jeuneetjolie.jpgÉté : sur la plage abandonnée, Isabelle, 17 ans, perd sa virginité avec un vacancier. Automne : dans un hôtel de luxe, Isabelle, alias Léa, joue les prostituées pour clients aisés. Que s’est-il passé pour que cette jeune fille discrète décide de vendre son corps à des hommes plus âgés ?

Voilà bien un film qu’il ne fallait pas manquer : après avoir été annoncé comme un des favoris du festival de Cannes, le long-métrage s’est vu descendre en flammes par la critique suite à une polémique lancée par son réalisateur, François Ozon. Ce dernier avait affirmé qu’en mettant en scène une jeune fille qui se prostitue alors qu’elle n’a pas besoin d’argent, il ne faisait que réaliser un fantasme féminin courant. Misogynie avérée, tollé général, haro sur le baudet. Bref, un beau scandale mais au fond, que valait le film qui avait donné lieu à toute cette histoire ?

Je dois avouer que j’envisageais d’aller voir Jeune et jolie avant le mot malvenu de son réalisateur. Moi qui trouve que les films sur l’adolescence sont les trois quarts du temps ratés (voir, ou plutôt ne pas voir le vulgaire Et toi, t’es sur qui ?, le nunuche 15 ans et demi, le bling bling LOL, entre autres), il me semblait qu’après Catherine – Ludivine Sagnier dans Huit femmes – et Claude – Ernst Umhauer, Dans la maison – on pouvait attendre de François Ozon un portrait intéressant de cet âge troublé.

Tel est le cas, dans une certaine mesure. Marine Vacth campe une ado solitaire très crédible en jean et sweet-shirt. Dans son « uniforme » de prostituée (des talons hauts et un chemisier en soie piqué à sa mère), on sent bien qu’elle n’est pas elle-même. Au fond, on dirait une gamine qui joue à la grande dame avec les vêtements de maman : « on dirait que je m’appellerais Léa et que je serais tellement belle que les hommes riches paieraient pour m’avoir ». Face à ses clients, Léa n’est pas sûre d’elle, elle se contente d’imiter les actrices porno, ce qui en fait une sorte de caricature plus touchante que sexy – ce que laisse apparaître le comportement de ses clients, du vieil homme attendri qui se contente de préliminaires et la paye plus cher que prévu au client sans pudeur qui trouve qu’elle ne vaut pas le prix annoncé. Ce qu’aime Isabelle, avant tout, c’est le frisson de la transgression, la peur de l’inconnu. Pour elle, le sexe est un jeu. Qu’elle ait choisi ce terrain pour chercher ses limites, ce n’est pas si surprenant : tous les adolescents sont fondamentalement obsédés, qui l’ignore encore ?

On avait annoncé un film polémique et dérangeant. Pourtant, il m’a semblé bien moins choquant que ce qu’on aurait pu attendre – d’ailleurs, c’est peut-être ce qui gêne le plus les spectateurs. Une fois admis le postulat de départ – une jeune fille mineure se prostitue « pour le plaisir » – on s’attend à presque tout ce qui va suivre. Isabelle a même plutôt de la chance, pour autant qu’on puisse en juger : elle se trouve toujours dans un environnement luxueux et propre, n’est jamais frappée, rackettée ni violée, ne tombe pas dans un réseau… On aurait presque l’impression d’un passe-temps agréable, hormis le fait qu’elle ne choisisse pas ses partenaires. Seules scènes vraiment troublantes : la mort de Georges, et l’attitude d’Isabelle face à son beau-père, qui fera dire à sa mère qu’elle « a le vice en elle ». Au passage, on peut regretter que ce personnage en reste à des comportements caricaturaux comme cette expression de grenouille de bénitier et un mélange de sévérité larmoyante et de colère enfantine (voir la scène où elle tape sur sa fille comme un enfant qui piquerait une crise). Le beau-père (Frédéric Pierrot, toujours excellent) et le frère (Fantin Ravat) de l’héroïne sont nettement plus en nuance, et leur jeu mérite d’être salué.

Je vais sans doute faire polémique à mon tour, mais à mes yeux, ce film est une sorte de version contemporaine de « La Boum », célèbre film d’ados des années 80 qui fit connaître Sophie Marceau. Certes, Isabelle a 17 ans et ne se contente plus d’embrasser les jolis garçons dans les soirées. Mais tout de même, les points communs sont nombreux : comme Vic en son temps, Isabelle vit dans un milieu aisé et est scolarisée au prestigieux lycée Henri IV. Comme elle, elle cache à ses parents sa vie amoureuse et choque par sa liberté d’esprit et de ton. Et la soirée de classe à laquelle elle se rend n’est pas sans faire penser à la mythique boum, le slow « Reality » étant remplacé par « Première rencontre » de Françoise Hardy (un choix musical plutôt judicieux). On pourrait objecter qu’Isabelle est bien plus transgressive que Vic, et donc moins « lambda ». Mais si on se replace dans le contexte des années 80, sortir en cachette dans des soirées adolescentes, se choisir un amoureux plus âgé, embrasser son propre père pour rendre ce garçon jaloux, n’était-ce déjà pas une attitude rebelle ? Au fond, dans les deux cas, l’héroïne ne représente pas l’adolescente moyenne, mais un cas à part, qui exacerbe les pulsions de ses consœurs.  L’adolescente moyenne, c’est plutôt la bonne copine un peu naïve – Pénélope dans La Boum. Dans Jeune et jolie, ce serait Claire, qui dit en plaisantant qu’elle aurait dû garder le numéro de l’homme qui les avait abordées dans la rue pour qu’il lui paye un sac de marque, mais trouverait au fond écœurant de coucher avec celui-ci, et qui vit sa première expérience sexuelle (décevante, selon un cliché déculpabilisant très en vogue) avec son petit ami de son âge.

Au final, si le film pose une situation intéressante et crédible, on peut regretter qu’il s’en tienne à la partie émergée de l’iceberg. On aurait aimé comprendre davantage Isabelle, et la voir confrontée à des situations plus violentes, sans doute plus proches de la réalité. Ozon en reste à une vision fantasmée de la prostitution, sorte de métaphore de la transgression et du passage à l’âge adulte. À ne pas montrer aux jeunes filles influençables, donc, sous peine de leur donner des idées…

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