« Esther Kahn » : c’est là que je suis née

Née dans une famille de tailleurs d’un quartier modeste à la fin du XIXe siècle, Esther se distingue par son mutisme et son absence apparente d’émotions et d’avis sur les choses. Elle a une révélation en assistant à un spectacle de théâtre…

Arnaud Desplechin s’attaque à la fin des années 90 à l’adaptation d’un texte d’Arthur Symons, prolifique auteur anglais de la charnière du XXe siècle, dont les textes sont assez peu connus en France, et qui est adapté pour la première fois. D’une nouvelle, le cinéaste accompagné de son coscénariste Emmanuel Bourdieu, avec lequel il travaille depuis Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), tire une œuvre fleuve de 2h20.

Le film se déploie comme un portrait au long cours d’une enfant puis d’une jeune femme singulière qui tente de trouver sa voie en échappant à sa famille et à son milieu d’origine.

L’appartement exigu pour une si grande famille dans lequel Esther grandit, les tonalités sombres des images en intérieur et les inquiétantes ruelles glauques du quartier, l’entassement des enfants dans une seule pièce et une éducation dénuée de toute marque de tendresse, ainsi que le contexte historique et social de la fin du XIXe siècle, tout dans le début du film rappelle un autre portrait féminin, la Keetje Tippel de Verhoeven. Mais contrairement au personnage incarné par Monique van de Ven, ce n’est d’abord pas pour sa beauté qu’Esther est remarquée, mais pour son tempérament particulier. Il est beaucoup dit d’elle par son entourage, et elle le professe également à l’envi, qu’elle ne ressent rien et ne pense rien sur les sujets du quotidien qui animent les conversations familiales. La voix off contribue tout de même à nous laisser entrevoir autre chose, une âme fière, blessée par une remarque la comparant à un singe, qui décide que sa vie intérieure ne sera plus jamais accessible à autrui. Esther est moins insensible que dominée par l’orgueil et le désir de ne laisser personne la blesser. Difficile pour Summer Phoenix d’entrer dans la peau d’un personnage aussi passif et souvent décrit par ses « yeux de vache », comme le mentionne le père dans une tentative maladroite de complicité. À l’écran c’est plutôt par l’atitude hébétée, bouche entrouverte, posture fixe, et une diction mécanique, qu’est rendue cette idée d’un personnage totalement dans l’attente, incapable de se sentir présente au monde qui l’entoure.

Bien qu’un tel personnage principal ne laisse que peu de points d’accroche à la sensibilité des spectateurs/trices, la mise en scène soignée et les relances bien placées de la voix off permettent de tenir notre attention. À partir de la révélation théâtrale, le film prend un nouveau tour, et entame sa partie la plus passionnante : l’apprentissage du métier de comédienne par Esther, qu’un acteur médiocre et sur le retour, Nathan (ian Holm), a choisi de prendre sous son aile. La scène des 10 pas est absolument fabuleuse, même s’il reste une certaine frustration de ne pas beaucoup voir Esther mettre en application les conseils de son Pygmalion. En effet, on l’entend très peu jouer pour de vrai : à peine quelques passages en répétition, plutôt au début de celles-ci, alors que la plupart des comédiens sont encore munis de leurs textes sur scène. Dès lors qu’elle joue devant un public, le cinéaste choisit une caméra au plus proche de la jeune femme, coupant le son pour nous permettre de plonger dans la bulle dans laquelle elle se trouve intimement lorsqu’elle est sur scène. Mais de ce fait, difficile de comprendre en quoi Esther est une grande actrice, à partir du moment où on a toujours l’impression qu’elle se comporte aussi mécaniquement sur scène que dans la vie.

Difficile également de s’y retrouver dans l’évocation de ses amours avec le critique de théâtre Philippe Haygard (Fabrice Desplechin), dont la fréquentation intéressée et dénuée de toute passion explique mal cette crise d’orgueil blessé qui ressemble à un caprice de diva. Néanmoins, Esther a le sens du drame suffisamment aiguisé pour nous laisser palpitant(e)s, dans la crainte d’un dénouement terrible. Avec une héroïne au caractère supposément opposé aux attentes pour un récit d’émancipation et d’apprentissage, Desplechin parvient à créer une œuvre à la fois fidèle à son époque et singulière, avec une attention de chaque instant portée au moindre signe de mue de son personnage.

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