Entretien avec Anaïs Volpé et Souheila Yacoub autour du film Entre les vagues

La réalisatrice et l’une des deux actrices principales sont venues présenter le film au Festival du Film Francophone d’Angoulême 2021, l’occasion de cet échange…

  • Quel est le point de départ de ce film ?

A.V. : « Le point de départ, c’est l’envie de raconter une histoire d’amitié dans le milieu du théâtre. J’avais vu beaucoup de films où les femmes dans les milieux artistiques se font concurrence, et en profitent pour se cannibaliser au passage. Je trouvais intéressant de montrer d’autres histoires, qui existent aussi, d’amitié malgré la rivalité, et d’y mettre pas mal d’émotions, dans les moments difficiles mais aussi très joyeux qu’on peut avoir avec un(e) ami(e). »

  • Avez-vous écrit la pièce de théâtre qui est jouée dans le film ou est-ce une pièce préextistante ?

A.V. : « C’est une pièce que j’ai écrite. J’avais envie d’écrire une pièce sur l’exil, sur la notion de voyage, puisque les deux héroïnes du film sont elles-mêmes en train de vivre à leur manière un voyage émotionnel, je trouvais intéressant de faire ce parallèle. »

« Ça me passionne beaucoup de mélanger les arts »

  • Est-ce quelque chose qui vous tient à cœur dans tous vos projets de mêler des formes stylistiques différentes ?

A.V. : « Oui je crois que ça me passionne beaucoup de mélanger les arts, sur mes précédents projets déjà : mon premier film était accompagné d’une installation artistique et d’une série web. J’aime mélanger les influences artistiques pour fabriquer du cinéma. »

  • C’était donc important d’avoir des comédiennes pour ces rôles qui viennent du théâtre ?

A.V. : « Oui… »

S.Y. : « Ah oui ? Je savais pas que c’était important pour toi, c’est une bonne question ! »

A.V. : « Très important ! Comme le film mêlait du théâtre et qu’il fallait qu’on croie à la virtuosité de ces actrices sur scène, c’était important pour moi que ce soient des actrices qui puissent comprendre cet ADN, ce langage émotionnel de la scène et du travail au théâtre. Je cherchais des actrices ce que j’appellerais « terriennes », et j’avais l’impression en rencontrant Souheila Yacoub et Déborah Lukumuena qu’elles avaient ce langage-là, en tout cas qu’on se comprenait. On avait eu la sensation d’être passées par la même « école » du théâtre. »

Entre Les Vagues 7 ©AlexandreDesane
©AlexandreDesane
  • Et vous Souheila, vous avez l’impression que ça vous a aidée d’avoir fait du théâtre pour ce rôle ?

S.Y. : « Ah oui ! Je pense, parce que ce ne sont pas les mêmes codes de jeu, la même façon d’approcher un texte, la diction n’est pas la même. On a eu la chance, Déborah et moi, d’avoir été au conservatoire. Le corps n’est pas non plus le même sur scène, on ne se déplace pas de la même façon. »

A.V. : « Le théâtre amène aussi une exigence dans la discipline. »

S.Y. : « C’est physique, c’est ancré. Ça se sent tout de suite quelqu’un qui n’a pas eu la chance de faire des cours de théâtre, ce ne sont pas les mêmes types d’acteurs. »

  • C’est un film sur l’amitié féminine, on trouve le terme « amisœur » dans les remerciements. Qu’est-ce que ça signifie pour vous l’amitié féminine ?

« C’est aussi beau qu’une histoire d’amour »

A.V. : « C’est un hommage. J’ai toujours aimé les films d’amour mais j’adore aussi les grandes histoires d’amitié. Avoir un ou une ami(e) très important(e) dans sa vie c’est extraordinaire. Quelqu’un qui nous accompagnera jusqu’au bout, dans les moments difficiles. »

S.Y. : « On ne choisit pas sa famille mais on choisit ses ami(e)s. »

A.V. : « C’est un choix de cœur, c’est fort comme pacte. C’est aussi beau qu’une histoire d’amour. On a tous au moins un ami qu’on connaît depuis des décennies et avec qui on a traversé des moments très joyeux, très durs, avec qui on a grandi, on a évolué et « on se sait » quoi. Comme une fratrie qu’on choisit nous-mêmes. »

Entre Les Vagues 3 © Unité
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  • Comment avez-vous créé cette alchimie avec Déborah ?

