LerefugeMousse et Louis s’aiment, dans un immense appartement vide, au milieu des hallucinations liées aux drogues qu’ils s’injectent. Mais un jour, la dose est trop forte, et Louis succombe. À l’hôpital, Mousse apprend qu’elle est enceinte. Contre l’avis de la mère de Louis, elle décide de garder l’enfant et part dans le sud, dans la maison de campagne d’un ancien amant.

Voilà un film discret, passé relativement inaperçu lors de sa sortie, et rarement cité parmi les œuvres majeures de son réalisateur François Ozon. Et on se demande bien pourquoi. Car Le Refuge mérite qu’on s’y intéresse de près, à la fois en lui-même, mais aussi pour la place qu’il occupe dans l’œuvre du cinéaste, dont il réunit tous les thèmes de prédilection.

Si l’interdiction aux moins de 12 ans laisse présager une histoire violente, passé les premières minutes décrivant l’enfer de la drogue jusqu’à l’injection fatale, le film se fait nettement plus doux. Malgré cette entrée en matière douloureuse, Ozon nous épargne les scènes d’hystérie, de cris et de larmes qu’on aurait pu attendre à la mort de Louis. Mousse semble inaccessible, retranchée derrière son regard grave. Elle subit les événements, jusqu’à accepter – en apparence – sans mot dire la décision de la mère du défunt : un avortement forcé.

Pourtant, Ozon nous surprend lorsque nous retrouvons son héroïne dans un cadre différent, celui du Refuge, la maison de campagne où elle s’est retranchée pour mener à terme sa grossesse en secret. On découvre alors une autre facette du personnage : ayant délaissé sa carapace, symbolisée par un maquillage outrancier, elle a désormais le visage naturel et le charme un peu sauvage d’Isabelle Carré, son interprète lumineuse qui porte à merveille le prénom choisi par Ozon pour son héroïne. Mousse, en effet, c’est à la fois la douceur d’une écume savonneuse flottant sur l’eau, et la résistance d’un végétal qui pousse dans toutes les conditions. Le rapprochement avec la nature est flagrant : l’héroïne est souvent filmée assise au soleil sur la terrasse, dans l’herbe, regardant les étoiles, à la plage… Des scènes lentes et contemplatives, qui intriguent le spectateur : à quoi Mousse pense-t-elle ? À son amour disparu ? À l’enfant qu’elle porte ? Ou au nouveau venu ? Car Mousse n’est pas seule dans le Refuge. Elle y a été rejointe par Paul, le frère cadet de Louis, venu prendre de ses nouvelles.

Incarné par le musicien Louis-Ronan Choisy, Paul agace parfois, notamment au début, lorsque son interprète l’affuble d’une façon de laisser traîner ses phrases assez exaspérante. Peu à peu, le tic s’atténue, ou peut-être est-ce le spectateur qui s’habitue à ce personnage en demi-teinte, à la fois solaire, sain, solide, mais aussi fragile comme la rengaine hésitante qu’il interprète au piano. On apprend bientôt que le jeune homme est un enfant adopté, qui en a toujours voulu à son frère de faire souffrir leur mère. Pourtant, voilà qu’il s’éloigne de cette mère vénérée pour se rapprocher de Mousse. La jeune femme comprend que ce n’est pas tant elle qui l’intéresse (car les préférences sexuelles du visiteur sont vite révélées au contact de Serge, un voisin) que l’enfant qu’elle porte. La caméra, comme le regard de Paul, s’attache à ce ventre qui semble fasciner tout le monde. Mousse elle-même, qui avoue bientôt que pour elle c’est Louis qui vit en elle et non un autre être à part entière, Paul, mais aussi tous ceux qu’ils croisent : l’homme à la terrasse, la femme de la plage…

Cette obsession du ventre de la mère – à noter qu’il ne s’agit pas d’un postiche mais bien du ventre de l’actrice, enceinte pendant le tournage – est l’expression d’un thème que l’on retrouve dans tous les films d’Ozon : le voyeurisme, l’attirance pour ce qui est caché, sacré, et la volonté de le profaner, d’une manière ou d’une autre (on pense bien sûr à Dans la maison, film dans lequel on retrouve également l’idée du refuge). La question de la filiation, au centre de l’intrigue, rappelle aussi Huit femmes (dans lequel Suzon affirme être enceinte de son père, qui ne serait pas son père biologique) voire même Jeune et jolie pour le côté « incestueux » (je pense à la scène où Isabelle fait des sous-entendus à son beau-père). Quoi qu’il en soit, les frontières sont floues et toutes les relations se teintent d’érotisme dès que le soleil et l’eau viennent éveiller les sens (on se souvient de Swimming pool et du début de Jeune et jolie). Ici, l’intérêt presque paternaliste de Paul pour Mousse se transforme en attraction sous l’effet de l’alcool, et donne lieu à un rapprochement filmé tout en délicatesse. Une façon sans doute pour le jeune homme de prendre la place de son frère et de s’approprier l’enfant.

Si de nombreux indices laissaient augurer de la chute, je me suis pour ma part laissé surprendre, trop attentive au charme des interprètes pour me perdre en conjectures sur la suite de l’histoire. Sans jamais m’ennuyer, Ozon et ses acteurs ont réussi à m’attacher au présent de ces personnages, à cette parenthèse de calme retrouvé. Un joli portrait croisé intimiste, et une performance très touchante d’Isabelle Carré.

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