose un film qui ne se hissera pas parmi mon top de l’année, ce qui venant de ce réalisateur est forcément une déception. Reste pourtant en tête la sublime bande-son de Justin Hurwitz, bien différente de celle de La La Land même si au détour d’une mélodie on reconnaît la patte si talentueuse du compositeur. Et quelques plans d’une intensité rare, notamment toute la dernière partie du film, à partir de l’arrivée sur la Lune. Dommage qu’il ait fallu attendre plus de 2h pour en arriver là.