ilnousresteracaDix auteurs autour de Grand Corps Malade et autant de façon d’envisager le bilan, pas forcément définitif et rarement amer, pour montrer qu’il reste toujours au moins l’espoir dans les mots. 

Honte à moi, je ne m’étais jamais intéressée de près au travail de Grand Corps Malade jusqu’ici. Je dis « travail », car ce qui frappe dans son œuvre, c’est l’architecture des textes, la précision d’orfèvre avec laquelle il imbrique patiemment les mots, les tord et les cisèle pour parvenir à des phrases jolies comme des bijoux, élégantes comme dans les poèmes des plus grands, mais aussi percutantes et fortes comme des slogans ou des déclarations.

Si je me suis penchée sur Il nous restera ça c’est d’abord grâce à la présence sur l’album de Ben Mazué, découvert il y a un peu plus d’un an et coup de cœur non-démenti depuis dans ma discothèque personnelle. Quand j’ai compris la teneur du projet, je l’ai trouvé osé et intrigant : Grand Corps Malade alias Fabien Marsaud a proposé à dix auteurs (mais pas seulement, aussi chanteurs, rappeurs, acteurs) d’écrire un texte de slam autour de la phrase « Il nous restera ça ». Le résultat est fascinant : tous les textes sont bien sûr différents, certains plus proches du conte et d’autres de la chanson française, mais les sujets qu’évoquent les artistes se répondent pour former une sorte de constellation révélant l’essentiel. Et le bilan est extraordinairement positif. C’est que la phrase de départ portait en elle une note d’optimisme : on s’intéresse ici à ce qui perdure, qui survit, en dépit du temps qui passe et de tout ce qui peut advenir.

Sur le fond, ces poètes sont d’une sagesse sans faille, reconnaissant l’essentiel dans l’humanité, souvent représentée par la figure de l’enfant (« Ta batterie ») mais aussi celle de la vivacité perdurant chez les anciens (« Quand nous aurons cent ans »), dans le partage qui apparaît sur scène (« Spectacle vivant ») ou dans un moment en famille (« Pocahontas »), dans la nature qui renaît libre malgré la destruction causée par l’homme (« L’ours blanc », « Les années lumières »), et surtout dans l’écriture (« Écrire », « Les mots », « Il nous restera ça »). Les valeurs et l’amour des mots qui transparaissent dans ces chansons ont de quoi toucher tous les auditeurs amateurs de beaux textes mais aussi d’une belle pensée, riche, profonde et humaine.

Grand Corps Malade s’est bien entouré sur ce disque, révélant quelques voix neuves telles que Luciole et permettant de redécouvrir sous un nouveau jour des anciens comme Aznavour ou Thiéfaine. On l’a beaucoup raconté, le slameur a réussi à ressusciter la plume de Renaud, dont le retour était tant attendu par ses fans. Il ne faudrait pas pour autant que la performance d’avoir réuni tant de talents sur un seul disque ne vienne estomper les chansons de Grand Corps Malade lui-même. Relativement discret sur cet album, il présente pourtant de jolies intros et surtout quatre titres inédits. Personnellement, « Il nous restera ça » me semble d’ailleurs le morceau le plus fort de l’album, avec un texte impeccable et une mélodie entêtante comme il faut. Les mots des auteurs sont en effet sublimés par la mise en musique signée Babx et Angelo Foley. Tantôt lancinantes, tantôt punchy, les mélodies forment des écrins en accord avec les textes sans jamais les étouffer. Je retiendrai aussi en particulier la déclaration d’amour familial « Pocahontas », le regard fin posé par Jeanne Cherhal sur le vieillissement dans « Quand nous aurons cent ans » et l’ovni de Ben Mazué, le seul à proposer un texte sur un sujet en apparence anodin (mais rien ne l’est jamais vraiment sous sa plume), la résiliation d’un abonnement après une rupture. Une fois de plus, sa voix posée avec légèreté réussit le miracle d’insuffler douceur et tendresse à la souffrance la plus commune.

C’est un album fort, intelligent et très élégant que nous proposent ces onze artistes autour de Grand Corps Malade. De quoi prouver que l’heure des poètes n’a pas fini de sonner en France.

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