S.Y. : « Déjà on se connaissait un petit peu du conservatoire, je savais qui elle était et elle savait qui j’étais. On a fait des répétitions, parce qu’au-delà de créer cette amitié, le scénario n’était pas facile, il y avait beaucoup d’enjeux, beaucoup d’émotions, ça passe par toutes les couleurs. On a beaucoup été en cohésion. Aussi parce qu’on vient du théâtre je crois, on a un peu la même façon de travailler qui était très importante. Toutes les deux dans le jeu on aime aller très loin en profondeur, tester des choses différentes, et puis refaire quand c’est pas bien. Déborah est une actrice qui donne énormément, c’était très agréable quand on jouait ensemble. Je ne dirais pas que c’était facile, mais on se donnait beaucoup de force l’une à l’autre. Et même moi quand j’ai vu le film je me suis dit « waow, on a l’impression qu’on est potes depuis des années ». »

A.V : « Ça tu arrives à le voir à l’écran ? »

S.Y. : « Oui et j’avais très peur de ça. Justement, pour rendre hommage à mes amies et tes amies, je voulais faire honneur. Et avec Déborah on a été soudées et on a bien travaillé ensemble. »

A.V. : « Elles sont très exigeantes, c’est ce que j’aime très fort chez elles au-delà de leur talent naturel. Ce sont des bosseuses. Elles ne s’arrêtent pas, ce n’est pas de l’à peu-près. C’est précis et c’est rassurant pour un(e) réal. Je peux vous assurer que c’est rare. Je vais dire un truc que je devrais dire plus souvent en interview, ça peut paraître banal mais avoir des acteurs/trices qui connaissent leur texte, c’est beau. Mais je n’avais aucun doute en les choisissant, je savais que c’étaient ces filles-là. »

S.Y. : « Quand j’avais passé le casting, il y avait plein d’autres comédiennes, qui étaient super, mais parfois c’était à peu-près. Et puis c’est le duo, ce n’est pas seulement elle ou moi. Avec Déborah, en sortant du casting, je ne savais pas encore que j’étais prise mais je sentais que c’était là. Sans qu’on se connaisse tant que ça, c’était comme si on était sur la même longueur d’onde. »

Entre Les Vagues 2 © Unité 2
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  • Il y a comme un troisième personnage dans ce film, c’est la caméra. Elle accompagne tout le temps les deux filles et semble dotée d’une émotion propre. On repère les moments où elle paraît s’émouvoir à l’apparition du flou. Comment est-ce né ?

« Organic shot ! »

A.V. : « J’adore quand il y a des moments un peu flous, qu’on perd un tout petit peu le point, pas de façon démesurée bien sûr, mais j’adore ça. Je trouve que ça donne une âme, quand l’image est très travaillée, mais aussi un peu accidentée, sautillante. J’aime ça et pour ce film, je trouvais que ça servait bien le propos, que ça reste organique. »

S.Y. : « Organic shot ! »

A.V. : “On appelait ça comme ça. Sean Price Williams, le chef opérateur américain, j’aime beaucoup son travail depuis des années, et je voulais vraiment que ce soit lui et pas quelqu’un d’autre. Le choix de cette caméra assez légère, qui fait une colorimétrie vraiment particulière, le choix de l’étalonneur aussi. J’ai choisi quelqu’un non seulement qui a un amour pour cette caméra et qui la maîtrise très bien, mais aussi pour le style d’images que moi j’avais en tête. On était complètement raccord, autant avec le chef opérateur qu’avec l’étalonneur, pour arriver ensemble à cette image, même si c’est Sean qui fait toutes les lumières. Tout ça pour dire que le choix de cette caméra mobile, et de ne pas avoir trop de technique au niveau de l’image était un vrai choix pour qu’on oublie presque tout ça et que ce soit du jeu-vérité. »

S.Y. : « Organic shot ! » (rires)

  • Il y a aussi un travail des lumières et des couleurs, “les lumières de la ville » avec beaucoup de scènes nocturnes. On trouve aussi beaucoup de doré et de brillant, est-ce que ça a une symbolique particulière ?

