couverture-la-joie-allaryC’est un homme ordinaire en apparence, avec sa propre entreprise, une jolie maîtresse, une belle voiture, des amis, une famille. Sa mère va mourir d’un cancer mais il pense que c’est dans l’ordre des choses et que la vie doit continuer…

Voici un roman qui m’intriguait depuis quelque temps. Petite anecdote à propos de son achat : lorsque j’ai demandé à la libraire où le trouver, elle m’a indiqué le rayon philosophie. J’ai trouvé cela bien étonnant car il me semblait chercher un roman. Et en effet, il s’agit bien d’un roman, la forme est indiscutable. En même temps, j’ai rarement lu roman plus philosophique.

Nous y suivons un personnage masculin probablement âgé d’une quarantaine d’années, célibataire sans enfants, qui mène une vie d’entrepreneur confortable, celle d’un quidam parisien à l’aise dans ses souliers vernis. De lui, nous n’en saurons pas beaucoup plus au fil du roman : suivant un style d’écriture très en vogue, nous n’apprendrons même pas son prénom, puisqu’il est toujours saisi de l’intérieur.

Ce que nous apprenons est en réalité bien plus important que l’état civil du personnage : page après page, les tranches de son quotidien qui nous sont dévoilées dans la première partie permettent de cerner sa philosophie. Car notre homme est à n’en pas douter philosophe, et mieux encore, il semble l’ignorer. Mais certaines phrases ou attitudes mettent la puce à l’oreille du lecteur, comme lorsqu’il se dit que l’infirmière qui soigne sa mère mourante ne comprend pas qu’il ne sert à rien d’ajouter « de la tristesse au malheur ». « Subis et abstiens-toi », la devise stoïcienne pourrait être celle du protagoniste. Celui-ci se caractérise en fait avant tout par sa joie de vivre, sa capacité à dépasser à la fois les grands drames de la vie et les petites contrariétés du quotidien… jusqu’au jour où tout dérape.

Sur le banc des accusés, l’homme est prêt à payer pour ce qu’il a commis mais le procès s’éloigne de plus en plus des faits pour juger l’être. Charles Pépin met au jour les failles d’une justice émotive où la condamnation d’un homme repose sur l’image qu’il se donne ou que les témoins lui confèrent. Refusant de jouer la comédie du « bon père de famille » cher au Code Civil afin de sauver sa peau, c’est sans surprise qu’il finira derrière les barreaux après un réquisitoire hallucinant de l’avocat général. Le lecteur a de quoi être révolté par ce procès où l’on reproche finalement en premier lieu à cet homme sa force de vie, sa capacité à voir le bon côté des choses, sa lumière. Mais lui ne se révoltera pas. Tel un Pangloss moderne, il continue d’affirmer que l’ordre des choses est bon, et que ce qui apparaît aux autres comme un malheur n’est qu’une chance de développer davantage sa joie intérieure.

Cet individu dont la manière de voir les choses dérange ceux qui l’entourent m’a rappelé les protagonistes d’autres lectures récentes, telles que Je suis très sensible, ou Tartes aux pommes et fin du monde. À croire qu’un même malaise court dans la société au point de ressurgir chez tous les écrivains contemporains…

Ode à la puissance de l’esprit et du corps, mais aussi à la nature, le roman met en scène une sorte de Surhomme que rien ne peut abattre… sauf peut-être la capacité de cynisme et de dénégation de ses contemporains face à une joie si pure et si évidente. Fou dangereux, doux rêveur, coupable égocentrique ou victime d’une société kafkaïenne, au lecteur de trancher s’il l’ose à la fin de la lecture.

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