« Pupille » : jusqu’à l’adoption

affiche-film-pupille sous X, le petit Théo est confié aux services d’aide à l’enfance. Karine le place chez Jean, un assistant familial fatigué des ados, alors que Lydie propose Alice comme mère adoptante…

J’avais prévu d’aller voir ce film à sa sortie, mais entre les très belles sorties de fin 2018 et les premières projections prometteuses de 2019, il a fini par passer à l’as avant mes vacances.

Pour autant je n’ai pas renoncé et il s’est trouvé tout en haut de ma liste de rattrapages début 2019 (et fort heureusement il était encore en salles).

L’adoption est un sujet que je connais très mal, donc je ne saurais dire si le film est juste et fidèle à la réalité en ce qui concerne les procédures et différents organismes qui travaillent en coordination lors du placement d’un enfant chez une famille adoptante. Ce qui m’a frappée, c’est en tout cas l’aspect très pédagogique, presque documentaire, du film de Jeanne Herry. Les étapes du parcours de Théo sont toutes relatées dans l’ordre, en prenant bien le temps de présenter chaque personne qui joue un rôle dans son début de vie. On sent une volonté de rendre hommage à tous ces gens impliqués qui font de leur mieux pour trouver les meilleures solutions pour ces enfants, et cette bienveillance infuse dans le film et le rend très doux.

Pupille détonne dans les sorties récentes parce qu’il est patient, il prend le temps de nous montrer chacun dans son quotidien, à la maternité, dans les bureaux, chez soi. On n’a pas forcément l’impression que chaque scène sert à tout prix à quelque chose, parfois on observe juste le quotidien, et c’est aussi ce qui rapproche le film de beaux documentaires autour de l’enfance comme Être et avoir, par exemple, cette capacité à ne pas se précipiter vers un but.

Un but, il y en a tout de même un, vers lequel convergent tous les personnages : confier Théo à une famille qui l’aimera et l’élèvera. À ce sujet j’ai beaucoup aimé la réplique de Lydie (Olivia Côte), qui affirme chercher « les meilleurs parents pour un enfant en difficulté » et pas « un enfant pour des parents qui souffrent ». L’enfant est vraiment au centre des préoccupations de chacun, et même de celles de la caméra qui filme avec beaucoup de tendresse le bébé, ses mimiques, ses regards. Rarement un si jeune enfant aura vraiment constitué un personnage central d’un film, dont on perçoit le caractère et les sentiments. C’est une très belle réussite d’avoir su le filmer ainsi.

Côté casting, rien à redire, chacun est impeccable. Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu Élodie Bouchez dans une prestation aussi intéressante et délicate. Quant à Gilles Lellouche, il tient à mon avis avec cet éducateur fatigué mais qui a encore de l’amour à donner le rôle de sa vie. Il fait partie de ces acteurs qui seront passés par beaucoup de gaudriole avant qu’on leur offre la possibilité de révéler leur sensibilité et leur profondeur. Même les actrices un peu moins présentes à l’écran (Miou-Miou, Stéfi Celma, Clotilde Mollet et Leïla Muse) sont très touchantes et composent des femmes réalistes et pleines d’humanité que les spectateurs auront toujours plus envie de comprendre que de juger. Mais le personnage auquel je me suis le plus attachée, et qui de façon un peu inattendue offre les scènes les plus légères du film, c’est Karine (Sandrine Kiberlain), avec son sens du tempo dans les scènes de dialogue vraiment percutant.

Un film-doudou plein de bons sentiments mais au sens noble et non pas mièvre du terme, à voir pour se réchauffer le cœur en cette saison froide.

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Un premier film « Irréprochable »

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Constance rentre dans sa ville natale après plusieurs années à Paris. Au RSA, elle cherche à se faire ré-embaucher dans l’agence immobilière pour laquelle elle a autrefois travaillé, mais Alain lui préfère la jeune Audrey…

Je me souviens qu’à l’époque de sa sortie, la bande-annonce mystérieuse de ce film m’avait vraiment donné envie d’aller le voir, mais il lui est arrivé ce qui condamne une bonne partie des films estivaux : à mon retour de vacances, il ne passait plus.

C’est en rentrant de la projection de L’Heure de la sortie que j’ai fait le lien avec le premier long-métrage de Sébastien Marnier, le cinéaste également auteur de spectacles et écrivain… Impressionnée par son deuxième long, j’ai décidé de rattraper rapidement le premier.

Je dois dire que le titre colle assez bien au contenu, car je n’ai que peu de reproches à faire à ce premier film qui fait preuve d’une certaine maîtrise et d’un art de l’ambiance assez impressionnant pour un coup d’essai. Finalement, le seul point qui pourrait questionner provient de l’appellation « thriller ». J’avoue que j’ai tendance à associer ce genre à un certain suspens. Or ici, si l’on sent bien une tension parcourir le film, il ne s’agit pas tellement de deviner comment tout cela va finir, car j’ai anticipé le dénouement quasiment dès les premières minutes. Il faut dire que le comportement de Constance est d’emblée suspect, même si l’étendue de ses turpitudes est révélée progressivement.

J’ai trouvé Marina Foïs vraiment épatante dans ce rôle, à la fois par la subtilité de son jeu, sa capacité à se glisser dans la peau de cette femme qui ne se remet jamais en question et semble penser que tout lui est dû, mais aussi par ses performances sportives ! Constance va dans le mur, certes, mais en courant, et vite ! J’ai bien aimé cette métaphore sportive qui indique à la fois sa détermination, une certaine force du personnage que rien n’arrête, et en même temps l’idée d’une fuite en avant. Constance a quitté Paris, et qui sait quels démons elle y a laissés ? Mais son retour au bercail, qu’elle semble d’abord prendre pour une reprise de sa vie d’avant, se trouve contrarié par Audrey, la rivale professionnelle, à laquelle Joséphine Japy apporte une forme de candeur et de modernité bienvenue.

Dans un décor estival écrasé de soleil paradoxal et nuancé par des intérieurs en clair-obscur, Sébastien Marnier peint le portrait fasciné d’une femme perturbée et irrationnelle. Il lui donne une identité visuelle forte en la vêtant de sa garde-robe colorée et dépareillée d’adolescente, ce qui colle assez bien avec la vision du monde égocentrée de Constance, comme si les années ne lui avaient pas appris à composer avec autrui. Mais sous la trajectoire individuelle, se devine une critique du système qui a jeté à la rue cette ancienne agent immobilier et préfèrera toujours une jeunesse corvéable à merci. C’est fin, intelligent, et ça présageait assez bien de la claque que constitue L’Heure de la sortie.

