CVT_Inauguration-de-lennui_4891Un coin à poésie, ce n’est pas comme un coin à champignons, ça peut se partager. Guillaume Siaudeau confie le sien : l’ennui, ces « heures plus longues que les autres ».

Cela fait maintenant trois romans que je connais la plume de Guillaume Siaudeau. De Tartes aux pommes et fin du monde à Pas trop saignant, en passant par La dictature des ronces, j’ai toujours été embarquée à la suite de ses personnages mélancoliques et naïfs dans un univers décalé souvent dur avec eux. J’avais été frappée dès la première lecture par la poésie de ces récits, un sens aigu de la formule et de la métaphore qui fait mouche. Pour autant, moi qui n’aime rien tant dans la littérature que le fait qu’on me raconte des histoires, je ne m’étais pas aventurée à lire ses recueils de poèmes.

C’est chose faite avec Inauguration de l’ennui, le premier de ces recueils à paraître chez Alma éditeur (dans une édition je dois le dire très élégante avec une chouette couverture graphique, en dépit de l’absence du traditionnel jabiru). Ma curiosité l’a emporté sur mes réserves vis-à-vis de la poésie, et j’en suis la première ravie.

Une chose est certaine, s’il tourne autour de l’ennui, ce petit livre n’ennuie jamais ses lecteurs. Ici pas de longs alexandrins ni de figures de style tortueuses, mais une poésie moderne, limpide et claire comme de l’eau de roche. À peine plus de deux ou trois mots par vers, des rimes rares mais qui tombent toujours à propos, pas de pieds à compter ni de strophes délimitées.

La poésie à la sauce Siaudeau n’est pas un plat de résistance indigeste, c’est une boîte de biscuits surprenants, dont l’un révèle à la dernière bouchée un parfum amer quand l’autre dévoile une rondeur en bouche inattendue. Et moi qui suis plutôt du genre à savourer, j’avoue avoir fait preuve d’une certaine goinfrerie en dévorant ce recueil en un trajet de métro. Mais, suivant les recommandations finales de l’auteur, je suis retournée me plonger dans cette célébration de l’ennui, ce « néant en tutu » (« Quelque part au fin fond de l’ennui », définitivement mon poème préféré du recueil) qui allie la grâce du style à un sujet en apparence creux (mais en apparence seulement). Car sous cette thématique oisive se cachent en définitive des problématiques aussi riches que l’amour, la nature, la vieillesse… Le talent de Guillaume Siaudeau, c’est d’abord une acuité inégalée dans l’observation du quotidien. Là où un Philippe Delerm dissèque les expressions toutes faites, Guillaume Siaudeau décortique une image, un son, une sensation. On voit ainsi passer et repasser au fil des pages des éléments aussi infimes qu’une flaque, une mouche, le chant d’un oiseau. Poétiser le monde, c’est alors une façon de saisir au vol ce qui s’échappe, qu’il s’agisse d’un sourire ou d’un rai de soleil. Une façon aussi d’enchanter les petites misères (les factures, la chambre d’hôpital).

Parfois, on rit (« Rompre le silence »). Parfois, on est touché (« Ne pas envisager le pire »). Souvent, on sourit avant de se rendre compte qu’il y a un fond de philosophie sous l’amusement (« Astuce »). Et puis on pose le livre sur ses genoux, pour y penser, pour réfléchir, pour se perdre dans le décor ni tout à fait le nôtre ni tout à fait un autre qui se dessine entre les lignes. Le nez en l’air, les yeux mi-clos, absorbés dans nos pensées jaillies de l’écriture, on redescend sur Terre en se disant qu’on a fait honneur au projet de l’auteur : on a, avec lui, inauguré le pouvoir poétique de l’ennui.

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