Étiquettes

VictoriabretagneVictoria est une jeune fille fascinante : de profil, sa beauté classique évanescente ensorcelle tous ceux qui la croisent. De face, son visage est abîmé par une longue cicatrice dont nul ne connaît l’origine, et qui suscite la fascination de la narratrice… 

C’est un petit livre vraiment étrange que la Victoria Bretagne d’Emmanuelle Guattari. Dès les premières pages, on est plongé dans un milieu que l’on ne connaît pas, entouré de personnages qui nous sont présentés comme si on les avait déjà croisés et que pourtant on ne reverra guère dans les pages suivantes.

Rapidement, la narratrice délaisse le sujet premier (une de ses colocataires rue de Bretagne) pour évoquer ce que le nom de la rue lui rappelait : Victoria Bretagne, une jeune camarade des années lycée qui la fascinait par son visage à la fois beau, pur, et irrémédiablement massacré par une balafre impressionnante.

J’ai été assez séduite et étonnée par le ton de ce bref opus absolument contemplatif. De la narratrice on ne sait rien, ou presque. Fille d’un milieu modeste, elle rêve d’élévation sociale et fantasme devant les jeunes bourgeoises. Quel est son nom ? Que vient-elle faire à Paris puis plus tard à Detroit ? Nous n’en saurons rien.

Ce qui compte, pour la narratrice, ce n’est pas elle, qui semble insignifiante à ses propres yeux, mais la jeune fille idéale, incarné tour à tour par plusieurs figures, dont Victoria Bretagne est le parangon. L’idéal est fragile et gracile, a un teint de porcelaine et des traits de Madone Renaissance. Elle séduit tous ceux qui l’approchent sans avoir l’air de le chercher et régit sa cour de soupirants et d’admiratrices sans sembler éprouver aucun sentiment.

Pourtant, on imagine, à travers les détails de l’enquête menée par la narratrice, disséminés au gré de descriptions poétiques et d’anecdotes banales, que Victoria Bretagne n’est pas qu’une image. Elle a dû souffrir de l’accident mystérieux qui l’a laissée défigurée, des opérations conséquentes qui s’en sont suivies et de la déception paternelle face à ce joyau terni. Elle a sans doute eu des amoureux, et peut-être même des secrets de famille honteux. Mais jamais nous ne saurons quelles pensées agitèrent la reine Victoria.

Cette fascination d’une jeune fille pour une autre m’a fait penser à La Faille et a l’emprise de la fragile Lucie Scalbert sur la solide Mina. Comme dans le roman d’Isabelle Sorente, on retrouve la dissociation entre la muse qui vit et l’auteur qui l’observe et semble vivre par procuration, uniquement concernée par les faits et gestes de son idole.

Ce récit très énigmatique m’a aussi fait penser au film d’Ozon Swimming pool : après tout, Victoria existe-t-elle ou n’est-elle que le fruit de l’imagination enfiévrée de la narratrice, qui semble voir partout où elle se rend des jeunes filles diaphanes et évanescentes ?

Vite lu, le roman laisse derrière lui une épaisse atmosphère de mystère irrésolu, comme une mélodie dont on ne parviendrait ni à se débarrasser ni à retrouver les paroles.

Publicités