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loisauvageSophie Erhenkrantz élève seule sa fille. Un jour, l’institutrice lui annonce que Camille est « une catastrophe ». Le terme fait ressurgir les traumatismes d’enfance de l’auteur de modes d’emploi, dont toute la vie bascule.

J’aime assez les histoires d’école, les romans qui traitent de l’institution scolaire, les témoignages d’enseignants, les perles du bac et autres anecdotes qui me rappellent un milieu que je connais bien. C’est ce qui m’avait d’abord séduite dans La Loi sauvage, l’évocation des dommages que peuvent causer un simple mot prononcé trop vite pour caractériser une enfant.

Sauf que, si l’institutrice, appelée « la maîtresse » de façon fort enfantine dans le titre des chapitres, tient une place prépondérante dans le livre, l’enfant, elle, est assez peu évoquée. De Camille, on ne voit que ses jeux dans le bain, son goût pour les surprises des Kinder, la Marseillaise et les histoires de requin, sa patience envers une mère fragile, et ses larmes abondantes alors qu’on a pourtant évoqué au début de l’ouvrage une enfant qui ne pleure presque jamais…

C’est la première des incohérences d’un livre qui ne s’effraie pas des contradictions. En cause, le point de vue adopté, celui de la mère, sérieusement névrosée au bas mot, et potentiellement rendue folle par un syndrome post-traumatique traîné depuis l’enfance. On aurait voulu prendre fait et cause pour cette femme qui se révolte contre l’injure faite à son enfant, et qui tente à tout prix de démontrer l’intelligence et la valeur de sa fille. D’où des pages dégoulinantes de guimauve sur toutes les qualités de Camille, ressassées en boucle sans que le portrait n’y gagne en profondeur.

En effet, l’enfant n’est finalement qu’un prétexte à l’évocation des problèmes de sa mère. Ce n’est pas tant Camille que Sophie voudrait protéger, que l’enfant qu’elle fut elle-même et qui subit l’injustice sous la forme de l’insulte raciste d’une camarade, appuyée par une institutrice dont les actes sont peu vraisemblables. En cause aussi, la solitude d’une femme orpheline, dont l’ami devenu amant s’est évaporé dix ans plus tôt à l’annonce de sa future paternité. Tout n’est que ressassement dans la psyché de Sophie, et sous la plume de Nathalie Kuperman, tout n’est que longueurs et répétitions. Le lecteur sensé et un tant soit peu équilibré aura envie de secouer la narratrice, de l’arracher à ses délires sous forme de mode d’emploi de four, à ses visions glauques de chair d’agneau, à son obsession malsaine pour la maîtresse, au culte qu’elle voue encore, des années plus tard, à cet homme lâche avec qui elle a, on le comprend à demi-mot, partagé à peine plus qu’une nuit d’intimité.

Que vaut alors le réquisitoire contre l’institution scolaire, s’il est porté par une femme instable, dont on finit par se dire qu’il vaudrait mieux que la garde de son enfant lui soit retirée ? On prend en sympathie Camille, qui doit taire ses inquiétudes d’enfant pour ne pas affoler sa mère paranoïaque, et on referme le livre avec un mélange de pitié et d’exaspération. « Catastrophe », a dit la maîtresse, ce qui signifie bouleversement profond. Ce roman, pour ma part, ne m’aura pas bouleversée.

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