« Otages » ô désespoir

couverture-livre-otagesSylvie Meyer, 53 ans, travaille depuis des années à la Cagex, une usine de caoutchouc. Un jour, peu après que son mari a quitté le domicile conjugal, elle commet un acte irréparable…

Je n’avais jusqu’ici rien lu de Nina Bouraoui, je n’en avais pas vraiment eu la curiosité, ses sujets ne m’attirant pas forcément. Mais ce livre-ci m’a interpelée parce qu’il retraçait un destin de femme, et de femme modeste, en particulier dans son rapport au travail. J’ai dévoré le livre rapidement, emportée par le monologue de Sylvie, qui raconte son histoire à la première personne, sans qu’on sache très bien à qui elle s’adresse, sauf dans un chapitre composé d’une lettre.

Le style est fluide, assez beau dans son mélange de simplicité et d’une capacité d’analyse, d’une sorte de sincérité nue, pudique mais claire et clairvoyante. Ce qu’on entend, c’est la voix d’une femme d’un milieu assez précaire, mais sous sa dignité et sa finesse de plume perce la maîtrise de l’autrice confirmée. J’aime beaucoup ces personnages un peu au-dessus de ce qu’ils seraient dans la vraie vie, qui s’expriment un peu mieux, avec plus d’intuition émotionnelle ou de vocabulaire, trahissant la culture et le talent de l’écrivain(e) qui leur donne vie, comme aussi en cette rentrée le Roman de Juste une balle perdue.

Cette Sylvie, à la vie tristement banale, devient romanesque dans son refus soudain de subir, elle qui a toujours tout accepté, se convainquant de sa force quand elle ne l’employait qu’à rester dans le moule. Le jour où le monde, un monde patriarcal incarné par le patron et le mari, la pousse à bout, Sylvie réagit et devient une héroïne de thriller social. Chez cette héroïne malgré elle digne de la rubrique fait divers, on retrouve des problématiques chères au cinéma et à la littérature. On pense aux personnages incarnés par Vincent Lindon chez Stéphane Brizé (La Loi du marché, En guerre) mais aussi à la Femme à la mobylette de Jean-Luc Seigle. Il y a chez elle aussi cette perte de contrôle, ce moment terrible où l’on ne sait plus de quoi on est capable, jusqu’où on pourrait aller pour expier ses souffrances.

À travers la voix de Sylvie, entêtante et perturbante, c’est tout un système de valeurs qui est remis en cause, notre modèle ultra-capitaliste dans lequel les gens sont des pions, notre société patriarcale qui formate les femmes à se donner jusqu’à la moelle et les hommes à se servir même sans consentement. Entre les lignes, au-delà des propos de Sylvie, de ses révoltes tardives, de ses aveux douloureux, ce qu’on perçoit c’est tout ce qui, de sa pensée, est encore imprégné par le conditionnement social. Elle n’est finalement pas si loin non plus de la nounou de Chanson douce, dans le clan des femmes humiliées. Ces romans nous donnent à saisir une réalité concrète, celle de personnes qui ont peu accès à la parole publique et qu’il est bon d’écouter et d’analyser par le biais romanesque, si tant est que nous souhaitions collectivement progresser, réduire les inégalités et laisser à chacun une place d’être humain et pas seulement de force productive.

4 commentaires sur “« Otages » ô désespoir

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