« Les goûts et les couleurs », c’est ton héritage

Marcia, jeune chanteuse compositrice, travaille avec son idole Daredjane sur le nouvel album de la vieille rockeuse. Lorsque celle-ci disparaît brusquement, elle doit rencontrer son ayant-droit…

On avait perçu depuis longtemps le goût de Michel Leclerc et de sa compagne et coscénariste Baya Kasmi pour la musique : dans plusieurs de leurs films, se glissent des chansons qu’ils ont eux-mêmes écrites, et parfois interprétées (par exemple « Le Souffle de l’explosion » dans Télé Gaucho). Le cinéaste a lui-même fait partie d’un groupe, et ce qu’il a perçu de l’industrie musicale a contribué à lui donner envie d’un film croisant deux générations d’artistes. L’une, vieille rockeuse revenue de tout après une traversée du désert de 10 ans, se laisse convaincre par l’autre, jeune talent autrice d’un premier album remarqué, de se remettre au travail pour un dernier disque. Et pour les spectateurs/trices, c’est l’occasion d’une plongée de plus en plus fascinante dans les coulisses de la naissance d’un album : de la recherche de mélodie au montage sonore, de la réflexion sur le sens d’un mot pour peaufiner un texte au choix d’une orchestration en studio, toutes les étapes se dessinent et nous révèlent les bonheurs et les difficultés de ce métier d’artiste. Conforté par le travail de vieillissement réalisé sur Alex Lutz dans Guy, Michel Leclerc fait incarner par Judith Chemla sa Daredjane à tous les âges, avec un tel succès de maquillage qu’on ne la reconnaît pas d’emblée. Intelligemment narré, son parcours musical mais aussi celui d’une vie ponctuée de secrets et d’arrangements avec la réalité, se dévoile par petites touches au gré des images d’archives truculentes. On savoure autant les interviews de jeune première dans les sixties que le clip sensuel et provocateur époque Rita Mitsouko, et d’autant plus que l’actrice excelle à faire muer sa voix, son look et son attitude pour rendre crédible un parcours à la Gainsbourg, explorant au fil des années de nombreux styles.

Si cet univers musical est tout sauf un prétexte, il crée l’occasion pour le cinéaste d’aborder à nouveau des thèmes qui lui sont chers : la lutte des classes version clivage Paris/province autour de la question du bon goût, la romance contrariée par l’opposition de systèmes de valeurs (on pense à Pas son genre), la loyauté, le respect et les compromissions. À travers des décors d’un délicieux mélange de réalisme et de fantaisie, dans un univers où la magie n’est jamais loin, qui rappelle un peu le charme de Mon inconnue (on trouve même à Félix Moati quelques accents de François Civil), le duo désaccordé que composent Anthony et Marcia nous entraîne à son tempo décalé dans la valse des sentiments. On rit volontiers des facéties du placier quand bien même on n’adhèrerait pas à ses préoccupations terre-à-terre guidées d’abord par l’argent et le plaisir, et l’on épouse instantanément la droiture morale et la foi jamais candide de Marcia, confrontée aux finasseries de son agent (Philippe Rebbot). Après nous avoir bouleversé(e)s dans Une jeune fille qui va bien, Rebecca Marder retrouve un rôle de jeune femme portée par ses aspirations artistiques, traçant droit sur le fil entre conviction et angoisse, plaisir créatif et mélancolie d’un monde peu réceptif. C’est aussi un personnage féminin rare au cinéma qui assume sa bisexualité et de ne pas subordonner ses aspirations et ses valeurs à ses amours.

Porté par sa joie du jeu et ce regard lucide et tendre sur les turpitudes humaines comme sur les élans les plus purs, Michel Leclerc a offert à ses trois acteur/trices des rôles denses, riches et nuancés, non dénués de répliques de comédie imparables. Mais aussi une délicieuse bande-originale qui offre aux deux interprètes l’occasion de prouver une fois de plus leurs talents de chanteuses. Vrai film du milieu, Les Goûts et les couleurs a justement de quoi rassembler les contraires, les cinéphiles en quête de sens et de profondeur et les adeptes d’un divertissement populaire. À tous/tes, sa petite mélodie devrait rester en tête.

 

2 commentaires sur “« Les goûts et les couleurs », c’est ton héritage

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  1. Je ne connais pas du tout ; merci d’écrire dessus car le pitch me plait beaucoup ! Passe une jolie semaine cinématographique !

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