« Juste une balle perdue » : cette belle jeunesse ne durera pas

couverture-livre-juste-une-balle-perdueAu cours d’une soirée, Roman rencontre Ana. Elle vit avec tout un groupe de jeunes adultes dans la grande villa d’un dénommé Igor qui les entretient en échange de « missions ». Bientôt, Igor demande à Roman s’il veut devenir un de ses « anges »…

Le nom de Joseph d’Anvers ne parle peut-être pas à tout le monde, mais quand je l’ai vu passer au sujet de la rentrée littéraire, j’ai aussitôt retrouvé mes 16 ans, l’époque un peu étrange où entre deux morceaux de Nightwish, j’allais piquer les CD que ma mère achetait pour une unique écoute, et qui terminaient invariablement leur course dans ma chaîne hifi.

Au nom de mes souvenirs mélomanes d’ado, j’ai aussitôt demandé aux éditions Rivages mon exemplaire de cette curiosité : le roman d’un artiste plus habitué à manier la plume comme parolier (il avait en réalité déjà publié un polar, La nuit ne viendra jamais).

Derrière le titre emprunté à un morceau de Taxi Girl, on se glisse avec aisance dans ce qui semble à première vue une chronique adolescente, dans les pas et le style fluide, proche de l’oralité, de Roman, le narrateur. L’ambiance de soirées torrides et floues, assommées de substances illicites, rappelle le poisseux Hard de vivre, qui en faisait son sujet principal. Mais ici, peu à peu, le récit mue, et ces éléments deviennent l’écrin d’une intrigue différente, associant deux arcs narratifs majeurs, qui s’entremêlent de bout en bout. D’une part, le recrutement par Igor fait plonger Roman d’un univers où le combat était un sport de précision offrant des perspectives de carrière, à un monde plus dur où se battre a pour prix non plus une médaille mais sa survie. On entre dans un milieu de gangsters, presque comme dans un film à l’américaine, d’ailleurs le lieu du récit n’est jamais précisé et l’imaginaire des lecteurs/trices oscillera entre la West Coast et la côte d’Azur. D’autre part, la romance entre Roman et Ana apporte au livre une lumière inattendue. Très juvénile, presque enfantine bien que charnelle, cette relation entre les deux paumés qui tentent de panser ensemble leurs peines, offre au récit des plages de répit, des instants suspendus comme un Pola surexposé, et la progression de leur amour les isole subtilement dans une bulle loin des autres.

Ce qui impressionne, c’est la capacité de l’auteur à étirer le temps comme un ralenti de cinéma sur un baiser ou un coup de feu dont la balle tourbillonne à l’écran, puis à le rendre rapide comme dans une scène d’action ou saccadé comme pour une scène de boîte de nuit. Ces changements de rythme nous tiennent, même quand il ne se passe rien que le désœuvrement des jeunes au bord de la piscine. Car le fil rouge du récit, c’est l’angoisse, métaphoriquement végétale, qui ronge les entrailles du narrateur et nous fait pressentir le prochain rebondissement même dans les trêves.

Le parcours cabossé de Roman s’inscrit dans une veine que j’aime beaucoup de la littérature contemporaine, de Ma Reine à La Vraie Vie, celle des enfants abîmés par la maltraitance qui tentent tant bien que mal de s’arracher une parcelle de bonheur. Avec l’espoir et l’amour comme seuls atouts et le risque des mauvais choix, qui les rendent émouvants.

Avec ce récit désarmant qu’on adorerait voir adapté au cinéma, Joseph d’Anvers atteint la cible et nous prouve qu’il a le style et le souffle romanesque d’un écrivain.

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