« Doubles vies » : le tournant numérique aura-t-il lieu ?

affiche-film-doubles-viesAlain refuse le nouveau manuscrit de Léonard, un ami qu’il édite de longue date. Il vient d’embaucher Laure pour développer le secteur numérique et compte se moderniser. Mais sa femme, Séléna, a beaucoup aimé le texte de Léonard…

J’étais très impatiente de découvrir le nouveau film d’Olivier Assayas, dont j’avais apprécié les deux précédents, surtout Personal Shopper. D’autant plus impatiente que je savais depuis plusieurs mois qu’il s’attacherait au monde de l’édition, que je connais bien puisque je fais partie de cet univers professionnel. En revanche, le casting m’avait laissée plus perplexe, associant des grands noms du cinéma français (Canet, Binoche), des comédiens en vogue (Théret, Macaigne) et l’humoriste Nora Hamzawi. Je ne voyais pas bien la cohérence d’ensemble, sur le papier (et je craignais que tout cela ne manque de la présence gracile et inspirante de Kristen Stewart).

En réalité le casting est globalement assez convaincant, chacun étant cantonné à ce qu’il sait faire de mieux, en particulier Christa Théret en séductrice un peu mystérieuse et Vincent Macaigne en loser. Sur le papier, le personnage qui aurait dû le plus m’intéresser et m’attacher à son parcours est probablement Valérie, l’attachée parlementaire un peu naïve, entière, engagée et qui n’a pas la langue dans sa poche quitte à manquer du tact le plus élémentaire envers son compagnon. Pourtant, je n’ai pas été totalement convaincue par l’incarnation qu’en fait Nora Hamzawi, malheureusement.

Dans l’ensemble, j’ai pourtant été vraiment intéressée par ce film bavard mais bien écrit. Les scènes de dialogues de groupes autour de l’édition, l’avenir du livre, la contradiction entre économie et conviction artistique, l’engagement politique, m’ont parue bien ciselées et à propos. Olivier Assayas a saisi un moment clé du milieu éditorial : l’année où tous les professionnels se sont déchirés entre partisans du tout numérique pensant que l’ebook allait éclipser le livre papier et sceptiques qui prônaient le statu quo en attendant que la mode passe (je simplifie un peu pour rester compréhensible). Alain, entre deux chaises, est un personnage d’éditeur plutôt bien campé, tiraillé entre ses valeurs, son amour de la littérature, et l’envie de vendre des livres, connaître le succès… et éviter de perdre sa place.

Je me demande tout de même si ce sujet, qui concerne un petit milieu très parisien, parlera vraiment au grand public. D’autant que, par ailleurs, le côté vaudevillesque des relations sentimentalo-sexuelles entre les personnages est complètement prévisible.

Reste l’interrogation sur les droits de l’écrivain : peut-il s’inspirer de sa vie et impliquer son entourage dans ses œuvres de manière à laisser tous les lecteurs reconnaître les personnalités qui se cachent entre les lignes ? Cet arc narratif, incarné par Vincent Macaigne et Laurent Poitrenaux, m’a furieusement rappelé celui de l’ex-mari de Victoria (d’autant que c’était déjà Laurent Poitrenaux qui campait le blogueur sans scrupules).

Un film à voir pour tous/tes les éditeurs/trices, certes, mais pour les autres… eh bien, ne pouvant me mettre à votre place, je serais curieuse de vos retours !

« Maya », aller de l’avant en revenant sur ses pas

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affiche-film-mayaGabriel, grand reporter, est libéré après avoir passé 4 mois comme otage en Syrie. Il retrouve sa famille et Naomi, sa compagne, mais éprouve rapidement le besoin de partir en Inde…

Movie challenge 2019 : un film qui m’a fait découvrir une actrice 

J’ai jusque-là eu un rapport un peu mitigé aux films de Mia Hansen-Løve : j’avais éprouvé devant Un amour de jeunesse et L’Avenir une forme de légère déception, l’impression d’être passée à côté de quelque chose, d’avoir manqué d’émotions, alors que sur le papier ces films m’attiraient beaucoup.

J’ai donc failli laisser passer Maya en me disant que je le rattraperais plus tard. Et puis j’ai regardé la bande-annonce, quand même. Et là, j’ai pressenti que j’allais rater quelque chose. Donc je me suis précipitée au ciné à mon retour de vacances pour l’attraper au vol avant qu’il ne quitte l’affiche.

Et j’ai bien fait. Ne serait-ce que pour les si beaux plans sur les paysages indiens qui méritent le grand écran. La réalisatrice quitte les décors européens pour filmer l’Inde avec beaucoup de respect et surtout pas un œil de touriste. Bien sûr, il y a des sites majestueux dont la beauté impressionne, mais aussi quelque chose de beaucoup plus quotidien, les maisons de Goa qui auraient besoin de rénovation, les petits chemins qu’on parcourt en scooter, la boîte de nuit du coin, les enfants du quartier qui viennent jouer dans le jardin… C’est comme si, en s’offrant un sujet beaucoup plus romanesque qu’à son ordinaire, la reconstruction d’un otage après sa libération, la réalisatrice pouvait tout à coup se permettre cette façon de filmer les choses simples sans que le spectateur ne s’ennuie.

Et puis, il y a ces personnages plus captivants, avec en tête Roman Kolinka, qui m’avait pourtant laissée indifférente dans L’Avenir. Ici, le rôle de Gabriel lui va comme un gant. Il rend vivant, crédible et attachant cet homme qui a vécu une épreuve mais décide d’aller de l’avant… et pour cela de retourner sur les lieux de son enfance. Après avoir retrouvé sa compagne (Judith Chemla, toujours délicate) et la France, il s’envole pour retaper la maison de ses plus belles vacances et retrouver sa mère.

Sur son chemin, un petit miracle : Maya, la toute jeune fille de son parrain, qui lui fait découvrir les lieux qu’elle aime et pour qui il se prend rapidement d’affection. Aarshi Banerjee, pour la première fois à l’écran, le transperce de sa candeur, de son amour de la vie, de sa bienveillance. Elle est la rencontre inattendue qui fait redémarrer la vie du journaliste, que ses ravisseurs avaient mise sur pause.

