« Her job », l’émancipation par le travail

affiche-film-her-jobPanayiota a toujours été femme au foyer. Mais avec la crise qui frappe durement la Grèce et son mari au chômage, tout argent est bon à prendre. Elle est embauchée comme technicienne de surface dans un nouveau centre commercial…

J’avais remarqué l’affiche très graphique de ce film lors de sa sortie l’année dernière, mais il était un peu passé inaperçu et n’était pas resté très longtemps au cinéma. Après avoir découvert Wadjda, j’étais dans une veine « films d’émancipation féminine » et j’ai retrouvé le long-métrage de Nikos Labôt sur la plateforme de ma médiathèque.

Je savais à peine de quoi il était question et n’avais pas d’attente particulière, aussi me suis-je coulée sans difficulté dans l’histoire qui nous est proposée, d’autant plus facilement que le film a une narration très claire et lisible. La scène d’ouverture expose la vie de Panayiota et l’épuisement moral que celle-ci peut générer : la jeune femme est à la fois en train de passer l’aspirateur, de surveiller son petit garçon, de réprimander sa fille qui salit volontairement derrière elle et de faire cuire le repas sous les exhortations de son mari. C’est la tyrannie de la vie domestique à l’ancienne qui s’exprime dans toute sa splendeur. Il faut dire que Marisha Triantafyllidou incarne un personnage qui part de très loin en termes d’émancipation : passée de la domination d’un père à celle d’un époux, peu instruite (elle déchiffre péniblement son horoscope dans les magazines), elle est habituée à obéir et à se plier en quatre pour répondre aux exigences de chaque membre de la famille.

Forcément, pour un employeur peu scrupuleux, une salariée comme Panayiota, c’est un pain béni. Certes, elle n’est pas très dégourdie au début (on ressent avec force son stress lors de l’entretien et des premiers essais du robot-aspirateur), mais elle est pleine de bonne volonté, ne pose jamais de question sur les conditions de travail, accepte toujours plus d’heures supplémentaires (dont rien ne dit qu’elles soient payées…) avec le sourire. Forcément, c’est en quelque sorte le passage d’une domination intra-familiale à une domination capitaliste et sociale.

Mais là où le scénario de Nikos Labôt et Katerine Kleitsioti est pertinent, c’est qu’il montre dans des petits moments volés, avec ses nouvelles collègues en particulier, mais aussi à chaque nouvelle découverte (essayer une jolie robe dans une boutique du centre commercial, retirer de l’argent, pouvoir offrir un cadeau à sa fille…), comme pour une femme aussi aliénée par l’emprise masculine, chaque parcelle de liberté est un gain d’émancipation. Si paradoxal que cela puisse paraître, et alors même qu’on ne peut douter de l’issue de ce travail qui prend et jette comme des mouchoirs, ce poste de technicienne de surface, qui dans l’imaginaire collectif n’est pas l’exacte image de la libération de la femme, représente une avancée considérable, au moins pour deux raisons.

La première, c’est le délicieux renversement des rôles qu’il produit au domicile de Panayiota. Pendant qu’elle enchaîne les heures sup et rapporte de quoi faire bouillir la marmite, son mari désœuvré se trouve contraint et forcé d’assumer les tâches domestiques qu’elle a toujours faites, et ses enfants perçoivent le changement, en particulier sa fille qui semble acquérir un nouveau respect pour sa mère. La deuxième, c’est la découverte de l’amitié. Jusqu’alors terriblement isolée, ne fréquentant que la voisine, Panayiota, dont l’interprète sait faire transparaître toute la timidité et la gêne au début, apprend à se lier avec d’autres femmes. En dépit des conflits de vestiaires, le film démontre la puissance de la sororité : d’un goûter d’anniversaire à de menus services rendus, d’un café à la pause qui permet d’échanger un peu à des conseils professionnels, d’une présence subie des autres au quotidien à des entrevues choisies hors du cadre du travail. On reste dans un registre social marqué par l’amertume de la crise grecque, mais même si Panayiota ne peut pas tout gagner, elle aura au moins perçu un éventail de possibles destins féminins et appris à faire entendre, au moins un peu, sa voix.

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