« Une jeune fille qui va bien » : repousser les ombres

Pendant l’année 1942, Irène prépare son concours d’entrée au conservatoire de Paris avec une scène de Marivaux. Mais pendant que la jeune fille vit sa passion théâtrale et ses premiers émois, les mesures anti-juifs se durcissent…

Déjà autrice de courts, Sandrine Kiberlain passe à la réalisation de long-métrage avec Une jeune fille qui va bien. Le scénario s’ancre dans un contexte bien connu du cinéma, celui de la Seconde Guerre mondiale. Mais l’angle choisi est totalement inédit. En effet, on suit une jeune fille de 19 ans, issue d’une famille juive, mais il n’est jamais question de traque ni de rafle. Les forces allemandes sont invisibles, on entend à peine quelques mots de la langue de Goethe dans la bouche d’un camarade de promo d’Irène. Le contexte est d’abord quasiment occulté, avant d’être réinjecté par touches discrètes.

Cette situation de guerre invisible, on la doit à la focalisation quasi constante sur le personnage d’Irène, qui refuse de s’inquiéter de la situation et consacre toute son énergie à vivre son quotidien de jeune femme le plus normalement possible. Pourtant, insidieusement, la menace se précise, à travers les dialogues impliquant le père (André Marcon) et la grand-mère (Françoise Widhoff), puis par des éléments visuels jusqu’au plus flagrant, l’étoile jaune brodée sur les vêtements de la famille. Et si l’avenir d’Irène est hypothéqué par une décision gouvernementale, l’information est glissée avec suffisamment de subtilité pour qu’on puisse se piquer d’espérer jusqu’au bout une issue positive.

Car à l’écran, ce que l’on voit, c’est le quotidien empli de facétie d’une famille soudée, qui vit un moment plein de possibles. Le père est maladroitement courtisé par une voisine (Florence Viala), le fils se sent pousser des ailes dans sa relation amoureuse (Anthony Bajon, plus sympathique et attachant que jamais dans ce second rôle sobre), la fille hésite à répondre positivement aux avances de Gilbert (Jean Chevalier). La reconstitution d’époque est subtile, mais ce qui transparaît à l’écran c’est une exaltation universelle, celle d’une jeune fille en fleur qui bouleverse par sa candeur et sa soif de vie. La caméra suit les sautillements et les danses de Rebecca Marder, qui dévore l’écran de son charme juvénile. Même lorsqu’elle élabore des stratégies pour parvenir à ses fins amoureuses, Irène reste un personnage d’une grande pureté dans son optimisme irréfragable. À ses côtés, on refuse de voir le mal qui rôde, on veut vivre pleinement les premières amours et le travail pour se lancer dans les études de ses rêves. Jamais un film sur cette période historique n’aura été aussi lumineux, si vivant dans sa mise en scène, si plein de joie et de pétillement. Et tout ce qui n’est pas dit, qui reste hors-champ, n’en est que plus terrible, honteux et tragique. Cette « jeune fille qui va bien » (pas si bien que ça comme en témoignent ses fréquents malaises), c’est la lumière qui en nous éblouissant, repousse les ombres. Dans la réalité, les ombres reviennent toujours. Mais le cinéma peut choisir de ne pas leur donner de place, et en cela Sandrine Kiberlain signe un choix fort avec ce premier long.

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