Moins bavard, plus sensuel que le précédent film de Mia Hansen-Løve, Maya est une douceur dont on sait bien qu’il faudra s’y arracher pour retourner affronter les embûches de la vie. À mes yeux le film que j’attendais de cette cinéaste, que je n’aurais pas imaginé m’emmener sur ce terrain-là, celui des corps qui renaissent sans les mots.

Movie challenge 2019

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Pour la 4e année, le Movie challenge revient. Mais cette année, Tinalakiller et moi-même avons inventé de nouvelles règles !

logo-movie-challenge-nblc

Règles du jeu

Le concept du Movie challenge n’a pas changé : il s’agit toujours de regarder un film pour chaque catégorie, durant l’année 2019. Dans l’ensemble, les films choisis peuvent être sortis cette année, ou pas (certaines catégories imposent une date de sortie). Vous pouvez tenir compte du Challenge sur les réseaux sociaux, SensCritique, vos blogs, ou simplement le faire chez vous, avec un petit carnet pour noter les films vus par exemple.

 

La nouveauté

Cette année, le Movie challenge se dote de paliers ! Afin que toutes et tous puissent participer, car nous sommes bien conscientes que pour certain(e)s, 40 films par an, c’est beaucoup (pour d’autres c’est une paille, mais chacun(e) son rythme). Désormais, pour récompenser tout(e)s les participant(e)s et vous motiver, vous pouvez donc gagner un badge tous les 10 films vus ! Une page sur mon blog tiendra la liste des gagnant(e)s de chaque badge, donc surtout, quand vous passez un palier, signalez-vous ! On vous enverra également le badge à imprimer/coller/mettre sur votre blog ou vos réseaux.

 

Les paliers 

10 catégories remplies > Movie challenge en chocolat

20 catégories remplies > Movie challenge de bronze

30 catégories remplies > Movie challenge d’argent

40 catégories remplies > Movie challenge d’or

 

Les catégories

Et voici ce que vous attendez toutes et tous, la liste des catégories ! Vous retrouverez quelques catégories de l’an dernier, quelques-unes de 2016 qui signent leur retour et une moitié de toutes nouvelles catégories. On espère qu’elles vous plairont !

 

  • un film dont le titre est une phrase
  • un film qui n’est ni en anglais ni en français
  • un film faisant partie d’une trilogie
  • un film muet
  • un film où le/la même acteur/trice joue plusieurs rôles
  • un biopic historique
  • un film dont je voudrais changer la fin
  • un film avec un(e) prof
  • un film qui m’a fait pleurer
  • un film qui m’a fait pleurer de rire
  • un film adapté d’un livre que j’ai lu
  • un film primé à Deauville ou à Sundance
  • un film LGBT
  • un film réalisé par un(e) acteur/trice qui joue dedans
  • un film ayant lieu dans un pays que j’aimerais visiter
  • un film d’espionnage
  • un film dont l’affiche est jolie
  • un film avec un(e) psy
  • un film d’horreur/épouvante
  • un film qui m’a mis(e) en colère
  • un film dont un personnage est joué par plusieurs acteurs/trices
  • un film catastrophe
  • un film se déroulant dans le futur
  • un film dont le titre commence par la première lettre de mon prénom/pseudo
  • un film sorti l’année de ma naissance
  • un film que j’ai aimé contre toute attente
  • un film avec une bonne BO
  • un western
  • un film avec un personnage atteint d’un handicap (mental ou physique)
  • un film féministe
  • un film recommandé par quelqu’un
  • un film avec un animal qui parle
  • un film qui m’a fait découvrir un(e) acteur/trice : Maya
  • un film sensuel ou érotique
  • un film français d’avant 1980
  • un film qui aurait dû avoir un Oscar
  • un film avec un couple de cinéma que j’adore
  • un film qui m’a déçu(e)
  • un film sur une addiction
  • un film qui me donne de l’espoir

Vous trouverez ici la version téléchargeable de la liste : liste-movie-challenge-2019

Si vous comptez participer, n’hésitez pas à nous en faire part, c’est toujours plus sympa d’échanger sur le Challenge au fil de l’année ! 🙂

Notorious « RBG »

affiche-film-rbgEn 1993, Bill Clinton nomme Ruth Bader Ginsburg, avocate spécialisée dans le combat pour l’égalité des sexes, comme juge à la Cour Suprême. RBG devient une superstar aux États-Unis…

Il est très rare que j’aille voir des documentaires au cinéma. Non que le genre ne m’intéresse pas mais je trouve qu’il se dispense plus facilement du grand écran (sauf pour des films très esthétiques comme La planète bleue – unique cas où je me suis endormie en salle, d’ailleurs).

Mais poussée par les recommandations des copinautes Tinalakiller et Laura (dont vous trouverez la plume chez FuckingCinéphiles), j’ai profité d’une séance UGC docs pour aller découvrir RBG. Il faut dire que j’ai eu l’occasion de voir Une femme d’exception en avant-première en décembre et que j’ai eu un coup de cœur pour ce film et l’interprétation de Felicity Jones (un Oscar pour elle, please !). Je voulais donc en savoir plus sur la vraie Ruth Bader Ginsburg, star aux USA et jusqu’ici inconnue chez nous.

Le film suit la carrière de Ruth en revenant sur ses études, puis sur les affaires marquantes de sa carrière d’avocate avant d’aborder dans une dernière partie la fonction de juge de la Cour Suprême. Le film est séquencé par des extraits du discours prononcé par Ruth lors de sa nomination qui met en avant ses valeurs et sa conception du rôle de juge.

S’appuyant sur des images d’archives, des entretiens avec Ruth et des témoignages de son entourage, expliquant assez clairement les cas juridiques présentés, le film est à la fois complet, documenté et assez pédagogique pour les spectateurs/trices ignorant tout du droit américain.

J’ai trouvé l’ensemble très intéressant, et permettant de mieux cerner la personnalité de Ruth, mais aussi celle de son mari Marty (qui a joué un rôle important dans ses choix de carrière à la fois en raison de sa santé et en tant que soutien absolu). Cependant il manque à mes yeux au documentaire de Betsy West et Julie Cohen un peu du dynamisme et du souffle romanesque qui m’avaient séduite dans le biopic de Mimi Leder.