A.V. : « Non, je pense qu’il y a des choses qui sont inconscientes. Il y avait une envie de fête, sans doute exacerbée après le Covid. »

Entre Les Vagues 5 © Unité
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S.Y. : « Je pense qu’il faut souligner le travail de la costumière [Alexia Crisp-Jones]. On ne voit pas souvent dans les films français ce genre de prise de risque de costumes complètement paillettes, dorés, bling-bling, que les ingés son détestent parce que ça fait trop de bruit. Je me souviens au casting tu disais que tu voulais deux filles qui sortent, qui sont exubérantes, qui respirent la vie, la joie. »

A.V. : « Et qui se sapent de façon totalement originale, qui sont coquettes. J’ai plein de copines qui adorent les vestes avec des brillants. Et un jour elles peuvent mettre un jean/tee-shirt. »

S.Y. : « Entre ça et l’image de Sean, les lumières, c’est très flamboyant. »

A.V. : « Après, selon les goûts et les couleurs, les gens vont y être sensibles ou pas. Mais c’était l’envie. »

  • Pendant longtemps, on ne sait pas comment les deux amies se sont rencontrées. Comment avez-vous choisi où placer la scène de leur rencontre dans l’économie du film ?

A.V. : « Parmi toutes les petites choses qui dans le film sont des choses de ma vie, j’ai rencontré une de mes meilleures amies, qui est comme ma sœur aujourd’hui, dans une laverie. Et j’avais toujours envie de mettre cette scène à la fin. Il y a eu une version du scénario où le présent était entrecoupé de flashbacks, du plus récent au plus ancien. La seule chose que j’ai gardé, c’est ce dernier flashback. »

S.Y. : « En plus c’est assez fort ce symbole de la laverie, parce que quand j’ai débarqué à Paris il y a sept ans, je n’avais pas de machine, et c’est vrai que tu fais beaucoup de rencontres dans les laveries automatiques. »

  • Qu’est-ce qui a été le plus grand challenge dans le tournage ?

« Il y avait une adrénaline d’exigence »

Toutes les deux : « Un tournage en 21 jours ! »

S.Y. : « C’était l’enjeu pour tout le monde. Et aussi l’après-Covid. C’était juste après le premier confinement, on tournait dans les rues, et tout d’un coup il y avait un homme avec un masque qui passe derrière, et justement on ne voulait pas montrer ce côté-là. L’urgence de faire un film… »

A.V. : « Il y avait un enjeu pour nous tous. Pour les actrices, avec votre passion et votre sérieux vous aviez envie d’y arriver, donc c’est toujours accompagné de la peur de quelque chose, pareil finalement pour Sean Price, qui n’a pas de preuves à faire mais c’était mis la barre haute. Moi j’avais très peur aussi même si j’avais très envie. Toute cette pression, c’était tendu dans le bon sens, il y avait une adrénaline d’exigence. »

S.Y. : « Plus des petits coups d’imprévus, et le Covid… »

A.V. : « Tu sais que ça peut s’arrêter à tout moment, il y a les bars qui ont refermé pendant le tournage. On a tourné une scène de déambulation dans les bars deux jours avant. »

S.Y. : « On a tourné dans la nuit, alors que c’était le couvre-feu, avec la dérogation tournage. À Pigalle, c’était vide, c’était hallucinant. »

  • Et pourquoi avoir choisi New York pour la pièce ?

A.V. : « Parce que c’est pour moi une ville qui ne s’arrête jamais, bouillonnantes, et ces filles ne s’arrêtent jamais. Quand elles ne sont pas en train de jober, elles sont en train de jouer, ou de passer des castings, c’est un tourbillon, et New York est un tourbillon. Je voulais vraiment que ça parle de l’exil et des gens qui rêvent de s’exiler. Et c’est aussi la ville qui ne dort pas et ne meurt pas, et je crois que leur amitié, quelles que soient les difficultés, continue de rester en ébullition. »

Merci à Anaïs Volpé et Souheila Yacoub pour leur énergie et leur investissement dans l’échange.

 

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