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CVT_Eaux-Troubles-du-Mojito-et-Autres-Belles-Raisons-_9436Un mojito, un spritz ou un Guignolet, un vieux magazine découvert dans une brocante, l’émotion de voir un enfant découvrir les joies de la lecture, autant de bonnes raisons quotidiennes d’habiter sur terre…

J’évoquais il y a peu à propos de Magique aujourd’hui les romans plus marquants que les autres, mais il y a aussi des auteurs particulièrement importants dans nos parcours de lecteurs. Philippe Delerm est pour moi de ceux-là, car il constitua, accompagné de quelques autres, la charnière entre mes lectures d’adolescente et mes lectures d’adulte, ce moment où la réflexion sur le monde dans lequel nous vivons prit le pas sur le désir d’évasion et d’imaginaire.

Je pourrais presque pasticher l’auteur en me souvenant de mes premières pages de Delerm, dans une édition Librio chipée dans la bibliothèque maternelle. Je jouais déjà au piano « Deauville sans Trintignant » et « La Vipère du Gabon » en me sentant délicieusement anachronique par rapport à mes congénères du collège, et je découvris que chez les Delerm, l’art des mots est une affaire de famille.

Dans la veine de La première gorgée de bière ou Ma grand-mère avait les mêmes, Les eaux troubles du mojito se présente comme un recueil de textes courts, rassemblés par le sous-titre « et autres belles raisons d’habiter sur terre ». Comme toujours, au fond, dans l’œuvre de Philippe Delerm, il est question du bonheur. Qu’est-ce qui vaut la peine dans nos vies si fragiles ? La conscience des moments heureux ne va pas sans une certaine mélancolie (plus qu’une nostalgie que l’on a parfois imputée à l’auteur). L’épigraphe de Jules Renard, « Le vrai bonheur serait de se souvenir du présent. », nous plonge dans l’atmosphère générale du livre : saisir chaque particule, chaque instant d’humanité, de solitude, de lumière, et le goûter comme on se délecte des souvenirs joyeux, de leur douceur évanescente et des battements de cœur qu’ils provoquent. Vivre le présent comme un souvenir, c’est à la fois lui accorder toute son attention, le graver dans sa mémoire, lui reconnaître de l’importance, mais aussi sentir sa fugacité, et garder en tête que le meilleur est peut-être maintenant et non pas à venir.

Toutes les petites joies qu’évoque Philippe Delerm ont pour point commun leur ancrage terrestre : le bonheur devient palpable comme la peinture à l’huile d’une nature morte ou l’étreinte d’un être cher. Il y a une sensualité du monde qui nous entoure à laquelle s’ouvrir rend plus riche : « On veut les vies d’avant sa vie, et les faire siennes, épouser le décor et lui faire plaisir. » Tout est bon à prendre, l’isolement et le partage, l’ennui et l’occupation, le chaud et le froid. La conscience des contrastes les rend plus délectables et fait apprécier chaque chose à sa juste valeur, celle d’être elle-même et non une autre.

Le contraste apparaît aussi comme la clé du plaisir du lecteur, qui s’émerveille de ces textes ronds comme des bulles, dont la chute reprend souvent l’origine. Plus l’élément mis en valeur semble futile, plus les termes sont choisis, les phrases cadencées et la réflexion poétique voire philosophique. Ce que nous apprend Philippe Delerm, c’est aussi qu’il n’y a pas de sujet littéraire, il n’y a que le traitement que l’on en fait.

3 questions à… Philippe Delerm 

J’ai eu la chance de rencontrer Philippe Delerm grâce à l’opération Pages privées organisée par la FNAC. J’ai partagé avec quelques lecteurs chanceux ce moment convivial autour des délicieuses pâtisseries de chez Colorova.

  • Comment avez-vous choisi le titre du recueil ?

Je ne cherchais pas vraiment à faire référence à La première gorgée de bière, pas du tout même. J’aime bien la sonorité du mot « mojito », c’est souvent le son qui guide le choix de mes titres comme pour Enregistrements pirates dans lequel j’aimais bien les dentales. Et puis le mojito est un bon symbole du minimalisme qui traverse mes textes, et en même temps c’est une métaphore qui n’est pas si transparente que la boisson ! Mes proches ont été assez critiques envers le sous-titre « et autres belles raisons d’habiter sur terre » qui fait assez commercial selon eux : c’est vraiment Delerm qui fait du Delerm. En même temps je dois avoir une sorte d’instinct commercial car je tenais déjà beaucoup à La première gorgée de bière à l’époque, même si l’éditeur n’était pas convaincu.

  • On a l’impression que ce qui rend si spéciaux les éléments du quotidien que vous décrivez, c’est le contraste, à la fois entre ces détails et leur environnement mais aussi entre la simplicité de ces objets ou situations et le traitement que vous en faites, très délicat et réfléchi. Le contraste est-il capital ?

Tout à fait. Je crois que ce besoin de contraste est vrai pour tout le monde, ce qui me permet d’utiliser le pronom indéfini « on » dans mes textes. Tout le monde a tantôt besoin d’être seul et tantôt de partager, par exemple. Quant au traitement de ces sujets minimalistes, c’est un vrai défi, comme avec mon premier, sur les espadrilles mouillées. Y a-t-il vraiment matière à écrire ? J’ai aussi écrit pour les enfants, ce qui est parfois difficile car il faut réussir à exprimer les choses précisément mais avec un vocabulaire à leur portée. C’est une très bonne école d’écrire pour la jeunesse.

  • La définition du bonheur qui transparaît dans vos textes passe souvent par des sensations corporelles (être détendu, ou au contraire mal assis, boire frais quand on a chaud…). En cela, on pourrait vous rapprocher du philosophe Alain qui met en avant le rôle du corps dans ses Propos sur le bonheur. Est-ce une parenté littéraire qui vous plaît et vous inspire ?

Pour moi le bonheur n’est pas lié à une somme de plaisirs minuscules. Même si mes textes sont souvent minimalistes, ma conception du bonheur est aux antipodes de l’épicurisme. Pour moi il n’existe que par la crainte de sa disparition : « Le bonheur, c’est d’avoir quelqu’un à perdre. » ai-je écrit dans mon recueil Le bonheur: tableaux et bavardages.

Un très grand merci à Philippe Delerm pour l’attention portée à ses lecteurs et pour ses réponses chaleureuses. Mille mercis également à la FNAC et en particulier aux organisateurs de Pages privées, ainsi qu’au salon de thé Colorova. Une pensée amicale pour les joyeux lecteurs rencontrés à cette occasion et dont je sais qu’ils me liront avec attention.

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