Toutefois la fin vaut vraiment le coup lorsqu’on voit l’aspect plus espiègle de Ruth apparaître, après l’avoir entendue se décrire plusieurs fois comme sérieuse et être dépeinte comme telle par ses proches. Sa réaction face aux imitations est amusante, et la scène où elle joue un rôle parlant dans un opéra est hallucinante, dans son discours anti-Trump à peine voilé.

On en sort avec toujours beaucoup de respect pour cette grande dame progressiste, mais aussi de l’attachement pour cette figure sympathique qui reste une source inépuisable d’inspiration pour les jeunes femmes.

CONCOURS Festival cinéma Télérama : pass et hors-série à gagner !

tra festival cine 18 affiche 40 x 60jLe Festival cinéma Télérama a lieu du 16 au 22 janvier 2019 et permet de voir et revoir les meilleurs films de l’année 2018 ainsi que 4 films en avant-première dans des salles art et essai partout en France.

Surprise ! Je m’associe cette année au Festival cinéma Télérama pour vous faire gagner l’occasion de découvrir ou redécouvrir des pépites du cinéma de 2018.

Le principe : 370 salles art et essai de France rediffusent des films de 2018, au tarif de 3,50 € chaque séance avec le Pass, que vous pouvez trouver dans Télérama ou sur telerama.fr.

Voici la liste des films que vous pourrez retrouver à cette occasion (cliquez sur les titres pour découvrir mes chroniques) :

Phantom Thread
Burning
Cold War
Amanda
Plaire, aimer et courir vite
The Rider
Une Affaire de famille
Leto
En Liberté !
Les Frères Sisters
Nos Batailles
La Prière
La Mort de Staline
Girl
Une pluie sans fin
L’île aux chiens      

Et en plus, vous pourrez découvrir en avant-première :

La dernière folie de Claire Darling
La chute de l’empire américain
Nos vies formidables
Tout ce qu’il me reste de la révolution

À gagner : 

10 x 1 Pass Télérama vous permettant d’accéder aux séances à 3,50 €

2 x 1 hors-série de 84 pages autour de Michael Jackson

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Conditions de participation

 Pour participer, abonnez-vous au blog sur WordPress, sur Facebook ou sur Twitter (au choix) et envoyez-moi un mail à l’adresse blog.lilylit@gmail.com indiquant le nom/pseudo avec lequel vous me suivez, pour quel lot vous jouez, le film du Festival cinéma Télérama que vous aimeriez voir ou revoir ainsi que vos coordonnées postales.

Le jeu est ouvert jusqu’au lundi 14 janvier 2019 à 21 h et est réservé à quiconque dispose d’une adresse postale en France métropolitaine.

Les gagnant(e)s seront prévenu(e)s par retour de mail.

Pour en savoir plus

Le site du Festival : http://festivals.telerama.fr/festivalcinema

La bande-annonce :

« In the fade » : l’échec de la justice

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affiche-film-in-the-fadeLe mari et le fils de Katja perdent brutalement la vie dans un attentat dont ils sont les seules victimes. Qui a visé l’agence que tenait cet homme d’origine kurde, ancien dealer à la réinsertion exemplaire ? Katja soutient face à la police puis la justice l’hypothèse d’un crime nazi…

J’avais regretté d’avoir manqué début 2018 ce film allemand qui valut à Diane Kruger un prix d’interprétation à Cannes. D’abord pour découvrir sa performance, sachant que c’est une actrice que je connais finalement assez peu (j’ai vu Joyeux Noël il y a longtemps et c’est à peu près tout), mais aussi parce que le sujet m’intéressait.

J’ai été agréablement surprise de découvrir qu’il s’agit en réalité en grande partie d’un film de procès, un genre que je trouve de plus en plus intéressant au fur et à mesure qu’il m’est donné de l’explorer. Le film est chapitré en trois parties : la première présente la famille de Katja et le drame qui la touche, la seconde est consacrée au procès des terroristes nazis et la troisième à l’après, en Grèce.

Sur un sujet sensible, un attentat raciste perpétré par des jeunes néo-nazis, et le combat de la femme et mère des victimes pour venger ceux qu’elle a perdus, Fatih Akin réalise un film que j’ai trouvé bien plus honnête que plusieurs avis négatifs ne m’avaient laissé envisager. Diane Kruger est assez impressionnante, quasiment de tous les plans, à la fois mère courage et au bord du gouffre. L’ensemble se laisse suivre avec une certaine tension, qui va crescendo, même si une partie des péripéties sont assez prévisibles. Certes, on aurait pu imaginer un film plus passionné et bouillonnant de rage sur un tel sujet. Fatih Akin choisit plutôt la sobriété voire la froideur avec des lumières blanches voire grisâtres, et des scènes de procès réalistes et détaillées. La seule chose qui semble moins réaliste, c’est le verdict : on sent que le réalisateur a voulu critiquer le système judiciaire qui fait preuve de lâcheté et ne va pas au bout du processus d’investigation. Le spectateur lui-même peut avoir plein d’idées de témoignages à solliciter, de preuves à rechercher afin d’aller plus loin et de condamner fermement les coupables. Mais évidemment une enquête plus poussée aurait nécessairement transformé la fin du film… et limité le rôle du personnage de Katja.

Difficile de parler d’ailleurs d’autres personnages car ils sont tous très secondaires, vagues silhouettes impuissantes face à la douleur et au combat de l’héroïne. Seul l’avocat, le touchant Denis Moschitto, tire son épingle du jeu.

Ce qui m’a surtout plu dans le film, c’est qu’il évite la violence la plus crue et directe, celle des images, car sur un tel sujet on pouvait difficilement s’attendre à autant de retenue. Loin de tomber dans le sanguinolent et le trash, il se contente d’une forme de violence plus insidieuse : celle des mots, qu’il s’agisse de réactions maladroites des proches ou de récits des faits au procès.

Et si la mise en scène est assez peu marquante, je retiendrai la scène de la tentative de suicide, que j’ai trouvée esthétiquement remarquable par ses mouvements de caméra qui construisent peu à peu un plan assez onirique, en décalage avec le réalisme affiché durant le reste du film.

Peut-être pas le film renversant qu’on aurait pu attendre sur un sujet pareil mais une partition honnête.

