mademoisellechambonMademoiselle Chambon aurait rêvé d’être violoniste, mais elle est devenue institutrice. Dans la petite ville de Montmirail où elle vient d’être nommée, elle rencontre un papa d’élève, maçon peu causant, qui la trouble plus que de raison. 

Difficile de résumer Mademoiselle Chambon et pour cause : deux œuvres très différentes portent ce titre. À l’origine, un roman d’Éric Holder, écrivain lillois qui n’a longtemps été pour moi qu’un nom égrené dans une chanson de Vincent Delerm (Fanny Ardant et moi). Mais de ce livre, dix ans après sa parution, Stéphane Brizé a tiré un film qui s’éloigne considérablement de l’histoire initiale.

J’ai découvert le film avant de lire le roman, aussi ma vision est-elle biaisée. Après avoir vu Jean et Véronique sous les traits de Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain, j’ai eu bien du mal à me représenter un Antonio de vingt-cinq ans, père d’un petit Kevin (et non plus Jérémy), affirmant à son meilleur ami qu’il a « dans la peau » l’institutrice, petite brunette pâle à la poitrine généreuse.

On l’aura compris, si Stéphane Brizé avait réellement voulu adapter le roman, il aurait choisi d’autres acteurs. De plus, on ne retrouve dans son film qu’un seul des thèmes majeurs du roman, celui de l’attirance interdite entre deux personnes incarnant des univers qui n’auraient pas dû se rencontrer. Mais l’atmosphère pesante de la petite ville de province où tout le monde s’observe, l’engagement politique inquiétant du patron d’Antonio, l’amitié incongrue entre les deux femmes rivales, tout cela est passé sous silence. Même la relation entre les protagonistes prend une autre tournure. D’emblée beaucoup plus acceptée et plus sensuelle, leur attirance naît au premier regard et tous deux tentent de trouver le moyen de se voir, de se rapprocher sans pour autant se mettre en danger. Ils sont jeunes, leurs corps s’expriment, mais après tout, on pourrait penser que dans une autre ville, l’année suivante, Véronique rencontrera peut-être un autre homme.

Il n’en va pas de même dans le film, qui met en scène des personnages plus âgés. Sandrine Kiberlain incarne à la perfection la vieille fille rigide, dans ses gilets aux teintes ternes, qui n’a jamais su se défaire de l’acidité d’un regard parental toujours plus bienveillant envers sa sœur. Vincent Lindon, quant à lui, est parfait en homme taiseux, solide et sensible à la fois mais toujours gauche, comme s’il s’excusait en permanence d’être là. Dès lors, il est pour eux hors de question de s’avouer cette attirance qui remettrait en cause une vie construite avec patience et sans passion. D’où des scènes bien plus poétiques, notamment autour du violon, qui cristallise l’intérêt de Jean pour cette femme symbolisant la culture qui lui manque. 

C’est ainsi que Stéphane Brizé modèle ce couple improbable aux dialogues quasi inexistants, ponctués de longs silences et de regards gênés. On retrouve ici une situation qui rappelle son deuxième long-métrage, Je ne suis pas là pour être aimé. De plus, il insiste sur le fossé social qui sépare les deux protagonistes, en mettant en scène Anne-Marie victime d’un lumbago à force de travail à l’usine, la tendresse de Jean pour son vieux père, et surtout, dans une scène d’ouverture frappante, la tentative des parents pour aider le petit Jérémy dans ses exercices de grammaire.

Certes, le sujet n’est pas neuf, et a inspiré d’autres réalisateurs, comme Catherine Corsini dans Partir. Même si les longueurs et les silences peuvent agacer le spectateur, la délicatesse de certains plans ne manquera pas de le bouleverser (la scène où Véronique et Jean pleurent silencieusement dans la voiture est particulièrement touchante et bien filmée). Et si l’histoire diffère du roman, la fin, inéluctable, laisse au spectateur le même goût amer, celui de l’injustice de la vie.

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