michaelkohlhaas.jpgEn route pour aller vendre des chevaux, Michael Kohlhaas est confronté à un pont à péage, dont le portier lui affirme qu’à défaut d’un sauf-conduit, il doit laisser deux magnifiques chevaux noirs en pension au château du seigneur local. Le maquignon, forcé d’accepter, mandate son valet auprès des chevaux. Mais quand il revient au château pour récupérer ses bêtes, il les découvre en piteux état, ainsi que son valet, sur lequel les hommes de main du seigneur ont lâché les chiens. Michael Kohlhaas décide de demander réparation…

Il y a des films qu’on va voir parce que la bande-annonce nous a attirés, d’autres parce qu’ils sont tirés d’un livre qu’on a aimé, d’autres par hasard… Michael Kohlhaas n’est pour moi pas de ceux-là. Je n’avais jamais rien lu de Kleist, je ne connaissais pas le réalisateur du film, et l’affiche moyenâgeuse ne m’enthousiasmait pas plus que cela, n’étant pas une grande adepte des films historiques. Il me semble que ceux-ci souffrent souvent d’une sorte de distorsion temporelle entre des décors et costumes soignés et des visages d’acteurs contemporains bien connus, de sorte qu’on n’arrive pas à rentrer dans l’histoire, troublé par l’idée que c’est Untel qui joue à se déguiser. Mais ce film avait pour lui un atout majeur appelé Mads Mikkelsen.

J’avais découvert l’énigmatique acteur danois dans Jagten (La Chasse en français), où il jouait le rôle d’un homme injustement accusé d’attouchements sexuels par une petite fille. Prix d’interprétation à Cannes pour ce rôle, Mikkelsen, véritable star dans son pays, a commencé à être courtisé par l’étranger : on peut désormais le retrouver en rôle-titre de la série américaine Hannibal. C’est donc lui qu’a choisi Arnaud des Pallières pour incarner le maquignon floué. Un choix que le réalisateur justifie en affirmant qu’il ne voyait aucun acteur français capable d’interpréter ce rôle. Une pointe de chauvinisme pourrait me pousser à discuter cette assertion, mais il faut admettre que le choix était on ne peut plus pertinent. Le regard perçant et les traits creusés de l’acteur le rendent crédible en bourgeois du Moyen Âge, et son jeu en intériorité s’adapte à merveille à ce personnage torturé.

Notons au passage que Mads Mikkelsen ne parle pas français, et qu’il joue donc en phonétique dans le film. Voilà une grosse prise de risque : comment transmettre une émotion quand on ne comprend pas ce qu’on dit ? J’étais un peu inquiète à ce sujet, mais finalement, l’acteur s’en sort très bien. Passées les quelques premières minutes du film où son accent peut perturber le spectateur, on s’y fait d’autant mieux que Michael Kohlhaas n’est pas un grand bavard. Le film est du genre silencieux, c’est le moins que l’on puisse dire : très peu de dialogues (mais un long – très long – monologue du pasteur), presque pas de musique… Le peu de dialogues respecte assez bien le livre, mais le choix des quelques musiques moyenâgeuses lancinantes serait du genre à donner la migraine ! Pire : un parti-pris étrange a conduit l’équipe du film à enregistrer les bruits de la vie courante particulièrement fort. C’est ainsi qu’on entend les bourrasques nous souffler dans les oreilles, et, surtout, pendant presque toute la durée du film, les mouches qui volètent autour des chevaux !

Autre point faible à mes yeux, certains choix de cadrage et de montage qui perdent complètement le spectateur pendant les scènes d’action. Je pense en particulier au moment où Kohlhaas et ses hommes pénètrent dans le château du seigneur pour se venger. On aperçoit des escaliers, on entend siffler des arbalètes, les images se succèdent à grande vitesse, les plans ne sont pas clairs, et on finit par ne plus savoir qui est de quel camp et qui a tué qui ! Ceci dit, dans l’ensemble, l’économie du film est cohérente, et respecte à peu près le schéma narratif du livre. Toutefois, il ne s’agit pas d’une retranscription fidèle puisque de Fallières choisit d’emblée de déplacer l’histoire d’Allemagne en France. Il nous épargne de ce fait l’embrouillamini de titres de noblesse (Princes, chambellans…) dans lequel on peine à se retrouver dans le livre. De même, il choisit d’évincer certains épisodes (toute l’histoire de la prophétie de la bohémienne) et d’ajouter plusieurs personnages (la fille de Kohlaas, jouée avec brio par Mélusine Mayance, ainsi que le jeune pasteur qui la prend en charge). Il en ressort un Kohlhaas à la fois plus humain et moins faillible. Si celui du livre se prend un peu trop pour un saint et cherche non seulement à obtenir justice mais aussi à faire souffrir en retour ceux qui l’ont offensés, le protagoniste du film est totalement habité par sa mission et son idéal. À la manière des super-héros contemporains, il doute parfois du bien-fondé de son action mais ne faiblit pas, et accepte de devoir sacrifier tout ce qui lui était cher pour accomplir sa mission. Pas d’effets spéciaux ni de magie ici, mais le pouvoir impressionnant de fédérer la foule des opprimés contre les injustices de l’autorité.

Un film intéressant, plus dans ses choix de casting et d’économie générale que dans ses parti-pris esthétiques qui peuvent agacer ou égarer le spectateur. La parabole sur la justice, conforme pour l’essentiel à l’œuvre de Kleist –  dont les défauts sont au fond un peu les mêmes que ceux du film –, est particulièrement bien servie par Mads Mikkelsen, toujours aussi impressionnant.

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