Festival du cinéma américain de Deauville – Pleasure, La Fracture, Flag Day, Ogre

Pleasure

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Bella Cherry débarque de Suède pour s’installer à Los Angeles où elle espère devenir une star du porno…

La réalisatrice suédoise Ninja Thyberg s’est lancée dans un travail de longue haleine en s’infiltrant pendant plusieurs années dans l’univers des tournages de films pornographiques. Une façon de nourrir son long-métrage de la réalité du terrain, pour qu’il ne soit ni édulcoré ni caricatural. La plupart des acteurs/trices qui apparaissent à l’écran sont d’ailleurs de vrai(e)s professionnel(le)s, au milieu desquel(le)s évolue la jeune actrice Sofia Kappel, dont c’est le tout premier rôle.

Quasiment de tous les plans, elle impose sa présence magnétique qui oscille entre candeur et séduction assumée. Pourquoi cette jeune fille aux allures angéliques, en apparence timide, a-t-elle décidé de se lancer dans ce milieu féroce ? On n’aura que peu d’explication, ce qui compte est le parcours qu’elle accomplit une fois son premier contrat signé. D’abord consciente de ses limites, décidée à garder des cartes en main pour la suite, et docile face aux conseils des hommes du milieu, la jeune femme découvre une alliée en la personne de sa coloc Joy, qui l’aide lors d’un shooting et lui offre ensuite de grands serments d’amitié.

Mais l’industrie transforme et formate les corps et les cœurs. À mesure que Bella voit grandir son ambition, elle inflige plus de souffrances à son corps, et découvre que tous les réalisateurs ne sont pas aussi respectueux du consentement que la réalisatrice avec laquelle elle vit une première expérience de soumise qui la satisfait. Sans s’attarder sur les parties génitales, le film préfère cadrer le visage de Bella, qui exprime la douleur réelle ou le plaisir exagéré pour la caméra. Subissant quelques coups bas au fil de son ascension, et des violences que nul n’accepte de dénoncer, Bella finit par vivre une sorte d’épiphanie lorsqu’on lui demande de pénétrer sa collègue avec un gode-ceinture. C’est quand elle se retrouve dotée de l’attribut masculin qu’elle finit par adopter le comportement violent que les hommes ont eu à son égard, devenant quasiment bestiale pour se venger.

À travers son esthétique pop et son énergie, Pleasure fait le portrait d’un milieu dominé par les hommes où prendre le pouvoir reste pour les femmes un objectif inatteignable, sauf à se comporter comme eux.

La Fracture

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Pendant une manifestation de Gilets Jaunes, Yann est blessé à la jambe par un tir de grenade. Le même jour, Raf, en pleine rupture avec Julie, se blesse au coude en tombant dans la rue. Les trois se retrouvent aux urgences, où Kim, débordée, essaie de faire au mieux son travail…

On n’attendait pas forcément Catherine Corsini dans un tel projet. Plus habituée aux romances impossibles déployées dans le temps qu’au film d’atmosphère, la réalisatrice croise son vécu amoureux avec la situation politique en France en 2019 pour accoucher d’un scénario riche en termes de tons et de thématiques.

En premier lieu, La Fracture retrouve l’intérêt habituel de la cinéaste pour les relations amoureuses, avec le couple Valeria Bruni-Tedeschi/Marina Foïs, qui se déchire, la première agonissant d’insultes la seconde, ne supportant pas qu’elle souhaite la quitter. Tout le film peut être lu comme un parcours des deux femmes pour essayer d’enfin parvenir à communiquer sincèrement et sans animosité autour de leurs sentiments.

En parallèle, on est dans une situation sociale traitée in medias res aux côtés des manifestant(e)s, toujours accompagné(e)s par une caméra qui les soutient d’autant plus clairement que les soignant(e)s de l’hôpital vont également prendre parti en leur faveur quitte à prendre des risques envers leur hiérarchie et la police. Les scènes de manifestations sont réalistes et violentes, elles rappellent les images de confrontation qu’on a pu voir aux informations avec des ordres absurdes qui poussent à charger des personnes clairement pas en train d’attaquer. Pio Marmai est de ceux-là, en routier venu avec son collègue pour défendre ses droits, rêvant que le Président de la République accepte de sortir de l’Elysée pour leur parler, d’homme à homme.

