« Rois et reine », fou et son contraire

Nora rend visite à son père pour son anniversaire, et prend conscience que celui-ci est gravement malade. Pendant ce temps, son ex Ismaël se retrouve interné contre sa volonté…

Après plusieurs adaptations, Rois et reine marque le retour d’Arnaud Desplechin aux scénarii originaux, celui-ci étant coécrit avec Roger Bohbot. Parti de l’idée de raconter la trajectoire d’un personnage féminin, mère célibataire, jeune veuve sur le point de perdre son père, dans une tendance mélo, le cinéaste lui donne finalement un contrepoint avec un deuxième arc narratif, qui semble pendant les deux tiers du film totalement indépendant du premier. D’un côté, nous suivons Nora, une femme qui semble très seule en dépit de sa relation avec Jean-Jacques, qu’elle est sur le point d’épouser. C’est elle, la reine du titre, féminin singulier car la seule femme de son entourage, c’est sa sœur, qu’elle voit visiblement très peu et avec laquelle elle n’a pas une grande complicité. Pas d’amies, plus de mère, pas de fille, mais un fils, le petit Élias, qu’elle traite effectivement comme un roi, ne cessant de lui déclarer son amour et de le complimenter.

On ne peut pas vraiment qualifier les autres personnages masculins du film de rois, ou alors peut-être de roitelet de pacotille ou de roi déchu. Si c’est à Ibsen que Desplechin a emprunté le prénom de Nora, le personnage de son père, joué par Maurice Garrel, tiendrait plutôt du « roi se meurt ». L’écrivain, confit dans sa solitude, soumis à la sollicitude de sa fille, à laquelle il révèle dans une terrible lettre posthume les sentiments renfermés qu’il lui voue, sent venir une mort qu’il récuse. Quant à Ismaël, c’est un roi de comédie, un roi bouffon, qui entraîne l’autre partie du film dans un élan burlesque. Du côté de Nora, la mort est partout, dans le déclin de son père, dans le souvenir de son premier compagnon, qu’elle voit déjà au quotidien dans les traits de son enfant, et qu’elle se met à halluciner dans des rêves à la saveur fantastique qui préfigurent Les fantômes d’Ismaël. Du côté d’Ismaël, la mort est presque une blague, symbolisée par la corde et le tabouret qui trônent dans son salon. Elle est en tout cas intrinsèquement liée à un élan vital, voire à celui du désir : c’est à l’hôpital psychiatrique qu’il rencontre Arielle, une étudiante suicidaire et séduisante. Doté de multiples niveaux de lecture, le scénario est à la fois inspiré d’éléments biographiques et autobiographiques (Marianne Denicourt a largement accusé Arnaud Desplechin de s’être servi dans des passages tragiques de sa vie pour composer l’histoire de Nora), mais également symboliqus. Les références mythologiques sont présentes dès l’histoire de Léda, mentionnée en ouverture et représentée dans la gravure que Nora offre à son père. Mais le film est aussi une sorte de partie d’échecs, où le père a décidé d’être le cavalier seul (c’est le titre de son journal), celui qui se déplace en angle, de façon contournée, et ne dit pas frontalement ce qu’il pense, mais le laisse transparaître uniquement à l’écrit. Quant à Ismaël, c’est évidemment le fou, dont les grands mouvements de diagonale peuvent l’entraîner dans les situations les plus extrêmes et les plus ubuesques.

Entre la froideur et la farce, le film a tendance à nous perdre un peu, et n’est clairement pas dénué de longueurs. Il glace et fait grincer pendant sa majeure partie, et il faut attendre le moment où les deux moitiés intercalées finissent par se rejoindre pour voir poindre une émotion plus douce, moins sophistiquée, lors de la scène de visite du musée qui rassemble Ismaël et Élias, dans une forme de transmission qui n’est ni celle d’un père ni celle d’un ami. On est surpris de voir le trublion capable d’autant de sincérité et de sagesse dans ses conseils envers l’enfant, et Mathieu Amalric trouve ici une grande belle scène.

 

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