couverture-livre-babybatchÀ quinze ans, Dominique entre au lycée en traînant son mal-être existentiel. Sa seule source d’enthousiasme au quotidien : la série Sherlock et son acteur principal Benedict Cumberbatch. La jeune fille s’inscrit alors sur un forum de fans…

Voici un des titres de la rentrée littéraire de janvier 2016 qui me tentaient le plus. Sous son nom osé se cache une thématique bien particulière, jusqu’ici peu abordée en littérature, je crois : le fangirlisme. Autrement dit, la propension, touchant essentiellement des adolescentes, à tomber dans une admiration sans borne confinant à l’amour le plus absolu pour une célébrité qu’elles n’ont jamais rencontrée.

Sans avoir été amoureuse d’une star, j’ai toutefois eu plus jeune des élans d’enthousiasme suffisamment marqués pour des artistes (ou des œuvres) pour que le sujet ne me soit pas totalement étranger. De plus, j’ai pratiqué les réseaux sociaux et forums de fans et je connais bien la série Sherlock (que je conseille d’ailleurs au passage à tous ceux qui ne l’auraient pas encore vue : c’est un bijou). Bref, je maîtrisais les « codes » avec lesquels joue le roman d’Isabelle Coudrier.

Dès les premières pages, j’ai été très à l’aise dans le style de l’auteur qui campe une jeune narratrice plus fine qu’il n’y paraît. Certes, Dominique est une fan, mais une fan consciente de son délire. Il y a dans sa mélancolie une forme de lucidité aiguë qui m’a touchée. Je crois que j’étais bien moins lucide qu’elle à son âge ! La vision qu’elle a de ses parents, notamment, remarquant la fatigue existentielle de son père et les efforts qu’il est prêt à faire pour lui faire plaisir, révèle sa maturité.

Après Victoria Bretagne, paru à la même époque, c’est donc là un autre type de roman sur l’adolescence, qui prend le parti inverse, celui de nous livrer les pensées de la jeune protagoniste et tous les détails de son quotidien. Mais, même si l’on apprend de nombreux détails sur Dominique et son entourage, il n’en plane pas moins une aura de mystère autour de ce livre. Ce flou, cette incertitude, se concentrent sur les personnages masculins de l’univers de Dominique, en particulier un camarade de classe malade, Paul, et un professeur d’anglais dénué de toute autorité, M. Artus. Ce dernier, que l’on suit pendant quelques chapitres en dehors du regard de ses élèves, est très attachant dans son pessimisme viscéral et sa maladresse. Son inadaptation sociale m’a rappelé un autre personnage étrange, celui de Je suis très sensible d’Isabelle Minière.

Mais le plus intrigant dans ce livre, c’est sans doute « Babybatch » lui-même, c’est-à-dire un Benedict Cumberbatch de légende, fantasmé par ses nombreuses groupies. On imagine qu’Isabelle Coudrier a creusé son sujet, car toute la biographie de l’acteur est détaillée, et ses performances aussi débattues que ses originalités capillaires. À se demander si l’auteur n’est pas elle-même une des cumberbitches comme elles se surnomment parfois elles-mêmes. Pourtant, tout cet aspect « documentaire » autour de l’acteur n’est jamais fastidieux, sans doute parce que l’écriture est fluide mais aussi parce que cet aspect se mêle habilement à l’histoire de Dominique. Au contraire, le livre se lit vite, car la fièvre qui agite la jeune fille est communicative, et la tension narrative palpable. On se demande comment toute cette exaltation va finir, et on pressent, derrière l’évocation des rôles les plus tragiques de l’acteur de Sherlock, la menace d’une autre tragédie.

Une lecture prenante sur un sujet original et un phénomène sociétal qui méritait qu’on s’y intéresse.

 

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