et-mon-coeur-transparent.jpgIrina Rubinstein est morte brutalement, dans une voiture qui n’était pas la sienne, tombée à l’eau alors qu’elle était censée se trouver à l’aéroport. Son mari Lancelot, doux rêveur perdu depuis la perte de sa belle, tente tant bien que mal de recoller les morceaux du passé pour comprendre le choc présent… 

Les livres de Véronique Ovaldé sont ce que j’appellerai des « romans d’atmosphère ». J’avais déjà lu il y a quelques années Les hommes en général me plaisent beaucoup, séduite par ce titre original. C’est d’ailleurs la même raison qui m’a poussée vers Et mon cœur transparent. Pourtant, un titre énigmatique qui laisse espérer beaucoup peut parfois conduire à une déception. C’est en quelque sorte ce que j’avais vécu en découvrant l’univers ovaldien : j’attendais tellement d’entendre parler de flirts et de séduction que j’avais été comme pétrifiée par l’ambiance étouffante, glauque et moite du livre. Curieusement, j’ai tout oublié ou presque de l’intrigue, seule me restait cette impression physique de la lecture.

Pas de touffeur orageuse dans ce roman au titre verlainien, mais la blancheur glacée d’un grand nord fantasmatique. L’absence de repères géographiques clairs et la construction d’un univers parallèle au nôtre contribuent sans nul doute au dépaysement du lecteur. Mais surtout, il faut saluer la capacité sidérante de l’auteur à évoquer les sensations avant tant de justesse et de précision. Les couleurs, les odeurs, le son d’une voix, le grain de la peau, rien n’échappe à cette écriture tantôt nerveuse, tantôt alanguie. On retiendra ici particulièrement les perceptions troublées du héros sous calmants : « l’impression effrayante qu’un nid de tarentules a élu domicile dans son cerveau, ça grouille, ça tisse de la soie et c’est venimeux », « son chagrin lui semble aussi palpable que l’air noir et odorant qui l’entoure »…

Mais qui dit roman d’atmosphère ne dit pas personnages falots. Lancelot Rubinstein, dont la seule dénomination annonce déjà l’étrangeté, est un homme bien singulier. Correcteur d’épreuves – ce qui donne lieu à ce passage savoureux sur ce métier qui n’a pas manqué de faire rire l’éditrice en herbe que je suis : « Oui… mmmh… j’ai fini ma relecture (Il s’est demandé pourquoi il accompagnait toujours ses conversations téléphoniques avec cet éditeur de petits bruits de bouche, peut-être cet homme le mettait-il mal  l’aise, cet embarras l’obligeait parfois à émettre quelques blagues absurdes qui ne faisaient que confirmer pour son interlocuteur que le choix de vie des correcteurs (je vis je mange je dors je me branle je travaille chez moi, envoyez-moi donc un coursier) était un choix de sociopathe.) » –, Lancelot n’est pas très habitué à la compagnie des hommes. Il les observe avec une curiosité un peu éteinte, à l’instar de son comportement envers sa première femme, Elisabeth. Lancelot préfère de loin les arbres, qui le fascinent, et les objets, même si ces derniers ont une fâcheuse tendance à disparaître sans crier gare. En quelques traits de caractère et manies particulières, l’auteur trace un portrait lunaire et captivant.

Quant à l’intrigue, si le montage en flash-backs laisse par moments perplexe, il a au moins le grand mérite de préserver jusqu’au bout le mystère de la mort d’Irina. Arriver à mêler passé et présent, à déposer des indices qui seront collectés vingt pages plus loin, à tenir le lecteur en haleine malgré la lenteur de certains passages, toutes ses vertus de romans policiers sont bien présente dans ce livre. Pourtant, les flics sont relativement discret et le héros un bien médiocre enquêteur. Mais la curiosité du lecteur est d’autant plus vive qu’il ne serait pas surpris d’en rester à l’incompréhension face à cette Irina troublante et fuyante. C’est peut-être le plus grand reproche qu’on pourrait faire à l’auteur, d’ailleurs : celui de n’avoir pas réussi à rendre cette femme insaisissable plus attachante.

Un beau roman bizarre, donc, bien mené, avec quelques perles au sein d’une écriture relativement facile et plaisante. Un cheminement intérieur intéressant croisant deux interrogations cruciales : connaît-on vraiment ceux qui partagent notre vie ? Et : comment vivre avec l’absence ? Une vraie singularité, en tout cas, et un livre qui laisse une trace, comme un parfum entêtant.

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