Entretien avec Judith Chemla, Rebecca Marder et Félix Moati autour du film « Les Goûts et les couleurs »

C’est à bord d’une péniche, comme l’habitation de Marcia, et en pleine canicule, qu’on a pu rencontrer le casting du film de Michel Leclerc.

les-gouts-et-les-couleurs

  • D’abord une petite question inspirée par le titre du film. Pouvez-vous me dire quelque chose de vos goûts en matière de cinéma et de musique ?

R.M. : « En musique je suis très éclectique, j’écoute de tout. J’essaye de prendre du recul, de ne pas dire j’aime/j’aime pas, de m’intéresser à tout. Je n’aime pas juger, et c’est un peu le message que veut faire passer le film aussi. En cinéma, je sais juste que je suis moins friande de science-fiction par exemple. Mais les histoires d’amour, ça me passionne, les films historiques, et le cinéma italien, j’adore ça ! Rome, ville ouverte ! La musique, c’est tellement vaste… Fleetwood Mac, c’est ce qui me vient en premier. »

F.M. : « Je peux citer Crimes et délits de Woody Allen, qui est un film que j’admire en tous points, ou Une autre femme. L’Armée des ombres de Melville, la Conversation secrète de Coppola… et musicalement, ce qui me vient à l’esprit, c’est Tindersticks, le groupe qui fait toutes les musiques des films de Claire Denis. »

J.C. : « Un des films que j’ai le plus vus dans ma vie, c’est Barry Lyndon, que je regardais enfant. Je ne sais pas pourquoi enfant ça me passionnait autant. Ça mettait en scène des choses souterraines, bizarres, ambiguës et fascinantes à la fois. Une journée particulière d’Ettore Scola, j’adore ce film, je trouve ça très très beau et délicat. En musique, comme Rebecca, j’aime beaucoup de choses, la musique classique, lyrique, les grands opéras, Vivaldi… Radiohead, Arvo Pärt. »

  • Et qu’est-ce qui vous plaisait autant dans le fait de faire un film sur la musique, à la fois la création et l’industrie musicale ?
-mandarin--compagnie210603-lglc150
© Pyramide Distribution

F.M. : « C’est un univers qui est très difficilement filmable je trouve. Ce n’est pas une comédie musicale, ça baigne dans la musique, ça vient donner la température du film, une chaleur particulière, son côté glamour. Ce personnage de Daredjane, intrépide, insolent… »

« C’est beau de voir les coulisses »

R.M. : « Puis Michel, ça le passionne tellement ! Il a voulu filmer tout le processus de création, les séances d’enregistrement, pourquoi on choisit un mot et pas un autre pour créer les paroles d’une chanson. C’est beau, de voir les coulisses. Et sur l’industrie, c’est un peu amer du point de vue de Marcia qui a du mal à jouer le jeu du show-business, qui veut suivre une ligne morale. Elle a des convictions, elle a peur de se trahir elle-même en se faisant manger par l’industrie. À travers ce qu’il explore avec un personnage jeune, Michel parle un peu de lui aussi. L’idée de ne pas se trahir… Michel, c’est quelqu’un qui a des convictions qu’on adore, un humour et une ouverture d’esprit sans bornes. C’était beau de placer ça dans un personnage féminin de 26 ans à l’ère du zapping et du turn over rapide des artistes. Et puis faire des scènes de concert, des scènes de télé, c’était une joie ! On a tourné ça entre deux confinements, les salles de spectacle étaient fermées. Donc c’était assez épique et en même temps un luxe de se retrouver là, avec une foule de figurants. C’était émouvant, alors que le milieu était sinistré, de tourner un film sur la création. Puis sur fond de lutte des classes on a une comédie romantique et musicale, c’était séduisant, c’est sûr. »

F.M. : « Bien sûr. En fait, c’est un thème récurrent dans les films de Michel : les deux amoureux viennent de se cogner à leurs antagonismes de classe, à leurs différences culturelles, à leurs valeurs irréconciliables, et l’amour s’arrête. »

  • Le film évoque aussi l’admiration qu’on peut avoir pour un(e) artiste, comme quelque chose de positif et d’inspirant. Est-ce que vous croyez à ça, à l’admiration créatrice ? Est-ce qu’il y a des gens qui vous inspirent comme Daredjane inspire Marcia ?

