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unparfumdherbeLa dernière fois que Kolia a vu son grand-père, celui-ci lui a dit « tout passe, tout casse, tout lasse ». Si lui devait transmettre quelque chose à ses descendants, il voudrait être plus positif. Mais qu’y a-t-il dans une vie qui vaille la peine qu’on s’en souvienne ?

Ma prédilection pour les premiers romans m’a naturellement portée à m’intéresser à la collection « Préludes », nouveau label du Livre de Poche, destiné à mettre en avant des romans étrangers d’auteurs jamais traduits en français auparavant ou des premiers romans français. Le premier titre de la collection est livré par Nicolas Delesalle. Primo-romancier certes, mais pas novice de la plume : grand reporter pour Télérama depuis des années, il s’est aussi fait repérer sur la toile pour ses « tweet stories », des nouvelles livrées par tranches de 140 caractères, et pour son blog « À peu près rien ».

Un titre qui, quelque part, aurait pu convenir à son premier roman : il ne s’y passe en effet pas grand chose en termes d’action. C’est qu’il ne faut pas lire ce livre comme une fiction construite avec un début, un milieu et une fin. Point de schéma narratif ici, mais des tranches de vie, des instantanés, la retranscription de souvenirs dont l’auteur lui-même peine parfois à saisir pourquoi ils l’ont tant marqué.

Le résultat rappelle un peu le spécialiste de ces pépites du quotidien, Philippe Delerm, connu pour sa Première gorgée de bière, entre autres plaisirs minuscules. On retrouve chez Nicolas Delesalle cette fascination pour les moments simples, souvent vécus en famille, ce goût aussi pour la dissection des sensations (celle du premier baiser par exemple). Un mélange d’extrêmement intime et de potentiellement universel qui devrait à tout le moins toucher les gens de sa génération qui se reconnaîtront dans ce quadra souriant mais inquiet.

Les premiers chapitres, en particulier, sont très forts : de la confrontation avec ce grand-père qui ne reconnaît son petit-fils que pour lui livrer une vérité amère à la lettre à Anna, l’arrière-petite-fille hypothétique de l’auteur. La projection dans l’avenir a de quoi donner le vertige, et j’ai un peu regretté que ce fil directeur s’efface au fil des chapitres, au profit d’anecdotes parfois très fortes (la fin de la vocation d’astronaute du petit Kolia, par exemple), parfois moins (les amours adolescentes). Paradoxalement, c’est quand l’expérience vécue est la plus originale, et la moins universelle, qu’elle m’a le plus touchée et interpellée. Peut-être parce que c’est avant tout ce que j’attends d’un premier roman, une fraîcheur et une sincérité qui parfois se perdent un peu ensuite.

Il n’empêche qu’il y a quelque chose de très sympathique dans ce livre, quelque chose comme de réentendre une chanson qu’on a aimée autrefois. Nicolas Delesalle cultive une nostalgie qui n’est pas vraiment triste, un culte voué à ces instants marquants, soit parce qu’un événement a bouleversé sa vie, soit parce qu’il ne se passait rien mais que sa mémoire a choisi de les garder vivants, comme un portrait pris sur le vif de l’enfant qu’il fut. Saluons sa tentative dans l’ensemble réussie de figer sur le papier quelque chose d’aussi évanescent que la jeunesse et le parfum de l’herbe fraîchement coupée.

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