« La fenêtre au Sud » : les lettres s’effacent

Jónas a quitté son studio à la capitale pour une maison prêtée par un ami sur la côte. Il espère parvenir à avancer sur son nouveau roman, qui met en scène un couple au bord de la rupture en Turquie…

Ce roman de l’islandais Gyrðir Elíasson parvient jusqu’à nous grâce à La Peuplade, une maison d’édition canadienne qui traduit en français des textes contemporains venus du Nord (Islande et Scandinavie).

Le texte appartient à la grande famille des œuvres méta qui constituent une réflexion sur la création. Le personnage central, et quasi unique, est le narrateur dont nous recevons les pensées comme on lirait son journal intime. C’est un écrivain, sorte de projection de l’auteur, mais l’audace ne va pas jusqu’à lui faire écrire l’histoire d’un romancier. Assez classiquement, le roman qu’il ébauche retrace une histoire de couple qui tend vers la rupture.

Divisé en quatre parties, qui correspondent aux quatre saisons passées par l’écrivain dans la maison de son ami, parti vivre en Allemagne, le récit progresse par petites touches, comme des coups de pinceau qui peu à peu dessinent plus qu’une intrigue, le portrait d’un homme solitaire et désenchanté.

Jónas est si seul qu’il n’a personne d’autre à qui parler que ce carnet dans lequel il consigne des notes, et les commerçant(e)s du coin, qui se révèlent peu causant(e)s. De temps à autre il reçoit un appel ou écrit une lettre qu’il n’envoie même pas, à une femme qu’il a aimée. Peu à peu, ce narrateur mutique semble perdre l’usage de la fonction langagière, désapprendre à communiquer avec autrui.

En parallèle, ce tarissement du langage se métaphorise dans l’usure de la machine à écrire sur laquelle l’homme tente de faire naître son œuvre. Celle-ci a l’air, sans mauvais jeu de mots, au bout du rouleau, l’encre s’imprimant de façon de moins en moins distincte sur les pages blanches, jusqu’à sembler de légères empreintes d’oiseau sur la neige.

Ce quotidien dévolu à une tâche sans cesse remise à plus tard ou insatisfaisante, sorte de tonneau des Danaïdes moderne (sauf que les pages ne terminent pas à l’eau mais au feu), est entrecoupé de pensées en majuscules sur le monde comme il va, qui la plupart du temps semblent correspondre aux grands titres des informations. Avec comme seuls échos du monde les catastrophes et la violence qui s’y déroulent, on peut comprendre que Jónas préfère une vie retirée de tout.

Sans crier gare, par petites touches, le récit flirte avec le gothique et le fantastique : l’écrivain se prend d’affection pour la tombe d’un peintre qui vécut dans la maison voisine et la visite régulièrement, entretient des pensées souvent tournées vers l’anéantissement, traite les personnes qui ont compté pour lui comme des fantômes, rejetant la possibilité d’une communication réelle, et finit par échanger avec un fantôme, ou peut-être pas ?

Énigmatique et méta(phorique et physique), ce petit livre déroutant traduit les affres de la solitude de corps et d’esprit.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :