Mots-clefs

reposetoisurmoiÀ la mort de sa femme, Ludovic a quitté la ferme familiale pour travailler dans le recouvrement de dettes à Paris. De l’autre côté de la cour, Aurore la styliste est paniquée par les corbeaux qui se sont installés devant ses fenêtres…

De Serge Joncour, j’avais apprécié L’écrivain national, qui mettait en scène un romancier invité dans un village pour rencontrer ses lecteurs. J’avais suivi avec plaisir ce personnage d’homme normal, confronté à une situation particulière. Au fond c’est un peu ce que j’ai retrouvé avec Ludovic, le héros de Repose-toi sur moi. C’est son statut d’écrivain qui rendait Serge si spécial aux yeux des gens qui l’observaient, alors que Ludovic tait généralement sa profession. S’il se fait repérer, c’est plutôt à cause de sa grande taille et de sa corpulence. Colosse encombré de sa personne, ce bon géant semble d’une force inébranlable à tous ceux qui le croisent, que sa stature rassure ou inquiète. La rencontre avec sa voisine d’en face, Aurore, témoigne d’ailleurs bien de l’ambivalence de sentiments qu’il provoque et qui met mal à l’aise ses interlocuteurs. Comment associer ce grand sourire franc à ce physique si imposant ? Faut-il se méfier de cet homme qui se trouve comme par hasard toujours là quand on ne l’attend pas ? Ou au contraire le considérer comme une sorte d’ange gardien ?

Peu à peu nous est dévoilé le passé du personnage, la mort de sa femme, le quotidien à la ferme auquel il a renoncé par altruisme, et les aléas de son nouveau métier. J’ai beaucoup aimé les scènes de vie très réalistes auxquelles Ludovic est confronté dans son métier. Si Aurore, avec sa marque de vêtements, semble bénéficier d’une situation professionnelle bien plus enviable, le lecteur découvre l’envers du décor et le piège qui semble se refermer sur elle, inexorablement. La cruauté du monde professionnel, les trahisons, les combines, l’impossibilité de faire confiance même à ceux qui se prétendaient des amis, tout cela fait froid dans le dos et m’a fait penser aux Heures souterraines de Delphine de Vigan. Une percée sans concessions dans les recoins les plus sombres du monde du travail d’aujourd’hui, quelque peu allégée par le rapprochement entre ces deux voisins que tout semble opposer. Aurore est finalement ravie de trouver en Ludovic une échappatoire et un allié, même si leur aventure pourrait se retourner contre eux… Serge Joncour réussit à instaurer un suspens croissant dans son livre, au point que le lecteur envisage le basculement du côté du roman noir lorsque les partenaires commerciaux d’Aurore se font menaçants.

Pour autant, le livre n’en reste pas moins à bien des égards un bon roman d’amour, dans une veine pas si éloignée d’Ensemble, c’est tout (pour le thème de l’entraide entre voisins et des disparités sociales au sein d’un même immeuble) ou même de La Délicatesse (au sujet du deuil du conjoint et de la reconstruction d’une vie amoureuse).

À l’instar de Ludovic, l’auteur étonne par la finesse psychologique qu’il déploie, par la sensibilité qu’il prête à ses protagonistes et par le personnage féminin réaliste qu’il compose, faisant fi des clichés sur la superficialité de la mode. Aurore et Ludovic sont riches de leurs failles, de leur passé et de leurs rêves, et ne peuvent que toucher le lecteur qui s’attachera à leur destin, le cœur battant au rythme de leurs émois, espérant que tout finisse pour le mieux.

Moi qui préfère les romans courts, je suis assez rapidement rentrée dans l’histoire développée sur 427 pages, et je n’ai pas vu le temps passer en compagnie de la princesse Aurore et de son chevalier servant. J’ai aimé surtout que les forces s’équilibrent en dépit des apparences, et que le plus fragile des deux ne soit pas forcément celui qu’on croit.

Un très beau livre, dense, prenant et émouvant, qui devrait sans nul doute se faire une place au soleil parmi les succès de la rentrée littéraire, et que je verrais bien lauréat d’un des prix de l’automne.

Trois questions à… Serge Joncour

J’ai contacté Serge Joncour via les réseaux sociaux, vous pouvez d’ailleurs le suivre sur Twitter.

  • Vous mettez en présence dans le livre deux milieux professionnels très différents et peu communs : le stylisme et le recouvrement de dettes. Comment avez-vous choisi les professions de vos personnages principaux ?

Bien, parce que j’ai une connaissance assez précise et de l’intérieur du milieu de la mode, de la création, et de la chaîne des acteurs qui se mettent en œuvre par la suite. Plus encore qu’un romancier, une créatrice de mode, une styliste a besoin, dès la création des modèles, de gens autour d’elle, de relais, puis de fabricants, puis de distributeurs. C’est un univers où il faut être artiste, et complètement créatif, tout en étant lucide et bien ancré dans le concret, pour la fabrication, puis la commercialisation. C’est un métier exposé, dur, violent, où parfois certains perdent la tête, Galliano et autres…

Le recouvrement : là je connais quelqu’un, qui pratique ce métier. Il y a sans doute plus de relances par téléphone, en général dans les grandes agences de recouvrement, assez peu font les visites domiciliaires. Mais les patrons de ces boîtes là, quand elles sont petites, peuvent agir ainsi, en visite direct, en allant voir les gens, ça permet de gagner du temps. Pour le reste, les situations sont, pour la plupart de vrais cas.

J’ai choisi ces deux métiers car je voulais faire un roman sur l’argent. C’est une donnée que nous avons tous en commun. Les problèmes, les délicatesses avec l’argent, la façon de le gérer, de gérer ses dettes, ses emprunts, l’État lui-même étant perpétuellement endetté, c’est une sorte de ressort commun, l’argent. Et il y a des problèmes d’argent, aussi bien pour une femme chef d’entreprise, comme la Aurore de mon livre, que pour la famille d’agriculteurs de Ludovic, comme pour les gens que visitent Ludovic.

  • Votre roman mêle plusieurs thématiques, associant intrigue romantique et critique sociale, ainsi qu’une réflexion qu’on pourrait qualifier de philosophique sur la force et la faiblesse. Quelle était l’envie première ? Comment les différents aspects se sont-ils ensuite articulés durant l’écriture ?

Oui, vous avez raison, il y a plusieurs registres on pourrait dire… mais c’est simplement parce qu’un roman c’est du vivant, et que dans la vie, soi-même on est parfois, fort, faible, philosophe ou en colère, immergé dans notre réalité sociale et en même temps embarqué dans nos rêves… Un roman est comme un être, multiple, changeant, varié. Et j’écris en suivant mes personnages, et comme moi, dans la vie, il y a des jours où ils ont le sentiment de prendre les choses en main, et d’autres où ils se sentent dépassés. Sinon Ludovic, que je voulais rassurant. Simplement cela. Un être rassurant, car il y en a peu autour de soi, des êtres qui rassurent, qui résolvent, qui arrangent le coup comme on dit. Et quand on est auteur, il ne faut pas oublier qu’on fréquente ses personnages pendant plusieurs mois, années, alors autant les choisir bienveillants, et agréables à revoir, tous les jours, tous les jours, et les nuits, écrire un roman c’est vivre une double vie, la moitié du temps dans le réel, et l’autre, dans cette histoire qu’on est en train de façonner…

  • La fin du livre laisse penser qu’une suite pourrait voir le jour : est-ce envisageable ?

J’y pense. Je ne sais pas. J’ai donné des indices, pour dire ou faire sentir que ces deux êtres là se retrouveront, du moins, qu’ils ne se quitteront pas.

Un très grand merci à Serge Joncour pour ses réponses chaleureuses.

Publicités