« Feu » : que du rouge là dans ma tête pour toi

Laure, enseignante à l’université, recrute un haut responsable d’une banque d’affaires pour un colloque. Clément vit seul avec son chien malade et son cynisme en bandoulière, mais il la séduit et leur ennui commun les rapproche via l’adultère…

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le roman de Maria Pourchet, largement cité dans la dernière saison des prix littéraires, a fait parler de lui. Publiée jusqu’alors dans la Blanche de Gallimard, c’est en passant chez Fayard que l’autrice accède à une plus large reconnaissance publique, son Feu ayant pu trouver des échos chez un public rajeuni (il était notamment en lice pour le prix du roman des étudiants).

Pourtant, son sujet est vieux comme le monde : une femme qui s’ennuie dans son mariage, un homme revenu de tout, n’ayant en commun que leur impression latente de ratage, qui se lancent dans une liaison adultérine. Au cocktail bien connu le mari-la femme-l’amant, ajoutons un chien et deux enfants pour faire bonne mesure et ancrer profondément la scène dans un milieu bourgeois. C’est Bovary à notre époque, cette prof de lettres, femme de médecin, qui projette un grand amour sur le premier connard venu, et le sait bien, au fond, que son statut de détestable banquier d’affaires n’est pas pour rien dans l’attraction. L’amant, lui, n’a ni l’insouciance d’un Rodolphe ni la ferveur d’un Léon. Confit dans sa dépression traînée depuis une enfance mesquine de province, qu’il masque sous un cynisme éhonté, Clément se vante volontiers en mâle alpha de « bien la faire jouir » même s’il confesse qu’il bande une fois sur deux, de même qu’il étale sa richesse extérieure sans n’en avoir au fond grand chose à faire, puisque ne s’achètent ni l’amour (de sa vieille mère indigne ou de toute autre femme), ni la santé (de son chien cancéreux).

D’amour, il est beaucoup question, mais à travers les lignes, on n’en voit pas la queue. Est-ce que c’est ça, une « passion simple », au XXIsiècle ? Deux égoïsmes qui s’affrontent, chacun(e) quêtant en l’autre la bouée de son propre naufrage ? Des portraits mutuellement tracés par les protagonistes, on pourrait presque souscrire à la tirade de Musset, si ce n’est que « l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux » n’a rien de saint ni de sublime. Trop tard pour la beauté, entre la pandémie (première lecture où l’on trouve ce contexte mentionné explicitement) et les cotations en bourse qui flanchent, il ne reste d’humain que le désespoir et la souffrance.

Si sur la fin, le roman s’autorise quelques surprises, ajoutant cruauté sur cruauté, ce n’est pas tant son intrigue qui vaut la lecture. Des histoires pareilles, on en a lu 100 fois, y compris doublées d’une analyse sociologique (par exemple dans La condition pavillonnaire, titre qui aurait pu fort bien convenir à la description de la vie de Laure, dont le décor de la maison nous est détaillé par le menu par le regard acerbe de Clément). Ce qui fait la saveur, acide comme un relent de bile, du récit, c’est son style. Cette plongée dans l’esprit de deux personnages que tout semble opposer, et qui ont chacun(e) de quoi nous révulser par leur lâcheté, leur absence de valeur, leur incapacité à croire même à un ersatz de sentiments, captive malgré soi, par son intelligence brillante qui pointe tous les défauts de l’âme humaine (et des corps aussi), ses formules alambiquées pour gratter la pire boue, et creuser encore.

Ce n’est pas un feu, c’est à peine une flammèche, déjà un tas de cendres, ce n’est pas un amour, c’est un acharnement à tout saccager d’un quotidien morne, quel qu’en soit le prix pour soi et pour autrui. C’est davantage une guerre, de toutes contre tous et vice-versa, c’est le rouge du sang et pas celui des cœurs ou des coquelicots.

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