« Benedetta » ou le mentir-vrai de la foi

Pour avoir frôlé la mort enfant, Benedetta est promise à Dieu. Elle entre au couvent de Pescia, en Toscane, et se fait d’emblée remarquer lorsqu’une statue de la vierge lui tombe dessus en pleine prière…

Movie Challenge 2021 : un film se déroulant dans un environnement religieux

Après deux ans d’une attente collective, l’édition estivale de Cannes 2021 vient récompenser avec le Verhoeven nouveau la patience (en voilà une vertu chrétienne) des cinéphiles. Porté aux nues ou voué aux gémonies, le cinéaste néerlandais n’a une fois de plus pas laissé indifférent(e) avec cette adaptation du livre de Judith C. Brown. Passionné par les sujets religieux – il est l’auteur d’une biographie de Jésus, parue en France Aux Forges de Vulcain – et amateur d’histoires mettant en scène des personnages féminins marquants, le réalisateur est séduit par ce récit qui lui est présenté par son compatriote scénariste Gerard Soeteman… même si c’est avec l’Américain David Birke qu’il trouve un terrain d’entente autour du projet d’adaptation, incluant dans son grand finale des scènes inédites dans le livre.

Benedetta, l’enfant bénie de dieu comme son nom l’indique, n’est à aucun moment une fille comme les autres. D’emblée, elle intrigue, fascine ou révulse les hommes par son don proclamé de communication avec les instances divines autant que par son intelligence vive et impertinente. Devenant rapidement la figure de proue du couvent, celle par qui le scandale et la célébrité arrivent, elle symbolise le trophée au cœur d’une lutte de pouvoir, le temps que les différent(e)s protagonistes prennent conscience, souvent trop tard pour eux/elles, de la part active qu’elle y prend.

L’Église du XVIIe siècle est révélée comme le second pouvoir (après celui de la noblesse) qu’elle est à l’époque, un organe puissant autant à l’échelle d’une cité comme Pescia qu’à celle d’une Europe dominée par les décisions vaticanes. Les décors, costumes de bure rêche, lumières naturelles des bougies, statues religieuses, tout concourt à dresser un arrière-plan réaliste comme écrin à une histoire qui flirte avec le surnaturel (ou le miraculeux, tout dépend du point de vue). Jusqu’à la salle des tortures en sous-sol, aux trous percés dans les recoins des murs pour espionner, à ces tentures qui permettent de cacher/dévoiler les corps. Voir (ses semblables ou des visions divines), être vu(e), telles sont les armes des religieuses face au pouvoir confisqué dans les mains des hommes, du prêtre local au nonce.

La foi fait partie intégrante de cette lutte de pouvoir. Une foi dont la garante des règles strictes est d’abord la mère supérieure – Charlotte Rampling, quasi méconnaissable et d’une dignité remarquable. Or il ne faut pas tenter de séparer la croyance intime de ses manifestations extérieures, c’est ce que nous enseigne l’art du grotesque déployé par Verhoeven et son équipe dans la mise en scène des visions et de la possession. Aussi absurdes et excessives que ces scènes puissent paraître, aussi gratuites qu’on puisse les juger, – car après tout quel besoin a-t-on de voir ce que Benedetta voit pour percevoir toute l’ambiguïté de sa posture ? –, elles pointent avec ironie l’entrelacement indissociable de la croyance en dieu et en soi-même, en ses valeurs et en sa place au sein de l’Église. C’est toute la teneur de l’opposition entre Benedetta, qui se voit comme élue et affirme qu’elle a vu ce en quoi elle croit (en un renversement du précepte de Saint Thomas) et Christina, qui se veut garante du sacré (le sens étymologique de son nom) comme invisible. D’un côté Virginie Efira, blonde, épanouie, dénudée, faisant mentir le conseil inaugural de « n’être pas trop bien avec son corps », de l’autre Louise Chevillotte, pâle, couverte, quasi spectrale, prête à sacrifier sa chair à son idéal.

Celle qui met le feu aux poudres, c’est Bartolomea (en tirant le fil étymologique, « fille de la guerre »), cette sauvageonne qui n’a honte de rien, ni de ses humeurs psychologiques ni de celles de son organisme, et certainement pas de son désir. Dressée au sexe incestueux et non-consenti, c’est d’abord dans la domination et l’animalité qu’elle perçoit le rapport à l’autre, ce qui explique sans doute que ses approches l’assimilent dans les visions de Benedetta aux serpents attracteurs du péché. Agent du démon, Daphne Patakia ? Non, pour sa « sœur » devenue sa « mère » (le rapport incestueux est toujours là, mais féminisé) qui veut voir en elle un instrument de son Jésus, celui avec qui l’amour a toujours pris une tournure sinon romantique du moins charnelle (ce qui peine à expliquer son approche hétéronormée du sexe lesbien, c’est le principal reproche qu’on peut adresser à l’écriture du film). À travers l’amour particulier, c’est l’amour universel qui transcende la sainte Benedetta.

Mais ce qu’elle considère comme acte religieux n’est pour les hommes rien d’autre qu’un péché mortel, d’après eux si contre-nature qu’ils peinent à en envisager la réalité. Car le véritable enjeu des luttes de pouvoir, c’est bien le corps des femmes, celui qu’on cache sous des vêtements inconfortables pour les empêcher de s’épanouir, qu’on laisse pourrir dans le silence des cellules de moniales, qu’on ne dénude que pour le blesser et le flétrir et certainement pas l’aimer… même si le nonce ne répugne pas à laisser derrière lui quelque descendance, à l’occasion. C’est là toute l’hypocrisie d’une société patriarcale jusque dans ses croyances, pour laquelle Benedetta incarne la révolte absolue, celle qui mêle le corps et l’esprit.

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5 commentaires sur “« Benedetta » ou le mentir-vrai de la foi

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    1. Merci ! Il faut dire que la mise en scène de Verhoeven est particulière, moi-même j’étais partagée entre des scènes que j’ai trouvées géniales et d’autres qui m’ont sorties de l’histoire par leur aspect grotesque.

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