L’aspect social s’accentue au sein de l’hôpital. À la façon d’un Thomas Lilti, la réalisatrice réussit à nous faire éprouver le quotidien éprouvant des soignant(e)s pris(es) dans un maelström où les gardes s’enchaînent au-delà de la légalité, où les patient(e)s affluent en sus du nombre de lits disponibles, où les moyens viennent à manquer et l’hôpital à s’écrouler au sens propre comme au sens figuré. L’impression de réalisme est accentuée par l’interprétation remarquable d’Aïssatou Diallo Sagna, aide-soignante devenue infirmière à l’écran. La jeune femme confère à l’ensemble une humanité et une sensibilité qui font contrepoids à la violence qui se généralise à mesure que la tension monte.

Dans cette ambiance douloureuse, l’écriture parvient pourtant à créer des instants de comédie pure grâce à des dialogues qui confrontent Yann et Raf, deux personnes en souffrance de classes sociales différentes qui doivent apprendre à se connaître au-delà de leurs préjugés. Valeria Bruni-Tedeschi est délicieusement tête à claques en artiste shootée et égocentrique, Pio Marmai parfait en type qui perd pied, et Marina Foïs tire joliment son épingle du jeu en mère inquiète qui ne sait plus comment gérer sa compagne.

Jouant des ruptures de tons et de l’électricité entre ses personnages avec brio, La Fracture dresse néanmoins un constat sans appel, où les mieux loti(e)s socialement sont toujours ceux et celles qui s’en sortent le mieux dans tous les domaines, y compris médical.

Flag Day

FLAG DAY

Jennifer Vogel vit une enfance tiraillée entre deux parents hors normes, une mère dépressive et alcoolique et un père escroc et menteur qu’elle admire démesurément…

S’inspirant d’un livre narrant l’histoire vraie de la famille Vogel, Sean Penn revient à la réalisation avec Flag Day, du nom de la fête nationale qui est la date d’anniversaire du personnage qu’il incarne. L’occasion pour lui de mettre en valeur à l’écran sa propre fille, Dylan Penn, dans le rôle principal, ce qui lui vaut la remise du prix du Nouvel Hollywood.

Très classique, le film narre une énième histoire de famille dysfonctionnelle précaire aux États-Unis. On pense à des œuvres telles que Mickey and the bear, pour la relation père-fille au centre de l’intrigue, la seconde tentant d’aider le premier à reprendre pied dans l’existence, ou à The Glass Castle pour la figure paternelle qui promet plus qu’elle ne peut offrir et déçoit systématiquement. La photographie dorée des scènes de l’enfance, exagérément sublimées dans des flashbacks récurrents jusqu’à l’overdose, insiste sur l’amour qui a uni les membres de cette famille, et en particulier le père et sa fille, le petit frère étant relégué au rang d’accessoire décoratif. Le côté « images d’archives prises avec la vieille caméra familiale » a son charme esthétique mais n’apporte guère plus que des clichés en termes de construction des personnages.

Sur le fond, il y a un côté décevant dans la réalité de ce père, présenté par la mère comme un grand manipulateur et qui ne cache au fond que des petits trafics sans grande envergure. Sean Penn s’amuse à jouer le vieux briscard décati incapable d’entrer dans le moule d’un emploi légal, qui embrouille son monde avec succès et esquive la confrontation au réel, de plus en plus embourbé dans ses mensonges.

Quant à sa fille, elle n’a malheureusement pas grand chose à se mettre sous la dent comme palette de jeu : des larmes, des larmes, et encore des larmes, c’est-à-peu près tout ce qu’on voit d’elle. Jennifer pleure chez sa mère, pleure chez son père, passe son enfance et son adolescence en allers-retours entre deux foyers toxiques, et les spectateurs/trices finissent par s’ennuyer de ce balancier perpétuel. Bien entendu, la jeune fille pardonne à son petit papa chéri mais l’hystérie domine dans la relation avec sa mère, qui ferme odieusement les yeux sur la tentative de viol perpétrée par son nouveau compagnon sur sa fille ado.

Bercé(e) par les guitares folk et les chansons douces, laissées in extenso sur des plans dignes d’une pub pour parfum semblant hurler « regardez ma fille sur la falaise comme elle est belle et talentueuse », on s’endormirait volontiers devant ce métrage sans réelle originalité où l’émotion trop sirupeuse ne parvient pas à toucher.

