çacommenceparlafinIl est près de 18 heures et Jean attend Gabrielle. Ils se sont recroisés par hasard dans la rue, un an après la séparation déchirante qui mit fin à leur histoire passionnelle. Viendra-t-elle ? Que changera cette soirée dans leurs vies ?

De Michaël Cohen, je connaissais déjà plusieurs facettes : l’acteur de cinéma, dans Un baiser s’il vous plaît de l’excellent Emmanuel Mouret, mon film préféré ; mais aussi l’homme de scène, vu récemment dans Mensonges d’État (actuellement au théâtre de la Madeleine). Au détour d’une interview télévisée, j’ai découvert qu’il était aussi romancier.

Ça commence par la fin est un premier roman à couper le souffle. Jean, narrateur rendu d’emblée sympathique par ses petites manies (ranger son appartement à outrance, toujours dire l’heure deux fois, invariablement rater ses pâtes…), raconte son histoire d’amour avec Gabrielle. Une romance d’abord banale, qui commence  à la terrasse d’un café, solaire, libératrice, puis de plus en plus sombre et destructrice.

La rencontre entre Jean et Gabrielle aboutit à une libération des corps, dévoilée dans des scènes bouleversantes. L’auteur n’a pas peur des mots, et parvient à décrire sans jamais être obscène les expériences sexuelles les plus extrêmes. Le monologue intérieur du narrateur insiste sur l’aspect instinctif, animal, du coït : humer, toucher, lécher…  Mais si le sexe est cru, il est avant tout une preuve d’amour, ce sentiment sans limites qui permet aux amants de franchir tous les tabous. Un amour qui les « réveille », mais se révèle dangereux. Bientôt, le désir de possession et de fusion s’accompagne d’une jalousie maladive et d’une tendance à la destruction mutuelle. Le couple ne cesse de se séparer et de se retrouver, incapable de vivre ensemble autant que séparément. Cet enjeu perpétuel de leur relation est réactivé un an après lors de leurs retrouvailles. Les dialogues prouvent alors par les malentendus qu’ils génèrent à quel point le langage est inadapté, insuffisant pour exprimer la profondeur de la passion.

Loin de me sentir exclue de la relation des amants, j’ai été happée par leur histoire dès les premiers mots du récit. L’alternance des chapitres entre passé et présent, souvenirs et dialogue tendu, perd parfois un peu le lecteur, juste assez pour qu’il se demande lui aussi où en sont Jean et Gabrielle, si leur liaison s’arrête ou recommence. Hors du temps, l’histoire tourne en rond, de ruptures en réconciliations. Comme « l’éternel retour » nietzschéen, leur amour n’avance pas, ne construit pas, mais revit indéfiniment les mêmes scènes de corps à corps et de déchirures.

Mais maintenant que le temps a passé, et qu’ils se retrouvent dans cet appartement trop vide, que va-t-il advenir ? Jusqu’à la dernière page, le suspens reste entier. Cette conversation, sans cesse interrompue et relancée, est-elle une énième répétition du même ou engendre-t-elle une nouvelle relation (une « reprise », au sens kierkegaardien du terme : le saut vers un stade supérieur, épuré) ?

De ce roman magnifique, Michaël Cohen a tiré un film éponyme. Il y incarne avec subtilité son héros face à Emmanuelle Béart, fascinante de violence et d’émotion. Si l’atmosphère du livre est restituée par des choix visuels très réussis (les tons beiges et bruns de l’appartement, et cette cloison qui sépare Jean, affairé dans la cuisine, de Gabrielle, pensive au salon), la trame s’éloigne peu à peu pour donner vie à une histoire légèrement différente. Si les raccords entre souvenirs et actualité sont toujours soignés, l’alternance des chapitres se décale pour ancrer davantage le spectateur dans la scène présente. Surtout, les parties de sexe à plusieurs sont remplacées par des scènes de jour, mettant davantage en valeur l’entourage des protagonistes (le fils et les animaux de Gabrielle, notamment). Les personnages eux-mêmes sont transformés par ces choix. L’obsession de Gabrielle pour le sexe est ici moins prégnante que sa jalousie extrême, que Jean ira jusqu’à traiter de « schizophrénie pathologique » tant les revirements qu’elle induit sont brutaux. Quant à lui, s’il est en apparence plus proche de son alter ego littéraire, la caméra nous laisse moins entrer dans l’intériorité de ce personnage masculin sublime, qui dans le roman ose se laisser chambouler totalement par une femme et ne craint pas de pleurer devant elle

Il est un peu difficile de choisir entre le film et le livre et de résumer en quelques lignes ces deux œuvres jumelles. Je garde pour ma part une petite préférence pour les mots de Michaël Cohen, son style nerveux, extrêmement vivant, à la fois grave et drôle par éclairs, dans lequel on entend si bien la voix et la respiration de son narrateur. Ce livre est pour moi une révélation, un de ceux que j’aurais voulu écrire, LE roman de la passion amoureuse.

 

3 questions à… Michaël Cohen

Pour en savoir plus sur le processus d’adaptation du roman au cinéma, j’ai rencontré Michaël Cohen au Salon du livre de Radio France afin de lui poser quelques questions…

  • Le livre était-il dès le départ destiné à devenir un film, saviez-vous que vous l’adapteriez et que vous incarneriez le personnage principal ?

Pas du tout. J’essaye de ne pas penser à l’avance à la possibilité d’un film quand j’écris. L’écriture permet plus de liberté, il y a moins d’impératifs. Si on pense déjà à l’adaptation, on se contraint à n’écrire que des choses réalisables. Pour ce livre, c’est un producteur qui m’a proposé de l’adapter.

  • Vous adaptez votre propre livre, pourtant on note des divergences entre les deux œuvres, notamment au niveau des scènes sexuelles les plus « extrêmes » qui ont été remplacées par des scènes de jour, au parc avec le fils de Gabrielle par exemple. C’est dû à une forme de censure ou est-ce un choix artistique plus profond ?

Le film va déjà assez loin, on a montré beaucoup de choses, il aurait été difficile d’en montrer plus. Surtout, cela me permettait d’écrire de nouvelles scènes, de retrouver les personnages pour développer d’autres aspects de leur relation, de leur quotidien.

  • Une scène en particulier m’a manqué dans le film, celle où Jean, submergé par l’émotion, ne parvient pas à faire l’amour à Gabrielle qui le met dehors. Pourquoi l’avoir supprimée ? Était-ce une volonté d’atténuer la vulnérabilité du protagoniste, très présente dans le roman ?

J’avais essayé d’écrire cette scène dans le scénario mais c’était compliqué. Avec le monologue intérieur, on comprend les émotions du personnage ; c’était plus délicat à faire passer à l’écran, et puis ça ajoutait des déplacements, des aller-retour. Il faut parfois enlever des choses à cause de la durée d’un film. Par exemple, j’avais aussi écrit plusieurs scènes dans le café au début, quand Jean observe Gabrielle, avec des situations assez drôles. On les a filmées mais il a fallu les couper.

Un grand merci à Michaël Cohen pour ses réponses et sa gentillesse.

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