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ladictaturedesroncesLorsque son ami Henry lui propose de venir garder son chien et sa maison pendant un mois, le narrateur s’arrache à son canapé et embarque pour Sainte-Pélagie, une île dont le maire prétend que tous les habitants sont fous…

C’est l’auteur d’un de mes plus grands coups de cœur littéraires de 2014, La fractale des raviolis, qui m’avait recommandé de découvrir l’œuvre de son confrère Guillaume Siaudeau. C’est donc avec beaucoup d’appétit et de curiosité que je me suis plongée dans La dictature des ronces (au passage, je pense qu’on pourrait décerner à la maison Alma le prix des titres de romans les plus intrigants !). Et je n’ai pas été déçue du voyage.

Dès la première phrase (« Cet été-là, le canapé avait conclu un marché avec mon postérieur, si bien qu’ils avaient fini par devenir les meilleurs amis du monde et qu’il fallait désormais faire des pieds et des mains pour les séparer. »), j’étais conquise par ce narrateur paresseux, mélancolique et drôle. Ce n’est que peu à peu, au fil de la lecture, que l’on perçoit l’ampleur de son mal-être et les causes d’une dépression déguisée en flemmardise. Mais si l’on ne pouvait pas forcément deviner dès l’abord la tristesse qui couvait au cœur de ce personnage, on est par contre prévenu d’emblée sur les risques qui le guettent en débarquant à Sainte-Pélagie : la folie, et le désir de ne plus jamais repartir de ce petit coin de terre où les éléments semblent aussi déréglés que la raison des habitants.

En effet, le narrateur nous entraîne dans une contrée bien étrange, où les étoiles filantes tombent du ciel comme autant de cailloux brûlés, où le soleil, la neige et la tempête se succèdent en un battement d’ailes de papillon, où les ronces repoussent chaque nuit pour envahir les jardins… Autant d’éléments perturbants qui pourraient décourager quiconque de s’installer définitivement mais dont la poésie séduit ceux qui sont propres à l’apprécier.

Durant son séjour, qu’on pourrait presque qualifier d’initiatique, le narrateur est confronté à une galerie de personnages tous plus surprenants les uns que les autres, et qui ont en commun un élément clé : tous sont handicapés, malheureux, ou mal en point d’une façon ou d’une autre. Entre le maire nain, l’enfant aveugle, le lanceur de couteaux alcoolique et le chien à trois pattes, on se croirait dans un monde hybride entre Le fabuleux destin d’Amélie Poulain et L’Étrange Noël de Monsieur Jack. Comme si la fréquentation de l’île faisait ressortir au grand jour toutes les tares innées et les fêlures accumulées au cours de l’existence. Sainte-Pélagie, l’île du grand large, est aussi un peu l’île des larmes, celles que l’on est obligé de verser à la lecture des ouvrages morbides et déprimants prêtés par la bibliothèque locale.

Dès lors que l’on commence à comprendre la logique absurde de l’île, sous la plume jubilatoire de Guillaume Siaudeau se dessinent plusieurs voies possibles pour son anti-héros : se laisser séduire par la beauté sombre de l’île et faire partie des fous qui la hantent, ou se purger de son mal-être à travers le déblaiement symbolique des ronces qui encombrent son passé. Succombera-t-il ou non à la « dictature des ronces » ? Réussira-t-il à échapper à la prédiction du maire ? Je vous conseille d’aller le découvrir vous-même en vous plongeant dans ce livre délicieusement dérangeant.

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