Ogre

Chloé et son fils Jules débarquent dans un village du Morvan pour entamer une nouvelle vie. Bien accueillis par le maire, ils découvrent rapidement que les habitant(e)s sont à cran en raison d’une bête qui égorge les veaux la nuit…

Après La Nuée et Teddy, l’écurie The Jokers continue à distribuer des films de genre français, ce dont on ne saurait trop les remercier. Ici, c’est Arnaud Malherbe qui après un passage par la réalisation de série (Chefs), s’attaque à une première incursion en long-métrage dans le genre fantastique.

Avec son titre faisant allusion à une figure bien connue des contes, et son imagerie forestière assortie, on peut saluer la compréhension parfaite du cinéaste de ce qu’est le fantastique : non pas tant l’irruption de la magie ou du surnaturel dans le monde réel mais bien plutôt celle du doute. Qu’est-ce qui a ou non existé de ce que l’on a vu ? Un fantastique classique, plus proche de Maupassant ou Mérimée que d’œuvres contemporaines, qui jusqu’au bout laisse planer une ambiguïté bienvenue.

Et pour cela, le film se place à hauteur d’enfant. La caméra accompagne le petit Jules (Giovanni Pucci), gamin renfrogné et pâlichon qui a pour singularité un trouble auditif corrigé par un appareillage qu’il peut choisir d’éteindre. Le travail de son est remarquable pour nous faire éprouver la bulle dans laquelle l’enfant se retranche, faite de sons étouffés. Ces passages s’accompagnent de plans en caméra subjective sur les visages des adultes qui s’expriment sans qu’on puisse percevoir la teneur de leurs conversations. D’emblée, c’est le moyen de nous faire éprouver que Jules ne vit pas totalement de plain-pied dans le monde des autres, qu’il a son propre univers où il peut se réfugier. Un univers dans lequel on peut faire taire ce qui nous dérange (et on peut supposer que cela lui a servi à ne pas toujours entendre les disputes violentes entre ses parents, puisqu’on comprend rapidement que Chloé a fui le père de l’enfant qui les maltraitait), et peuplé des chimères de l’enfance.

Jules craint le monstre qui vient la nuit, qui prend l’apparence dans ses dessins du méchant du manga qu’il est en train de lire. Il a peu d’ami(e)s dans sa nouvelle école, mais se prend de fascination pour Jérémy, le fils d’un agriculteur récemment disparu. Avec la copine de ce dernier, il se persuade que le disparu a été victime d’une bête, la même qui vient rôder sous ses fenêtres dans l’obscurité. Comme souvent les gamins solitaires, Jules entretient un lien fort avec la nature, sous la forme des oiseaux qu’il apprivoise, dans le plus pur style Blanche-Neige.

L’imagerie des contes est plutôt bien exploitée au cœur du drame social et familial, l’ogre devenant l’avatar d’une masculinité dangereuse, associée au trauma du père. Mais la menace est-elle réelle ? Le film réussit assez bien à en faire douter, mais en revanche l’identité de celui que l’enfant va considérer comme l’ogre est évidente d’emblée, posée par une référence pataude au poids de l’enfant. De même, dès les toutes premières apparitions des oiseaux, on devine immédiatement à quoi ils vont servir dans l’intrigue. De ce fait, l’ensemble manque de rebondissements et d’une vraie tension. La musique en fait des tonnes pour appeler l’angoisse, sans succès. Nous ne sommes plus des enfants, nous n’avons pas peur du monstre qui rôde, et on a juste envie d’indiquer à Chloé d’emmener rapidement son fils consulter un psychologue au lieu de lui demander de taire ses traumas (pire conseil parental d’ailleurs).

Il y a de l’idée, quelques jolis plans, mais comme dans Teddy les effets ne sont vraiment pas au niveau et l’ensemble reste inégal et facile. Dans l’esthétique de la menace à la campagne, Ana Girardot avait trouvé plus abouti avec son rôle dans Les Revenants. Peut-être plutôt un film destiné aux plus jeunes finalement, sur lesquels il a davantage de chances de faire de l’effet, et qui les initiera en douceur au cinéma de genre à la française.

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