autorisationdepratiquerlacourseàpiedChristine s’entraîne dur pour courir un marathon, Romain est hanté par un accident et voit son couple avec Louise partir à vau-l’eau, Julien voudrait être comme tout le monde, Jean tente de faire accepter son divorce à ses filles, Stéphane n’en peut plus des jeunes de son quartier… Et pendant ce temps, un écrivain observe les clients de son restaurant préféré.

Il est très délicat de faire l’éloge d’un livre qui nous a profondément marqué. Disons-le d’emblée, Autorisation de pratiquer la course à pied est de ceux-là, de ceux dont on sait, avant même de les avoir refermés, qu’on y repensera plus tard, qu’on voudra les relire, qu’on y trouvera des éléments qui nous avaient échappé, que certaines phrases nous suivront quoi que l’on fasse. La Grande Librairie vient de publier la liste des 20 livres qui ont changé la vie des Français. Si je me pliais à l’exercice, ce recueil figurerait sans doute dans la mienne.

Certes, je ne suis pas objective : j’ai entamé cette lecture après avoir fini Toute ressemblance avec le père, le premier roman de Franck Courtès qui m’avait déjà beaucoup plu. J’ai donc lu ses nouvelles en y repérant les germes des personnages de son roman, et j’ai été surprise de constater la grande cohérence de son univers. L’opposition ville/campagne, l’absence du père, l’œil du photographe, les variations amoureuses, autant de thèmes de prédilection que l’auteur ne cesse de creuser, sans pourtant se répéter.

Et puis, à la lecture de certaines nouvelles telles que « Mauvaise pioche », je n’ai pu m’empêcher de songer à un autre recueil qui m’avait enthousiasmé, celui d’Anna Gavalda. Comme dans les meilleures nouvelles de Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, Franck Courtès n’a pas peur de placer ses personnages dans des situations délicates, voire terribles. Comme s’il fallait les pousser dans leurs retranchements pour qu’ils révèlent leur essence. Et ce qui en ressort, c’est un sentiment puissant de vérité. Les personnages de Franck Courtès ne sont pas réalistes : ils sont vrais. Ce qu’ils vivent, des embarras du quotidien aux plus douloureux faits divers, d’autres l’ont réellement vécu, et c’est ce qui frappe à la lecture : comment avions-nous pu ignorer jusqu’ici que de tels événements se produisaient tous les jours dans la vie de gens qui pourraient être nos voisins de palier ? Pourquoi n’y avions-nous jamais réfléchi ?

Au plaisir de la lecture s’ajoute l’interrogation, car on ne peut s’empêcher de se mettre à la place de Romain ou Stéphane, d’avoir envie d’intervenir dans les conversations, de prendre parti pour l’un, de tendre la main à l’autre. À cela se mêle peu à peu l’admiration, au fur et à mesure que l’on recroise des silhouettes, au détour d’une page, et que s’ordonnent les pièces du puzzle. Inspiré par son métier de photographe, l’auteur a soigné ses compositions, du choix du décor à celui du point de vue. Parti de clichés et de faits divers, il détourne les attentes par des dialogues plus vrais que nature et transforme l’opinion initiale du lecteur comme on change de focalisation. On en ressort étonné, sonné, bouleversé. Changé.

Alors merci, monsieur Courtès, de nous prouver que la nouvelle peut être un grand genre littéraire.

 3 questions à… Franck Courtès

J’ai rencontré Franck Courtès à l’occasion du salon Radio France aime le livre. Il a accepté avec gentillesse de répondre à mes questions. 

  • Les nouvelles ont-elles été pour vous une manière d’entraînement avant votre premier roman ou est-ce un genre qui vous intéresse particulièrement et auquel vous pourriez revenir ?

Je n’ai cessé d’écrire des nouvelles, même pendant la rédaction de mon roman et du prochain en cours. Soit je note l’idée pour plus tard, soit si j’ai un peu de temps je la rédige. J’y reviendrai donc certainement avec un recueil de temps en temps. Elles m’ont donné accès au roman, bien sûr, mais l’exercice de la nouvelle ne peut être regardé comme un simple entraînement au roman, un tremplin. C’est un genre très exigeant sur le rythme et la tension. Un équilibre très fin.

  • On retrouve des éléments de votre propre vie (notamment votre profession de photographe) chez vos personnages masculins. La fiction est-elle pour vous un masque de l’autobiographie ou les éléments réels sont-ils de simples supports pour l’imagination ?

Je ne m’intéresse pas particulièrement à l’autobiographie. Les éléments de la réalité sont ma base de travail par l’habitude de la photographie, qui se sert obligatoirement du réel, quitte à le travestir lors du cadrage, de l’éclairage ou du choix de l’instant. Je fais de même en littérature, je joue beaucoup avec le réel.

  • Vos nouvelles ont tendance à partir d’une situation stéréotypée pour la moduler par un changement de focalisation, comme on ferait la mise au point d’un cliché. Est-ce que pour vous l’écriture s’apparente à la photographie ?

Oui, le travail d’écriture est en effet une forme de mise au point sur un angle précis, comme en photo avec la profondeur de champ. Selon votre profondeur de champ, une même image peut avoir deux significations différentes. Dans mes textes, j’avance dans l’histoire en choisissant une certaine profondeur de champ, qui change tout ou qui oriente le lecteur sur l’enjeu du texte. Et disons qu’une certaine dose de malice permet d’éviter l’ennui et les stéréotypes.

Un grand merci à Franck Courtès pour ses réponses, son écoute et sa simplicité.

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