« La confiance, le plus grand cadeau qu’on puisse faire à un artiste »

R.M. : « C’est sûr qu’on a besoin d’être inspiré(e). On est forcément influencé(e) par ce dont on se nourrit l’esprit. À la fois c’est nécessaire, à la fois Marcia est parfois menacée d’être écrasée par le poids des grandes œuvres qui ont été faites avant elle. C’est ce qu’on peut se dire quand on est jeune : à quoi bon faire un film puisque tant de bons films ont été réalisés ? Pourquoi écrire quand il y a tant de bons livres ? Quand elle se compare à Daredjane, elle se dit qu’aujourd’hui on n’a plus de combats, tout a été fait, tout a été dit. Est-ce que vraiment les paroles d’artiste aujourd’hui sont nécessaires ? Mais justement elle redonne de l’espoir à Daredjane qui s’était un peu recluse. Donc oui, je pense que c’est très important. J’ai plein de gens, pas seulement des acteurs ou des actrices, qui peuvent m’inspirer, qui sont des modèles. En actrices, Anna Magnani c’est ma déesse, Gena Rowlands, mais ça c’est cliché, et puis des femmes que j’ai côtoyées et qui jouent encore, Dominique Blanc, Sandrine Kiberlain, pour sa générosité, ce qu’elle m’a transmis, d’une actrice à une autre actrice, le rôle qu’elle m’a offert et la confiance. En fait il suffit d’un mot d’un aîné, de quelqu’un qui a fait ce métier et que vous admirez pour que ça change votre trajectoire, que ça change votre vie, que ça donne du sens et de la confiance. La confiance, je crois que c’est le plus grand cadeau qu’on puisse faire à un artiste, que ce soit un acteur ou un chanteur. Je pense que ça change tout. Quelqu’un vous dit « vous êtes fait pour ça », ça donne des ailes pour toute une vie. Moi j’ai eu la chance sur mon chemin de croiser un peu des anges comme ça, des femmes que j’admirais et qui m’ont inspirée. Et souvent les comédies musicales, c’est ce qui m’a donné envie de faire ce métier. Je me disais « j’ai envie d’être avec eux sur scène, j’ai envie d’être dans le film qui chante ! ».»

F.M. : « Moi j’ai l’admiration facile au cinéma. Enfin pas seulement au cinéma, mais en règle générale j’aime admirer des espèces de figures tutélaires. En plus, on fait un métier de compagnonnage, donc on a la chance parfois de les rencontrer, comme Rebecca l’a évoqué avec Sandrine Kiberlain. Pour moi ça a beaucoup été Mathieu Amalric par exemple. Ce sont des gens qui donnent envie de faire notre métier, qui soudainement introduisent un peu plus de magie dans la vie. Woody Allen, mon admiration pour lui est sans bornes, Scorsese, Philip Roth… »

J.C. : « Moi ce qui m’a beaucoup inspirée c’est de faire un stage à 14 ans au théâtre du Soleil, où je vois les acteurs créateurs d’Ariane Mnouchkine qui inventent en direct le spectacle, qui se laissent guider par l’improvisation, c’est une source d’inspiration infinie. Et puis ma rencontre avec Noémie Lvovsky elle est vraiment importante. Voir sa fantaisie, et son écriture presque prophétique. Noémie, elle écrit et il y a des choses qui se mettent en place dans la vie-même. C’est comme la pythie. On capte une chose et des fois ça se produit dans notre vie juste après. C’est très impressionnant. Noémie, ça fait longtemps que je la connais, et je vois à quel point elle met en place des choses qui agitent la réalité. Et puis elle demande un investissement sans limites, ça permet d’aller à des endroits qu’on n’aurait pas soupçonnés. »

