couverture-livre-une-bouche-sans-personneIl porte une écharpe été comme hiver pour cacher la cicatrice que l’Histoire lui a laissée, jusqu’au jour où ses amis Lisa, Sam et Thomas lui demandent de raconter sa vie… 

Je n’avais pas trop entendu parler de ce roman à sa sortie, mais je connaissais le nom de Gilles Marchand pour son nouvel opus, Un funambule sur le sable, et j’étais curieuse de découvrir sa plume.

Je suis donc ravie qu’il ait fait partie de la sélection du Prix du Meilleur Roman Points, et encore plus ravie d’avoir entamé cette lecture sans savoir où elle me menait. En effet, malgré les indices qui s’accumulent au fil des pages, ce n’est que dans les tout derniers chapitres que le vrai sujet du roman est abordé. Et c’est tant mieux, car si j’avais su depuis le début de quel événement tragique l’homme à l’écharpe était rescapé, j’aurais sans doute été moins enthousiaste à découvrir ce récit. Tout ce que je peux vous dire pour ne pas trop en dévoiler, c’est que l’on comprend rapidement, vu l’âge du narrateur dans les années 80, que son enfance s’est déroulée sur fond de Seconde Guerre mondiale, ce qui aurait déjà pu me suffire comme repoussoir.

Malgré mon aversion pour les œuvres sur les guerres, je n’ai pas lâché le livre au fur et à mesure que je comprenais vers où il m’emmenait. Car le talent de conteur de Gilles Marchand est bien réel. Page après page, il tresse patiemment un monde qui dérive, du quotidien réglé comme du papier à musique du comptable entre ses heures de bureau et ses soirées au café de Lisa, vers un monde onirique qui n’est pas sans rappeler Boris Vian (dont le pianocktail fait même une apparition furtive).

Plusieurs références me sont venues à l’esprit à mesure que je découvrais l’univers si particulier de l’homme à l’écharpe. D’abord Isabelle Minière, pour ce personnage d’anti-héros aux prises avec sa solitude, qui semble en décalage avec le monde qui l’entoure, et dont le texte nous livre toutes les pensées. L’homme à l’écharpe est un cousin pas si lointain de Martin, et pas seulement parce qu’ils partagent la même profession. J’ai d’ailleurs pensé pendant un temps que l’intrigue d’Une bouche sans personne allait suivre un déroulement assez proche d’On n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise. Et puis il y a un peu de Philippe Delerm dans la façon de s’attarder sur un mot, une expression, un petit geste du quotidien. Quelque chose dans l’acuité du regard sur ses contemporains, dans le tempo aussi.

Finalement, l ‘univers qui se rapproche le plus de ce livre si particulier, à la fois tendre et terrible, joyeux et tragique, délirant et ultra réaliste dans ses dernières pages, est celui de Guillaume Siaudeau. On retrouve, comme dans La dictature des ronces ou Pas trop saignant cette façon qu’a un personnage malheureux et mal dans sa peau de s’évader dans un univers parallèle où rien n’est impossible… quitte à ne plus pouvoir en sortir. Le lecteur lui non plus finit par ne plus savoir ce qui est ou non réel dans le récit, du public assistant au récit de la vie de l’homme à l’écharpe jusqu’au tunnel de sacs poubelles dans le hall de son immeuble. Seul point d’ancrage assuré, le groupe des amis fidèles, et parmi eux la souriante Lisa, permet de ne jamais totalement nous perdre. Et puis il y a cette figure de grand-père aimant qui a transmis à son petit-fils sa faculté d’enchanter le quotidien, dans laquelle chacun pourra j’en suis sûre retrouver des souvenirs d’enfance.

Un récit dense par son sujet et son style, très maîtrisé et en même temps abordable. Une réussite épatante pour un premier roman.

logo-pmr18

Publicités