« Une vie cachée » : subir l’injustice ou la commettre ?

affiche-film-une-vie-cachéeFranz et Fani mènent une vie paisible dans un village de montagne en Autriche avec leurs 3 filles, jusqu’au jour où Franz est appelé à rejoindre l’armée nazie pour faire la guerre. Mais il refuse de prêter allégeance à Hitler…

Pour son retour après la trilogie À la merveille, Knight of Cups, Song to Song (dont je n’ai vu que le dernier volet, qui avait fini dans mon top 10 en 2017), Terrence Malick a choisi un sujet à la fois intime et d’envergure : le destin de Franz Jägerstätter, un agriculteur autrichien de St Radegund qui refusa de combattre dans les rangs des troupes nazies d’Hitler en 1943. Ce personnage méconnu de l’Histoire, ce qui vaut au film son titre, inspiré d’une citation de George Eliot, a pourtant été béatifié en 2007 par le Pape Benoît XVI.

A priori, le sujet mêlant Seconde Guerre mondiale et religion n’avait rien pour me plaire, et quand on ajoute la durée du film (2 h 53 !), j’aurais clairement pu passer mon tour. C’est vraiment le souvenir ébloui que j’avais conservé de la beauté formelle de Song to Song qui m’a poussée à vaincre mes réticences.

Sur ce plan, le film ne déçoit pas : dès les toutes premières images, j’ai été encore une fois soufflée par le travail magnifique de cadrage et de lumière. Une caméra virevoltante, qui suit les personnages qu’elle capture avec des angles originaux, comme portée sous le bras, jouant parfois presque les miroirs déformants de près, et pourtant tout aussi à l’aise pour figer la majesté des montagnes, les nuances de beige et de vert des champs de blé, la brume et le ciel. Certains plans sont stupéfiants par la beauté qu’ils parviennent à faire surgir d’une image la plus quotidienne (le plan sur l’énorme truie, avec Fani en arrière-plan, par exemple). Les lumières essentiellement naturelles donnent une couleur particulière aux paysages, aux intérieurs habillés d’ombres gris-bleu, aux visages partiellement éclairés dont les traits et les expressions ressortent avec force. Le casting est très bien choisi pour figurer des travailleurs de la terre, aux visages marqués par le travail physique, aux mains rugueuses, calleuses et pleines de terre. C’est l’un des thèmes du début du film, ce rapport à la terre, qui prend tout son sens lorsqu’on rappelle à Franz qu’il est censé être loyal à sa patrie. Car pour lui, son pays c’est avant tout le sol qu’il cultive, les bêtes dont il prend soin, les villageois que lui et sa femme aident et nourrissent.

C’est cette apparente simplicité qui va lui permettre d’avoir un raisonnement pur, fondé sur des convictions intimes et profondes, certes teintées de religion (son premier mouvement est d’aller demander conseil et soutien au prêtre puis à l’évêque), mais qui vont bien au-delà de la foi. On est dans une vraie posture philosophique, et si le père de Fani cite Socrate dans une scène particulièrement émouvante dans sa pudeur (« mieux vaut subir l’injustice que de la commettre »), on ne peut éviter de songer également à Søren Kierkegaard pour cette droiture qui ressemble fort à un saut d’un stade à l’autre. Bien qu’attaché à la terre, Franz se détache des contingences concrètes, et accepte de renoncer à sa liberté corporelle, ainsi qu’à la compagnie de sa famille, dont on a pourtant eu l’occasion de voir combien il l’appréciait durant la première heure du film qui multiplie les scènes de réjouissances familiales, de jeux avec les trois petites filles du couple, de moments de complicité amoureuse.

S’il n’est pas exempt de longueurs, le film de Terrence Malick reste un sublime hommage à un homme juste et droit prêt à tout sacrifier pour suivre son intime conviction, et faire le bien en dépit des souffrances que ce choix peut causer à ses proches et à lui-même. Ce sacrifice ordonné par une société injuste gouvernée par le mal a de quoi faire réfléchir et rappelle d’autres figures marquantes soumises à d’injustes châtiments telles que Michael Kohlhaas.

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