Entretien avec Sébastien Marnier autour du film L’Heure de la sortie

Impressionnée par son deuxième long-métrage L’Heure de la sortie, j’ai eu envie d’en discuter avec le réalisateur Sébastien Marnier, qui a accepté de me rencontrer pour un entretien.

  • J’ai découvert en voyant le film qu’il s’agissait d’une adaptation du livre de Christophe Dufossé. Sans l’avoir lu, il me semble d’après les résumés disponibles que dans le roman les enfants ne sont pas diagnostiqués « à haut potentiel ». Est-ce vous qui avez souhaité les définir comme « EIP » et pourquoi ?

Dans le livre de Christophe Dufossé, ce sont des élèves très brillants qui sont dans une classe d’élite, et moi pour des raisons d’efficacité j’ai présenté une classe de « surdoués ». Il y avait quelque chose d’un seul coup qui mettait Pierre [NDLR : l’enseignant remplaçant joué par Laurent Lafitte] beaucoup plus en danger par rapport au livre. Surtout que dans le livre, même si c’est une classe d’élite, c’est ancré dans un collège tout à fait classique, public ; moi j’avais envie tout de suite de créer de l’étrangeté et que lui soit plus mis à mal par ces six-là en particulier.

« J’avais envie de créer de l’étrangeté »

Je sais que les EIP ne sont pas tous comme dans le film, dans la vraie vie, il peut aussi y avoir des élèves en difficulté à l’école justement parce qu’ils ont une autre manière d’envisager les choses. Ce qui me plaisait, qui m’a touché, sur ces « petits génies » du livre qu’on appelle maintenant « EIP », c’est leur extrême sensibilité. C’est ce qui m’intéressait avant tout, le fait que ce soient des gamins « à vif ». Et la figure de l’excellent élève à l’école (ça je l’ai vécu un peu, pas parce que j’étais un très bon élève mais parce que mes parents m’avaient mis dans une classe d’allemand LV1, à La Courneuve aux 4000 où je vivais), ça crée un schisme avec les autres élèves : il y a toujours une forme d’exclusion. Ça les mettait dans une position assez inconfortable que j’aimais bien. Et on comprend plus rapidement dans le film, je crois, que la création de cette classe d’élite par le directeur est vraiment la plus grosse aberration, dans ce que ça trimballe comme back story. C’est sûrement cette situation qui en a fait aussi des monstres.

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  • Le film tourne autour de la thématique de l’environnement, qui a déjà été exploitée au cinéma sous des angles plus optimistes. Est-ce que vous vouliez faire un film pessimiste, comme un anti-Demain ?

On est à l’opposé du spectre mais la finalité doit être la même. Demain, c’est super, ça a fait plein d’entrées et c’est le plus important. Mais j’avais envie de faire un film de suspense et d’angoisse donc forcément on n’est pas dans les mêmes caractéristiques. Je trouve que cette idée de collapsologie, qui s’est nourrie des discussions qu’on a eues avec les adolescents, participe d’une prise de conscience qui est en train de s’opérer de manière mondiale. On ne peut pas être plus dans l’actualité !

« Pessimiste mais j’espère pas fataliste »

Et même si on met en garde sur des choses pessimistes et tragiques, et l’aspect irréversible de la situation, dans les jours où ça va, cette prise de conscience me fait espérer que les choses peuvent changer, que les gens peuvent s’engager. Parce qu’on est vraiment au bord du précipice comme dans le film en fait ! Donc c’est pessimiste mais j’espère pas fataliste. Même si ces gamins sont particuliers, les débats que crée le film après le visionnage sont intéressants, et surtout avec les jeunes générations qui sont plus au fait de ça que la mienne ou celle de mes parents. Ils ont une longueur d’avance par rapport à nous… et en même temps un train de retard, c’est ce qui est compliqué. Mais j’ai l’impression que les choses peuvent évoluer malgré tout.

  • Est-ce dans la perspective de créer un électrochoc que le film contient des vidéos qu’on a vu circuler sur les réseaux sociaux ?

J’ai toujours voulu inscrire le film dans une réadaptation (le livre a environ 15 ans maintenant). Même s’il n’est pas dans une vraie quotidienneté, déréalisé parce qu’on est dans du film de genre, je voulais qu’il soit extrêmement contemporain. Je ne pouvais pas parler de la jeunesse d’aujourd’hui, et du monde tel qu’il est aujourd’hui, sans parler de l’immédiateté de ce qu’on traverse. Peut-être que dans quelques mois le film sera déjà obsolète sur des choses. Mais on ne peut pas évoquer les ados sans parler de ce déluge d’images sur Internet qui (on peut penser que c’est mieux ou moins bien) est une vraie différence par rapport à ma génération. Il y a une espèce de pornographie d’images à longueur de journées sur les portables.

Le choix de ces images a sûrement été ce qu’il y a eu de plus compliqué dans la fabrication du film. Déjà parce qu’il a fallu que j’en ingurgite beaucoup (ce qui créait des périodes vraiment très agréables dans mon foyer… des grandes périodes de déprime absolue), et puis il a bien fallu faire un choix. Il y avait des questions éthiques aussi, parce qu’on montre des gens qui meurent pour de vrai.

Après j’ai décidé d’arrêter de me poser des questions, et on a choisi des images qui ont été vues au moins 10 millions de fois, qui font partie de l’inconscient collectif d’aujourd’hui. On vit tous avec ces images, on les a tous vues.

C’était intéressant pour moi aussi de les confronter avec ma mise en scène. Je mets tout en place, la direction artistique, le travail sonore, le travail de l’image, pour créer de l’angoisse, du suspense et tout cela n’est finalement qu’une mascarade par rapport à la violence de la réalité. Tout ce que je pourrais faire ne sera jamais aussi flippant que la réalité.

« Je m’insurge contre les cases »

  • Vous avez parlé d’angoisse et de cinéma de genre : dans quel genre inscrivez-vous ce film qui joue avec les codes ?

Moi je m’insurge contre les cases. Même pour monter un film financièrement, en France en particulier, on se heurte à devoir répondre toujours à cette question absurde « est-ce que c’est un film d’auteur ou un film de genre ? ». Et ça je n’en peux plus parce que ça n’a aucun sens. Le film est le mien et il est l’infusion de tout ce que j’ai envie de faire comme cinéma, de toute la cinéphilie qui a fait celui que je suis aujourd’hui. On arrive à intellectualiser après, mais sur le moment c’est comment tout ça bouillonne et comment dans la création, dans la mise en scène et après dans le montage, les choses se définissent un peu mieux. Ce que je trouvais intéressant, parce que le film n’est vu que du point de vue du personnage de Pierre, c’est que ce n’est pas du tout intellectualisé, c’est quelque chose de viscéral, de physique, il s’agit d’accompagner au plus proche, avec son corps, ce qu’il vit, ce qu’il subit et toutes les phases qu’il traverse. Et du coup les choses se sont mises en place comme ça, sans forcément être réfléchies.

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Crédit photo : Laurent Champoussin

Ce qu’on a redensifié au montage et au montage son, ce sont les différents genres qui peuvent accompagner les différentes étapes. On commence comme un film choral assez classique, au bout d’une demi-heure on perd presque définitivement la plupart des personnages pour accompagner Pierre dans un segment très thriller, mâtiné d’un truc à la Stranger Things avec à la fois des images de cinéma merveilleux de Spielberg des années 80, et la mise en scène, comme le personnage, se fait empoisonner comme par un virus après une phase presque de cinéma d’horreur, de zombie, pour aller vers quelque chose qui flirte avec le fantastique et le film apocalyptique à la fin.

Mais sur le moment je me dis « comment j’ai envie de filmer ça », j’écris même en pensant au son – pour moi le son est hyper fondamental dans les films : comment on peut créer de l’image et du son qui fassent ressentir cette décharge à ce moment-là ? Ou alors justement quelque chose de plus lancinant, de plus mystérieux, avec comme des réveils, comme des décharges électriques par moments.

  • Le film s’inscrit donc assez bien dans une tendance actuelle du cinéma français, à la frontière de plusieurs genres traditionnels…

« Des films à message mais de divertissement »

Oui, moi je trouve ça hyper intéressant, on est une nouvelle génération qui arrive (même s’il y a encore des plus jeunes que nous qui arrivent) où ces histoires de cases ne nous intéressent absolument pas. La porosité entre les genres c’est ce qui va faire la richesse de notre cinéma et j’espère faire revenir le jeune public, qui s’ennuie régulièrement et n’a plus cette curiosité, voir des films français. La question c’est aussi comment on peut faire des films, comme le mien, à message mais inscrits aussi dans du cinéma de divertissement, de sensation, qui ne soit pas que lié à la littérature.

Grave a sûrement changé beaucoup de choses. Pas forcément encore pour les financiers mais sur un élan global. Non seulement le film était fait par une femme, c’est pas rien, mais en plus qui venait de la Fémis, ce qui est très important pour notre petit milieu consanguin. Donc d’un seul coup qu’une femme, de la Fémis, fasse ce film qui marche à l’international, se vend partout, fait un buzz pendant un an, fait 120 000 entrées je crois, alors que c’est un film gore, donc en plus un film de sous-genre, ce qui est le plus compliqué pour faire venir le public en salles… Je prends toujours l’exemple de mes parents, qui vont quand même plus au cinéma que la moyenne, qui peuvent avoir envie d’aller voir des films de genre, de suspense… mais le film gore ils n’iront pas. C’est comme le film de zombie, qui va s’adresser vraiment aux fans du genre.

Et puis après il y a eu d’autres films, comme Jusqu’à la garde qui clairement joue avec ces codes-là de manière très brillante. C’est vraiment un film qui m’a beaucoup secoué et dont j’étais très très admiratif. Ou Revenge, dans un autre genre complètement pop, qui est à part car fait « comme les Américains ». Même dans Petit Paysan par exemple, comment à l’intérieur d’une chronique paysanne il [NDLR : Hubert Charuel] insuffle du genre et empoisonne son film comme les vaches dans le film, c’est hyper beau.

Xavier Legrand, je l’ai rencontré car j’étais vraiment fasciné et je voulais discuter avec lui, mais avec les autres que j’ai cités, on ne se connaît pas. Pourtant je sais qu’on est quelques-uns, sans en parler entre nous, à essayer par nos tentatives de définir ce que peut être un film de genre français. Je crois que le genre a toujours intéressé et titillé plein de cinéastes en France, mais à part des films comme Martyrs qui étaient hyper puissants mais extrêmes, vraiment à la marge, dans les films plus mainstream c’étaient des tentatives trop tournées vers le cinéma américain, qui n’avaient pas forcément leur identité propre.

Au moins avec nos tentatives on va peut-être arrêter de poser la question « qu’est-ce qui fait un film d’auteur ? ». Si on prend des exemples contemporains, que ce soit Carpenter, Lynch ou Cronenberg, ou Spielberg évidemment, personne ne se pose la question de savoir si ce sont des films d’auteur ou des films de genre, jamais.

Mais nous on a une telle tradition de réalisme et de films quotidiens que c’est une plus longue bataille.

Nous, on se pose ces questions-là, mais les gamins qui ont vingt ans aujourd’hui et qui tentent la Fémis – ma productrice était au jury de la Fémis cette année –, 100 % n’ont parlé que du genre. Et du genre sexuel aussi. C’étaient les deux thématiques récurrentes cette année. Parce que la question ne se posera plus, du tout.

« Que l’image circule, c’est important »

Moi, ma génération (j’ai 40 ans), elle est déjà nourrie aussi bien par la Nouvelle Vague et les Cahiers du cinéma que par les cassettes vidéo que j’allais louer en bas de chez moi, cette culture bis qui n’était pas du tout honteuse, qui était pleinement assumée, et aussi par l’arrivée du clip, et pour les gamins de vingt ans aujourd’hui, c’est Internet et tout ça. Que l’image circule, c’est important.

Irréprochable, Affiche

  • On a parlé de cinéma d’auteur, j’ai cherché dans L’Heure de la sortie et Irréprochable ce qui faisait votre patte de cinéaste, et la première chose qui m’a frappée, c’est qu’alors que vous abordez des sujets lourds et sombres, vous filmez des décors solaires et lumineux. Pourquoi filmer l’été ?

C’était le point commun de ces deux films, le troisième sera très hivernal. Ce sont effectivement des films assez sombres avec une tension, et dans un premier temps, de manière un peu radicale, je m’étais dit que je ne voulais pas tomber dans les travers du film de genre qui serait soit nocturne, soit pluvieux, ou poisseux. J’ai été marqué par l’été de la canicule, que je trouvais très angoissant. Et j’ai essayé de retranscrire un peu cette chaleur pendant un mois qui ne descend jamais, avec ces corps qui deviennent vraiment moites, transpirants. Le fait que la température ne baisse jamais, même la nuit, ça pouvait me faire penser à L’Étoile mystérieuse de Tintin… Ça permettait de travailler sur une esthétique de chape de plomb. On a bien vu même cet été où on a eu chaud, comme les déplacements sont plus lents. Il y a un truc que je trouve assez angoissant dans cette ambiance, cette atmosphère, ce soleil tellement haut, la manière dont il marque les visages en extérieur, que je trouve très déstabilisante à l’image. Alors qu’on est dans des thrillers, qu’on n’a pas forcément l’habitude de voir dans cette esthétique-là effectivement.

  • Autre point commun entre vos films, des personnages principaux troubles, étonnants. Ça vous fascine ?

Je crois que j’ai toujours été fasciné par ça oui, que ce soit dans mes romans, ou même quand j’étais petit. J’ai dû beaucoup me poser de questions ces derniers temps quand on me parle du film de genre et tout ça, et j’essaie de comprendre au-delà de la mise en scène pourquoi j’avais autant fétichisé ce truc-là. Et je crois que si le cinéma de genre m’a tant marqué c’est que c’est celui qui laisse le plus de place à ça, qui met en scène le plus de marginaux. Des personnages troubles, louches, qu’on ne comprend pas forcément.

« Le personnage doit surtout être fascinant »

D’ailleurs c’est une question qui revenait souvent quand on cherchait à financer Irréprochable, on me posait beaucoup la question de l’empathie, parce que le film est vu de son point de vue à elle, et si le film avait été, comme JF partagerait appartement par exemple, du point de vue du personnage de Joséphine Japy, il aurait été beaucoup plus facile à monter. Et je disais : moi je sais de toute façon qu’on va réussir à avoir de l’empathie pour elle, parce qu’on y travaillait avec Marina [NDLR : Foïs, qui interprète le personnage principal]. Mais quand bien même on n’aurait pas eu d’empathie, ce n’était pas grave parce que le personnage doit surtout être fascinant.

Je pense que l’empathie, pour les six gamins de L’Heure de la sortie, elle vient très progressivement, au début on a juste envie de les gifler, et peu à peu on comprend qui ils sont, ce qu’ils traversent. Et quand bien même le public n’aurait pas d’empathie pour ces personnages, ce n’est pas quelque chose auquel je réfléchis, parce que moi j’en ai pour eux.

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Crédit photo : Laurent Champoussin

Un personnage comme celui de Kathy Bates dans Misery, ou Catherine Tramell dans Basic Instinct : je pense que personne n’a d’empathie pour elle et en même temps on ne l’oubliera jamais et elle est absolument fascinante. Ça m’a toujours intéressé les personnages un peu désaxés, qui ont fait des sorties de route, je crois que je me suis toujours identifié à eux.

« Raconter ce qui précède le passage à l’acte »

Surtout, je crois, le point commun des films, et de celui d’après, et des livres, c’est de mettre en scène, de raconter ce qui précède le passage à l’acte, toutes les couches de frustrations, de peurs, dans les faits divers. Parce que les faits divers finalement ils ne sont pas très intéressants, on adore les lire mais à part dans les trucs de grand banditisme ou de mafia c’est quand même toujours pour une assurance-vie ou pour une tromperie. Qu’est-ce qui fait qu’un humain passe à l’acte, va tuer sa belle-mère ou je ne sais qui ? Ce sont ces années de frustration, et de colère, d’exclusion, et ça m’a toujours passionné d’essayer de décrypter un peu ça.

  • Donc ce sont des œuvres qui s’intéressent au rapport entre l’individu et le collectif ?

Oui, je crois, on me l’avait dit pour Irréprochable mais ça s’adapte assez bien à L’Heure de la sortie et un peu à tout ce que j’ai fait. J’avais dit pour Irréprochable que le film parlait de la déliquescence de la société à travers une tragédie personnelle. Ce sont des personnages qui ont été mis au ban ou qui se sont mis eux-mêmes au ban de la société pour X raisons. De par ce qu’ils sont et ce qu’ils font, qu’est-ce qu’ils incarnent de cette société ultralibérale, hyper individualiste, où il n’y a que la compétitivité qui compte ? Ces personnages, même s’ils ont des caractérisations propres et singulières, ils incarnent sûrement quelque chose du monde contemporain.

  • Dans L’Heure de la sortie, il y a aussi quelque chose de la puissance du groupe, car chaque enfant pris individuellement tiendrait un discours et commettrait des actes probablement différents…

« Un film aussi sur la radicalisation »

C’est sûr, c’était un film aussi sur la radicalisation (de manière totalement différente de ce qu’on peut vivre aujourd’hui), l’entraînement collectif dans leur projet jusqu’au-boutiste. Une des choses que je tenais à garder du livre, c’est qu’il y en ait un qui s’exclue un peu lui-même du projet funeste. Mais évidemment le collectif peut être stimulant et positif. Moi c’est quelque chose dont j’ai besoin, ne serait-ce que dans les expériences de tournage, mais ça peut aussi, et on en a la preuve tous les jours, donner des choses catastrophiques. L’humain peut aussi être affaibli par le monde qui l’entoure, d’où la puissance du collectif et des leaders. Et c’était intéressant aussi sur cette question-là, toutes les discussions avec les jeunes : leur vision du monde, leur regard sur la politique, par rapport à ma génération, sont complètement bouleversés.

Pour ma génération le monde était encore conçu en deux blocs, l’opposition entre capitalisme et communisme. Mon enfance et mon adolescence étaient encore basées là-dessus. Et même dans mon militantisme, on en était à s’accrocher à et à se positionner dans des groupes politiques, dans des partis. Alors que ça n’existe plus du tout pour les jeunes générations. Dans leur manière d’appréhender le collectif, le parti politique est définitivement fini je crois. C’est étrange et intrigant mais ça va passer par des actions par petits groupes, des milieux associatifs plutôt.

  • À quel point les jeunes acteurs ont pu influer sur le scénario et leurs personnages ?
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Crédit photo : Laurent Champoussin

Tous les entretiens qu’on a faits avec eux ont beaucoup nourri le film. Dans les premiers castings, à chaque fois on leur posait des questions sur la manière dont ils voyaient le monde, quelles étaient leurs peurs, comment ils imaginaient le monde dans vingt ans… On a fait le casting il y a un peu plus de deux ans, donc évidemment dans les peurs ce qui revenait en premier, c’étaient les attentats car c’était très frais encore. Mais les peurs et l’engagement, même simplement individuel, sur l’avenir de la planète, ça m’a interpellé et rassuré d’une certaine manière sur leur capacité à agir. Ne serait-ce que déjà d’être si concerné par ce qui se passe, ce qui n’était pas le cas de ma génération.

Ils ont influé un peu sur ça, après c’est vrai que les personnages étaient assez définis dans ce que je leur ai donné à mûrir, même si on n’allait pas forcément tout voir à l’écran, sur leur parcours. Ces personnages devaient vivre par leur propre histoire, parce qu’ils ont quand même six personnalités différentes, six manières de s’exprimer ou de se mouvoir singulières, et c’était important qu’on puisse le dire dans le film. Mais le travail a surtout été fait de manière collective, tout le travail qu’on a fait en amont du tournage avec leur coach sur tout ce qui était chorégraphique et déplacements, la manière dont j’avais envie qu’ils bougent et qu’ils parlent, tout ça était appréhendé dans un groupe de douze, et à l’intérieur dans un groupe de six qui devait ne former presque qu’une entité. S’il y en avait un qui allait bouger dans la classe, ils savaient tous qu’ils devaient anticiper le mouvement de l’autre.

  • Le professeur semble d’ailleurs repérer assez rapidement cette sorte d’entité par les jeux de regards dans la classe, et on peut d’ailleurs se demander comment ses collègues ont pu de leur côté y être aveugles…

« Mettre en place un quotidien vivable, joyeux »

À part le proviseur, qui incarne tout ce qui ne va pas, les autres adultes sont, dans ce que j’imagine, les plus sympas du bahut, et les plus rock and roll. Je ne les condamne pas du tout, ce ne sont pas des mauvais bougres. Pour le coup ce sont des personnages qui ont mon âge et je vois bien par rapport à mes proches, il y a une espèce de repli sur soi, parce que le monde est tellement difficile qu’il faut mettre en place des subterfuges et un quotidien qui soit vivable, joyeux. D’où l’opposition entre des gamins qui n’ont déjà même plus foi en l’avenir et sont beaucoup trop adultes, et des adultes de ma génération, qui ne rêvent que d’une chose c’est de revivre nos vingt ans… alors que ce n’était pas super fun non plus ! Ce sont des gens qui ont envie de s’amuser, sûrement de baiser, de faire la fête, de boire pour oublier. C’est plutôt qu’ils ne veulent pas voir parce que leur vie est déjà suffisamment compliquée comme ça. Mais s’il devait y avoir une figure du mal dans le film, c’est vraiment le proviseur qui doit l’incarner. Ces profs sont juste des gens qui ont sûrement trop de problèmes pour s’intéresser aux autres.

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Un grand merci à Sébastien Marnier pour sa bienveillance et à Pablo de l’agence Ricci-Arnoux pour avoir rendu possible cette rencontre.

L’Heure de la sortie, en salles le 9 janvier 2019.

Irréprochable, disponible en DVD/Blu-Ray/VOD.

« L’Heure de la sortie » : quand plane la menace

affiche-film-lheure-de-la-sortiePierre Hoffmann est appelé comme professeur remplaçant au collège Saint Joseph, suite à la tentative de suicide d’un enseignant. Il récupère notamment les 3e 1, une classe particulière composée de 12 enfants à haut potentiel…

Lorsqu’on m’a proposé la projection presse de ce film, j’ai dit oui sans trop savoir où je mettais les pieds. J’avais aperçu sur Twitter quelques premiers retours positifs, j’étais intriguée par l’affiche et la promesse d’une ambiance tendue et stressante (alors que je déteste avoir peur au cinéma, oui je suis parfois incohérente).

Ce n’est qu’après la séance que j’ai compris que je venais de voir le deuxième film du réalisateur d’Irréprochable (dans ma liste « à voir » depuis sa sortie). Sébastien Marnier fait preuve dans ce deuxième long d’une maîtrise technique et narrative impressionnante. Le touche-à-tout (il est également écrivain, et auteur d’un spectacle de Marianne James, entre autres casquettes) adapte ici librement un thriller psychologique qu’on aurait envie d’appeler thriller écologique, vu sa thématique centrale, et qui a l’intelligence de se dévoiler peu à peu, au gré des indices que récolte Pierre sur ses étranges élèves « surdoués ».

C’est malin d’avoir croisé l’histoire de cette bande de jeunes gens supérieurement intelligents, mais à l’arrogance désagréable envers leur nouveau professeur, avec une problématique de fond comme l’avenir de la planète. Le tout donne un film étonnant et détonnant, hybride entre un cinéma qui louche du côté du genre (de plusieurs genres, en fait), jouant notamment avec les codes de l’épouvante (lumières qui vacillent, insectes – gros trigger warning pour les phobiques d’ailleurs – , coups de fil mystérieux…) et un film à message.

Je ne sais pas si j’aurais choisi Laurent Lafitte dans le rôle de Pierre, je trouve qu’il ne fait pas très prof, mais enfin il s’acquitte très sérieusement de ce rôle, moins lisse qu’il n’y paraît, d’un homme que l’angoisse provoquée par ses élèves va pousser à révéler aussi bien ses failles que ses qualités humaines. Face à lui, le groupe des enseignants tous un peu délirants fonctionne assez bien sans qu’aucune individualité ne s’en détache vraiment. Ce qui n’est pas le cas des élèves, parmi lesquels c’est la jeune Luàna Bajrami (déjà vue dans le téléfilm sur Marion Fraisse) qui crève l’écran. Insupportable, intrigante et inquiétante, c’est vraiment la grande révélation de ce film bourré de bonnes surprises.

Parmi celles-ci, on peut citer la capacité à instaurer une ambiance tout en tension croissante, l’atmosphère musicale signée Zombie Zombie, et un sens aigu du cadrage, toujours extrêmement pertinent, aussi bien dans les gros plans que dans les images finales.

Attention toutefois pour les âmes sensibles, ce film choc, contenant notamment des images documentaires provenant de diverses vidéos virales, a de quoi secouer ses spectateurs. Un pari risqué, mais réussi.