« La cérémonie » : salauds de riches, cinglées de pauvres

Sophie est embauchée comme « bonne à tout faire » chez les Lelièvre, une famille bourgeoise recomposée. Elle leur cache son analphabétisme et se lie avec la postière, Jeanne, que Monsieur Lelièvre accuse d’ouvrir son courrier…

Sous ce titre assez surprenant par rapport au contenu du film, qui ne présente ni cérémonie religieuse ni événement laïque comme un mariage par exemple, se cache en fait une référence littéraire à la pièce Les Bonnes de Jean Genet. Pourtant, ce n’est pas de cette œuvre que le film est adapté, mais bien du roman de Ruth Rendell, A Judgement in Stone. Le point commun de toutes ces œuvres : l’affaire Papin, un fait divers sordide qui défraya la chronique dans les années 30 et inspira de multiples artistes.

Pour Chabrol et sa co-scénariste Caroline Eliacheff, qui l’aide à rendre réaliste la psychologie de la domestique analphabète, cette histoire est une aubaine : elle lui permet de réaliser un film à la fois politique et ironique, sous l’aspect d’un drame psychologique. Très finement écrit, le long-métrage fait de cette opposition entre deux personnes modestes et une famille de la grande bourgeoisie une sorte de lutte des classes en miniature qui finit par renvoyer dos à dos la condescendance des uns et la folie des autres.

D’un côté, nous avons les Lelièvre, un couple riche et sûr de son statut social. Jean-Pierre Cassel incarne un type désagréable qui pense que tout lui est dû, n’hésite pas à rudoyer le « petit personnel » et veut surtout qu’on le laisse profiter en paix de sa passion pour la musique classique. Jacqueline Bisset est une patronne qui se veut bienveillante mais va en fait minimiser le travail de son employée et lui en rajouter le dimanche sans scrupule. La fille de monsieur, Mélinda (Virginie Ledoyen) est le personnage le plus intéressant de la famille : elle pousse l’employée à se rebeller vis-à-vis des ordres injustes de ses parents, semble vouloir se lier avec elle, mais est en fait dans une forme de condescendance et profite bien de se faire servir autant que les autres. C’est une version plus subtile et sournoise du pouvoir. Quant au fils (Valentin Merlet), il marche sur les traces de son beau-père pour mépriser les personnes moins bien dotées financièrement que lui dans la vie.

De l’autre, la discrète Sophie (Sandrine Bonnaire) qui se fait volontiers renfermée et cassante pour protéger le secret de son analphabétisme. Mais ce n’est pas la seule chose qu’elle cache, comme on le découvre à mesure qu’elle se lie avec Jeanne (Isabelle Huppert). Alors que Sophie voue un certain respect à ses employeurs/euses, Jeanne n’a pas ce réflexe. Elle est ouvertement envieuse des richesses de la bourgeoisie et impertinente avec tous et toutes. Son engagement au Secours populaire est une façon à la fois de s’isoler de la classe des nécessiteux/ses, en se plaçant du côté des bénévoles, mais aussi de mettre mal à l’aise les donateurs/trices en leur faisant remarquer la piètre qualité des rebuts donnés à l’association. Jeanne aime choquer et ne respecte rien ni personne, mais elle se prend d’affection pour Sophie, d’autant plus lorsque leurs tempéraments fouineurs s’accordent pour se trouver des points communs dans leurs passés respectifs. On est loin du cliché des « gentils pauvres » dans les films sociaux. Ici la lutte des classes ce n’est pas les vilains riches contre les pauvres méritants, non, ce sont des personnes aigries par l’oppression systémique mais aussi criminelles qui décident de se venger d’une famille qui a péché par orgueil, manque d’empathie et abus de pouvoir.

De nombreux éléments de la mise en scène mériteraient des analyses détaillées tant les symboles sont partout : les tenues vestimentaires, les programmes télés soigneusement choisis par la famille Lelièvre, réclamés par Jeanne ou consommés compulsivement par Sophie, et les très nombreuses scènes de boisson ou de nourriture (on aurait d’ailleurs pu penser que le titre faisait référence à une cérémonie du thé ou du café tant les plans sur les tasses et cafetières et les lignes de dialogue à ces sujets sont omniprésent(e)s).

Une œuvre dense qui tourne au jeu de massacre cruel et ironique jusqu’à sa scène finale, sorte d’apothéose lugubre qui rassemble des éléments disséminés au fil du métrage. Délicieusement noir et brillant.

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