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Je-Suis-Tres-SensibleGrégoire est un garçon très sensible, c’est sa mère qui l’a toujours dit. Au bureau, il veut avant tout faire plaisir à son patron et recherche la reconnaissance. À la maison, il prépare le dîner et s’inquiète de la santé de sa copine, Agathe, professeur de philosophie. Mais un jour, le président meurt, et Agathe invite un collègue à dîner…

En passant dans une librairie pour choisir mes prochaines lectures – choix difficile ! – j’ai été attirée par le titre de ce petit roman, publié aux éditions Serge Safran. Je suis très sensible détonne, car rares sont les titres à la première personne. D’emblée, l’on comprend que le protagoniste va faire son autoportrait et dévoiler sa vision du monde. Une vision un peu décalée, onirique, car Grégoire est, comme il le dit, « très sensible ».

En effet, il pose sur les choses et les gens un regard d’une acuité peu commune, s’attachant à des détails comme le plissement des yeux noisette d’Agathe. Mais Grégoire ne s’en tient pas à l’observation, il cherche aussi à comprendre : pourquoi Agathe plisse-t-elle les yeux ? Pourquoi ne dort-elle pas assez ? Soucieux du bien-être physique et moral de sa bien-aimée, il en fait son but personnel au point de ne jamais vouloir la contrarier et de toujours acquiescer lorsqu’elle l’interroge : « t’es pas d’accord ? ». Parfois, Grégoire est vraiment d’accord, lorsque la philosophie de sa belle correspond à son sens de la logique. Mais parfois, il préfère s’en tenir à des philosophies plus simples et concrètes, à l’instar des dictons de son patron (« tout salaire mérite travail »), ou des phrases que sa mère lui répétait dans son enfance (« je ne t’aurais pas connu, tu ne m’aurais pas manqué »).

La plume d’Isabelle Minière s’adapte très bien au mode de pensée particulier de son protagoniste, fonctionnant par refrains et jeux sur les mots (« me coucher de bonne heure. De bonheur… »). Ainsi le lecteur est-il en permanence plongé dans l’esprit du personnage. Au point parfois de ne plus très bien saisir ce qui se passe vraiment autour de lui. Car Grégoire a tendance à mêler aux événements réels des souvenirs de son enfance entre une mère seule qui ne l’avait pas désiré et une voisine allemande qui transférait sur lui l’amour pour son fils disparu. Quand le président meurt, Grégoire s’interroge : qu’est-ce que ça fait d’être mort ? Surviennent alors des pensées insolites, déclenchées par les événements les plus quotidiens : se brosser les dents devient l’occasion d’une réflexion sur les derniers instants d’un homme et sur le devenir de ses effets personnels après sa disparition. La sensibilité de Grégoire se manifeste donc par une perception accrue de certains détails auxquels personne n’aurait songé à prêter attention, comme les paysages du film Les Bêtes sauvages dont la violence, qui ne le choque pas car elle n’est pas réelle, va pourtant lui causer des rêves inaccoutumés.

Si au début du roman le lecteur se prend d’affection pour Grégoire et peut même s’identifier à lui, lorsque l’histoire se déroule et que le réel et le rêve se mêlent, la vérité qui se fait jour devient étrange, voire inquiétante. Et si Grégoire n’était pas seulement « très sensible » ? Et si les événements traumatisants de son enfance l’avaient profondément perturbé ?

Un roman très habile qui parvient à instiller chez le lecteur un sourire qui disparaît à mesure que le malaise s’accroît.

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