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lafailleMina est devenue l’amie de Lucie Scalbert à l’adolescence, en lui donnant des cours particuliers. Elle la retrouve des années plus tard, mariée à VDA, qui lui apparaît rapidement comme un personnage romanesque et un pervers narcissique…

La faille est mon premier roman d’Isabelle Sorente, et autant le dire tout de suite, si je m’étais renseignée sur le nombre de pages avant de me le procurer, j’aurais peut-être été découragée. J’ai toujours beaucoup de mal avec les pavés, je préfère les romans qui se lisent vite, d’un trait, où l’on a encore le début en mémoire en lisant les derniers mots.

Très imposant (536 pages), ce livre est aussi très dense, à la fois dans sa forme (très peu de chapitres, qui contiennent eux-mêmes peu de sauts de lignes), et dans son contenu. Si le mot « faille » renvoie à ce qui divise, sépare, marque une rupture entre plusieurs éléments, le roman d’Isabelle Sorente est à l’opposé de son titre : il rassemble plusieurs personnages très étoffés et tisse entre eux de nombreux motifs romanesques, comme s’il y avait matière à plusieurs livres et que l’auteur n’avait pas voulu trancher.

C’est là le principe même du roman : La faille ne tranche pas, jamais. Qui a tort, qui a raison ? Qui de ses personnages est bon ou mauvais ? Qui est la cause première de l’engrenage cruel dans lequel tous semblent pris ? Plus les pages défilent, plus les contours s’estompent, et plus les rôles deviennent interchangeables. Le lecteur qui croyait savoir qui plaindre et qui détester se retrouve dans la dernière partie pris au dépourvu par des retournements de situation et des révélations qui brouillent les cartes, sans pour autant vraiment les redistribuer. C’est bien fait, très bien fait. Mais pas forcément à mes goûts de lectrice. Je suis un peu simple parfois : j’aime bien que les personnages soient imparfaits, qu’ils aient des secrets ou des failles, j’aime même parfois me faire piéger (dans Les Apparences par exemple, je m’étais faite avoir avec délice). Mais j’ai du mal à chercher des excuses aux méchants et des torts aux faibles. Tout le monde n’est pas Lucie Scalbert, et n’a pas l’empathie nécessaire à comprendre la cruauté des autres et à l’excuser, au nom de traumatismes anciens. Car tous les traumatisés ne reportent pas leurs souffrances sur les autres. C’est pourquoi j’ai trouvé un peu dommage que VDA finisse par devenir sous la plume de l’auteur un petit garçon malheureux, presque davantage victime que les femmes qu’il avait psychologiquement torturées. La faiblesse de Lucie, son besoin de plaire, devient un alibi, et la question des origines une forme d’excuse.

C’est donc finalement moins la relation d’emprise entre Lucie et VDA qui m’a intéressée dans le livre que les thèmes connexes : les difficultés éthiques rencontrées par l’écrivain, l’accélération de la société, l’attirance presque omniprésente pour le statut d’artiste (en dépit de la réalité pas toujours enviable que celui-ci recouvre), les rapports de force fondés sur l’humiliation… Certains personnages secondaires sont à ce titre particulièrement touchants et bien écrits, tels que Veronica ou Jonathan, dont les faiblesses sont assez symptomatiques de leurs époques respectives. La première partie sur l’adolescence est aussi particulièrement riche et intelligente.

Ce gros roman regorge tellement de pistes à exploiter que chaque lecteur pourra y trouver son compte, sans forcément adhérer à la totalité.

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