  • Et comment avez-vous travaillé l’univers artistique et musical des personnages ?
-mandarin--compagnie210505-lglc131
©Pyramide Distribution

R.M. : « J’ai appris un peu la basse, juste quatre lignes de basse. Mais j’ai pris des petits cours pour savoir comment on se tient avec un instrument, on m’a coachée pour savoir comment se servir du logiciel, parce qu’aujourd’hui les jeunes musiciens font un peu tout eux-mêmes. Avec Judith, on avait déjà chanté donc on n’a pas eu besoin de prendre de cours de chant particulièrement pour le film. On a appris les chansons. Et puis je me suis un peu nourrie – et en même temps pas nourrie, parce que Marcia ce n’est la parodie d’aucune chanteuse –, en regardant des trucs comme The Voice, où on demande aux jeunes gens de se créer une histoire, de storyteller, de se vendre. Et puis des interviews, des documentaires sur les musiciens en studio, tout ce à quoi on n’a généralement pas accès, sauf sur Ina.fr ! Mais sinon, la musique, je baignais dedans depuis longtemps, donc ce n’était pas un univers mystérieux et inconnu, j’avais l’impression d’être quand même dans mon élément. »

J.C. : « Moi j’ai adoré inventer ce personnage. Michel avait quand même des références, comme Gainsbourg, donc j’ai regardé plein d’interviews de l’époque, et je trouvais très joli de voir l’endroit de pudeur et en même temps d’irrévérence que peuvent avoir les chanteurs dans les années 60, une sorte de timidité mais avec beaucoup de personnalité, comme Gainsbourg ou Marie Laforêt. Pour vieillir ma voix en chantant, ma grande référence c’était Barbara, dont la voix va à des endroits très bizarres, très beaux. Elle continue d’imprimer une personnalité unique, même en vieillissant. Ça m’a beaucoup imprégnée. Après, avec les costumes, le maquillage, on cherche. »

« C’est agréable de jouer des personnages féminins qui sacrifient pas tout pour l’amour »

  • C’est aussi un film avec des histoires d’amour, et un personnage principal ouvertement bisexuel, qui en plus a tendance à choisir davantage ses valeurs et ses aspirations que ses relations amoureuses. Est-ce que vous aviez conscience que c’est rare au cinéma et important ?

R.M. : « Oui, c’est vrai que c’est agréable de jouer des personnages féminins qui ne sacrifient pas tout pour l’amour. C’est rare de voir des femmes qui font des choix comme ça, un peu princesse de Clèves. C’est drôle parce qu’après j’ai joué un autre rôle d’une fille qui n’a aucune morale, et qui va sacrifier son couple pour faire de la politique, et je me suis dit « c’est fou qu’on ne voie pas plus ça ». Parce qu’une femme qui veut réussir, tout de suite c’est une femme qui a les crocs, ou qui refuse d’être maternelle, d’être amoureuse éperdue…

Michel, quand il écrit qu’elle passe d’une relation homosexuelle à une relation hétérosexuelle, ça pourrait faire réagir, mais je crois que c’est vraiment pour montrer qu’on tombe amoureux d’une personne ; elle pourra peut-être retomber amoureuse d’une femme après. Je crois qu’aujourd’hui, on est beaucoup plus ouvert avec ça, et encore plus la génération en-dessous de la mienne. On s’attache moins au sexe qu’à la personne.

En tout cas j’ai aimé qu’elle mène sa vie, et qu’elle soit assez radicale dans ses choix. »

Merci à l’équipe du film d’avoir bravé la canicule et le tangage pour ce moment plein de bonne humeur.

Publicité

2 commentaires sur “Entretien avec Judith Chemla, Rebecca Marder et Félix Moati autour du film « Les Goûts et les couleurs »

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :