« Les Bien-Aimés » : « aimer est plus fort que d’être aimé »

affiche-film-les-bien-aimesMadeleine vole une paire de chaussures dans la boutique où elle travaille. Alors qu’elle les admire, un homme la prend pour une prostituée, ce qui lui donne l’idée de faire des passes. Elle rencontre ainsi Jaromil, médecin tchèque…

Non, vous ne rêvez pas, vous qui suivez le blog avec assiduité. En sortant de Plaire, aimer et courir vite j’avais bien dit que décidément, le cinéma d’Honoré, ce n’était pas pour moi, qu’il me manquait toujours quelque chose pour m’attacher aux personnages et me laisser émouvoir par leur sort.

Mais on m’a si bien vendu Les Bien-Aimés, en insistant sur la sublime bande-son de cette comédie musicale, que j’ai accepté de me laisser convaincre (notez bien que ça n’arrive pas si souvent !). Et c’est sans doute l’avantage d’avoir découvert ce film en en sachant si peu et en m’attendant simplement à des chansons agréables.

Car effectivement dès les premières images et le premier air (« Je peux vivre sans toi »), j’ai accroché à cet univers sixties coloré et pétillant, incarné par la légère et effrontée Madeleine, une Ludivine Sagnier qui excelle toujours dans les rôles de baby doll au subtil dosage de force et de fragilité.

Rapidement, le film nous entraîne dans un tourbillon, faisant valser les années et les humeurs d’un décor à l’autre, entre Paris et Prague, au gré des séparations et retrouvailles entre Madeleine et Jaromil (Radivoje Bukvic). Alors qu’il menaçait de s’enliser dans un triangle amoureux, Christophe Honoré trouve la parade par un bond dans le temps et un changement d’héroïne. En effet, Madeleine devient peu à peu un personnage secondaire vieillissant (Catherine Deneuve) alors que les projecteurs se tournent vers la fille qu’elle a eue avec Jaromil. Si la scène dansée dans un café-concert londonien peut laisser penser que Vera (Chiara Mastroianni) tient de la frivolité maternelle, le personnage révèle une mélancolie qui s’exprime par l’amour soudain et persistant qu’elle voue à un homme inaccessible (Paul Schneider), alors même que son collègue (Louis Garrel) attend désespérément qu’elle paye ses sentiments de retour.

Certes, ce genre de « fuis-moi je te suis » n’est pas très nouveau, et je ne peux pas dire que j’aie trouvé les personnages extrêmement attachants, dans leurs réactions excessives et leur capacité à faire toujours les mauvais choix, comme s’ils draguaient le malheur avec une insistance déplacée. Et pourtant, quelque chose dans ces amours impossibles m’a touchée plus que je ne l’aurais imaginé, au point d’être dévastée par la dernière demi-heure du film. Cela a sans doute à voir avec le revirement total entre l’entrée en matière dynamique et fraîche et la fin sombre et pesante. Sans doute aussi les différences entre Madeleine et Vera permettent-elles à chacun de se reconnaître dans certains traits de leurs caractères respectifs (en ce qui me concerne l’appétit de vie de Madeleine et le côté jusqu’au-boutiste de sa fille).

Reste après l’émotion de fin du film la rémanence des textes ciselés d’Alex Beaupain portés par des mélodies entraînantes et les voix fragiles et imparfaites des acteurs. S’il m’aura réconciliée dans la douleur avec le cinéma d’Honoré, Les Bien Aimés m’a surtout prouvé une fois de plus que la comédie musicale est un genre qui correspond particulièrement à ma sensibilité.

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« En guerre » : ce sur quoi nous fermons les yeux

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affiche-film-en-guerreContrairement aux accords signés deux ans plus tôt, le groupe allemand Dimke décide de fermer l’usine Perrin d’Agen. Les salariés se révoltent, emmenés par Laurent Amédéo, leader syndicaliste…

Après une incursion du côté du film d’époque avec Une Vie, Stéphane Brizé renoue avec son genre de prédilection, le film social, qui lui avait valu les honneurs en 2015 avec La Loi du marché (Prix d’interprétation à Cannes pour Vincent Lindon dans le rôle-titre). Retrouvant son acteur fétiche, le réalisateur était annoncé sur la Croisette avec un film choc, inspiré par plusieurs conflits sociaux français et en particulier par celui d’Air France qui avait débouché sur la scène très médiatisée de la chemise arrachée.

C’était une de mes plus grandes attentes de ce festival de Cannes 2018 que ce film qui réitère l’originalité de La Loi du marché : un tournage rapide à l’économie de moyens dans des lieux réels, avec un casting d’acteurs non-professionnels à l’exception de sa tête d’affiche, sur un sujet de société très actuel.

Mais la comparaison s’arrête là. Ici, Vincent Lindon dépasse ses limites pour donner vie à Laurent Amédéo, un des personnages les plus vibrants d’intensité de sa carrière. J’en viendrais presque à regretter qu’avoir eu le prix il y a 3 ans l’ait empêché de le décrocher cette fois-ci, car son interprétation est absolument parfaite. Face à lui, tous les acteurs amateurs sont d’une grande justesse et très investis. Et il le faut, car le film ne laisse pas un instant de répit à ses protagonistes, pas plus qu’au spectateur.

Oui, c’est bien un film de guerre que je suis allée découvrir, un film qui prend à la gorge, avec une musique rythmée et martiale, des caméras en mouvement qui tremblent sous le choc des images et la pression des foules, une montée en tension croissante et une violence qui prend à la gorge. Jamais le « combat social » et la « lutte des classes » n’auront si bien porté leurs noms.

Je ne dirai pas que j’ai tout apprécié dans ce film, car le cadrage immersif qui cache l’action derrière des personnages flous au premier plan, les engueulades où les cris simultanés empêchent de suivre les conversations, les cut brutaux de la musique m’ont un peu dérangée. Cela dit, je comprends ces choix, et j’ai tendance à penser que l’inconfort produit chez le spectateur est partie intégrante du projet. Clairement, on ne va pas voir un film de guerre pour se laisser aller mollement dans son fauteuil avec ses popcorns.

En revanche, alors que je m’attendais à quelques facilités de discours, j’ai trouvé le film précis dans les étapes de négociation, et étayé sur le fond, avec un cas intéressant par son cadre dépassant la situation strictement française, et par les argumentations construites et propositions de solutions des forces en présence. Bien entendu, le spectateur ne peut que prendre fait et cause pour les salariés, mais ceux-ci ne sont pas des héros : on voit aussi bien leur impulsivité, leur imprudence, leur bêtise parfois, leurs divisions et leurs basses accusations que leur solidarité, leur courage, leur détermination, leur audace.

Le film aurait pu rester un constat décrypté, un peu comme La Loi du Marché, mais cette fois Stéphane Brizé et son co-auteur Olivier Gorce ne s’en sont pas tenus à une fin ouverte. En Guerre va loin, En Guerre frappe fort, nous retourne les tripes et m’a, personnellement, arraché des larmes de rage et d’impuissance. Parce que le cinéma n’est pas là que pour nous faire rêver et vibrer, Stéphane Brizé et son équipe nous forcent à regarder bien en face ce sur quoi, nous limitant aux images des médias, nous préférons quotidiennement fermer les yeux. Une énorme claque. 

« The Great Gatsby » : « même si tu revenais… »

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affiche-film-gatsby-claytonNick Carraway arrive de l’Ouest américain pour travailler à New York, et y retrouve sa cousine Daisy, mariée à Tom. Elle lui présente son amie Jordan, golfeuse, qui connaît Gatsby, le richissime voisin de Nick…

Movie challenge 2018 : un remake ou un film qui a fait l’objet d’un remake

Après avoir lu le roman de Scott Fitzgerald le mois dernier, j’ai enfin pu me lancer dans une étude comparative des deux adaptations les plus connues, celle de Jack Clayton (1975) et celle de Baz Luhrmann (2013).

Sur le papier, je craignais un peu que la première ait beaucoup vieilli et que la deuxième n’en fasse trop. J’ai toujours eu du mal avec les films de Baz Luhrmann, que je trouve généralement excessifs et maladroits dans leur mise en scène extravagante.

Ce que je n’avais tout de même pas prévu, c’est de piquer du nez devant le film de Jack Clayton. Certes, les décors sont très bien choisis : la maison de Nick et celles de Daisy correspondent exactement à ce que j’avais en tête à la lecture (celle de Gatsby un peu moins), et les acteurs également, en particulier Jordan Baker, dont les saillies pétillantes rajoutent du sel aux dialogues. Le film a beau être dans l’ensemble très fidèle au texte, parfois au mot près, de la scène d’ouverture aux dialogues les plus mémorables, le réalisateur a ajouté des longueurs superflues en se détachant du point de vue de Nick. En effet, il a inséré des scènes en tête-à-tête entre Gastby et Daisy, où le narrateur n’est pas présent, et qui semble un peu mièvres et surannées, au point de perdre l’attention du spectateur. Robert Redford incarne un Gatsby très sobre alors que Mia Farrow minaude avec une voix de fillette insupportable et que Bruce Dern peine à remplir le costume du « lourdaud » Tom Buchanan. J’ai donc eu du mal à suivre les 2h18 du film sans m’endormir, et j’ai trouvé que, malgré l’atmosphère très bien rendue des fêtes de Gatsby, le film passait à côté d’une partie du récit en occultant la jeunesse de Jay.

affiche-film-gatsby-luhrmannDe son côté, le film de Baz Luhrmann a été assez conforme à mes attentes, aussi bien dans ses qualités que dans ses défauts. À l’exception de Jordan, plus froide et en retrait que dans la version de Clayton (Elizabeth Debicki n’était déjà physiquement pas le bon choix pour incarner la golfeuse bronzée et sportive), le casting m’a semblé nettement mieux choisi dans ce film pour rendre les personnages vivants et attachants. Le tandem Maguire-Dicaprio, notoirement amis à la ville, est une très bonne idée pour rendre compte de l’admiration de Nick pour son voisin et de l’attachement progressif entre les deux hommes. Clairement, Leonardo Dicaprio, qui possédait encore à l’époque un peu de l’expression juvénile de Titanic, est LE choix idéal pour incarner le sourire chaleureux, le romantisme conquérant et la filouterie parfois brutale de Gatsby. Face à lui, Carey Mullighan campe une Daisy plus sympathique et manifestement éprise que Mia Farrow. La crédibilité du couple est renforcée par les flashbacks, qui mettent en lumière leur rencontre et le passé de Gatsby depuis l’enfance. Je n’ai pas été dérangée par le parti-pris qui fait de Nick l’auteur du roman, et j’ai même trouvé assez élégante la façon de surimprimer les phrases les plus lyriques du livre à des plans très esthétiques. Clairement, il y a de très belles choses dans ce film, en particulier la scène d’ouverture avec la lumière verte, qui copie, en mieux, celle de Clayton. Hélas, le film pèche par ce qui m’a toujours exaspéré chez Luhrmann : une débauche d’effets, de mouvements de caméra dans tous les sens, de costumes délirants aux couleurs criardes (la fête dans l’appartement de Myrtle ressemble à une parodie façon Le cœur a ses raisons), et sa bande-originale tapageuse qui fatigue les tympans à coups de remix vaguement charleston de tubes du moment : une fois encore le mélange des époques ne sert à rien qu’à sortir le spectateur de l’histoire.

Bref, l’adaptation idéale aurait sans doute été intermédiaire entre le côté un peu mièvre et lisse de Clayton et le délire pourtant bien incarné de Luhrmann.

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« Plaire, aimer et courir vite » : dommage, dommage

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affiche-film-plaire-aimer-et-courir-viteJacques, écrivain, est envoyé à Rennes pour une adaptation théâtrale d’un de ses textes. Il y rencontre Arthur, un étudiant qui tombe sous son charme immédiatement. Après une nuit ensemble, ils promettent de se téléphoner…

Movie challenge 2018 : un film avec un verbe à l’infinitif dans le titre

Ah, comme j’avais hâte de découvrir ce film, l’un des quatre longs-métrages français en compétition à Cannes ! Sur le papier, il avait tout pour me plaire : un sujet qui rejoint par bien des points plusieurs films que j’aime beaucoup, et un tandem d’acteurs inédit très prometteur : Vincent Lacoste (Hippocrate, Victoria) et Pierre Deladonchamps (Le fils de Jean, Nos années folles). J’avais tellement hâte que j’en occultais presque mon peu d’atomes crochus avec l’univers de Christophe Honoré, dont j’avais détesté La Belle personne et dont Les Malheurs de Sophie m’avaient laissée sceptique.

Dès le générique, à la fois vintage et moderne, j’ai entrevu une constante du film qui allait me poser un sérieux problème : le montage, et en particulier celui de la musique. Toutes les chansons, ou presque, sont coupées brutalement, pour passer à autre chose. Alors, certes, le film porte « courir vite » dans son titre, mais là, on a presque l’impression qu’il faudrait courir plus vite que lui pour ne pas se laisser surprendre par ces coupes nettes. Vous me direz, la bande-son ne fait pas tout. Non, mais finalement, cette tendance au coïtus interruptus se manifeste également dans les autres aspects du film : dans ces mouvements de caméra qui se déportent du personnage encore en train de parler, dans cette façon d’arrêter les scènes juste au moment où l’émotion allait attraper le spectateur (provoquant chez moi un agacement rappelant Moonlight) ou alors qu’il se remettait encore d’un fou rire.

Car oui, c’est la bonne surprise : le film d’Honoré, en dépit de son sujet (car finalement il est presque plus question de maladie et de déclin que d’amour), réussit à faire jaillir des moments légers voire franchement comiques, et ce sont à mes yeux les scènes les plus réussies du film : les moments de délire d’Arthur, quand il se met à chanter ou danser, et surtout la scène de la chorégraphie (dont on ne saura jamais d’où elle sort ni à quoi elle sert) qui met en lumière le personnage à mes yeux le plus touchant du film, le voisin et ami de Jacques, interprété par un Denis Podalydès looké façon Jean-Claude Dusse.

Ce qui me pose problème, c’est qu’alors que l’intrigue avait tout pour me tirer des larmes, j’ai finalement ressenti bien peu d’émotion. Ni les étreintes répétitives ni les envolées sentimentales n’auront réussi à m’attacher un tant soit peu à Jacques et Arthur, qui m’ont tous deux semblé relativement vains et égocentrés.

De plus, j’ai vu Christophe Honoré parler de « sortir des clichés » sur l’homosexualité mais ce n’est pas l’impression que m’a donné le film. D’une part, celui-ci associe clairement l’orientation sexuelle au sida (étant donné qu’aucun personnage hétéro séropositif n’est présenté), d’autre part la liberté sexuelle des personnages me semble également relever des caractéristiques que les stéréotypes attribuent aux hommes homosexuels. Clairement, pour un éveil des consciences au problème du sida, 120 battements par minute est nettement plus percutant car il traite le sujet de façon plus complète avec des profils variés. Quant à la « normalisation » de la représentation des romances gay, les jeunes seront sans doute plus touchés par un Love, Simon (à découvrir le 27 juin).

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« La dernière photo » : ne souriez plus.

couverture-livre-la-derniere-photoPendant vingt-six ans, Franck Courtès a été photographe. Passionné par la dimension artistique de son métier, il en est peu à peu dégoûté par les évolutions et les comportements de ses modèles. Jusqu’à décider d’arrêter… 

J’ai suivi la carrière d’écrivain de Franck Courtès depuis son entrée en littérature, plus exactement depuis le travail préparatoire sur son premier roman, que j’avais eu la chance de lire avant sa sortie. C’était donc avec impatience que j’attendais son prochain livre, et avec un grand enthousiasme que je me suis plongée dans cette lecture envoyée par la maison JC Lattès, que je remercie.

Après un deuxième roman plus social et engagé (Sur une majeure partie de la France), l’écrivain revient au style intimiste de ses débuts de romancier dans ce témoignage de ses années à parcourir le monde comme photographe. Avec une honnêteté sans failles, il se souvient de tout, des premiers clichés qui lui avaient procuré la sensation exaltante d’un amour tout neuf, aux premiers succès en passant par de magnifiques rencontres improbables dues à sa profession. Mais ses lignes vibrantes d’émotion s’accompagnent du revers de la médaille. L’angoisse de l’échec, la pression des déplacements professionnels qui ne laissent jamais le temps de visiter autre chose que les aéroports, la solitude face aux publicitaires qui remballent sa patte artistique, face aux éditeurs qui en ont vu d’autres, aux modèles qui n’ont pas le temps, pas l’envie, pas le courage de se présenter tels qu’ils sont.

Forcément, le constat est amer, comme à la fin d’une histoire d’amour qu’on avait cru éternelle. Entre ses appareils argentiques et lui, Franck Courtès aurait juré « à la vie à la mort », mais la révolution numérique, l’avalanche de couleurs et de filtres, de retouches Photoshop et de diktats des stars soucieuses de maîtriser leur image ont sapé peu à peu la romance. La photographie, fiancée farouche et spontanée qui faisait retenir le souffle au moment de déclencher, s’est muée en une princesse capricieuse avec laquelle tout n’est que répétition du même et rapidité ne laissant pas la place pour un instant de vérité.

À l’heure où beaucoup rêvent d’exercer un « métier-passion », l’écrivain a le courage d’écorner l’image d’Épinal, et de montrer les coulisses des couvertures (retouchées) des magazines. On sent que la déception est encore vive et le lecteur ne pourra qu’être touché par les moments de grâce comme par ceux de dépit qui ont parsemé la carrière de photographe de Franck Courtès. Cependant, loin d’être aigri, l’auteur assume ses choix, à commencer par celui de se lancer à cœur perdu dans un nouvel art, celui du nouvelliste et romancier. Heureux celui que sa sensibilité autorise à valser d’un art à l’autre avec autant de réussite !

On retrouve à mesure que les pages défilent le caractère de solitaire amoureux de sa campagne qui transparaissait dans ses précédents ouvrages, car avec les mondanités du portraitiste, c’est aussi la vie parisienne que l’écrivain a quittée pour se retrancher dans sa maison où le froid stimule l’imagination. À la lecture, on le devine en train de plancher déjà sur son prochain livre. Et on a déjà hâte d’y être.

Trois questions à… Franck Courtès

J’ai écrit à Franck Courtès pour lui faire part de mon enthousiasme envers son livre, et il a gentiment accepté de répondre une fois encore à mes questions.

  • Plusieurs scènes du livre vous montrent en train de prendre une seule photo, vite et bien, alors que vous décrivez vos habitudes d’écrivain comme le fait de relire, réécrire, condenser… Peut-on dire que vos pratiques d’écriture et vos méthodes de photographe sont opposées ?

En photo, on ne peut guère corriger, en effet. Souvent la réflexion et la décision doivent intervenir en un temps très court. C’est une discipline exigeante  qui se joue en un instant assez bref. Le photographe porte en lui son expérience qui lui permet de condenser dans un temps court beaucoup de ressentis. En littérature, évidemment le fait de pouvoir relire, corriger est un luxe formidable. C’est tout l’intérêt de l’écrit par rapport à l’oral. La voix intérieure qu’est l’écriture est une voix qu’on réécoute plusieurs fois avant de la livrer en public. C’est un modelage de la pensée plus fin, plus soigné, plus précis, plus modéré. La réécriture permet d’approcher au plus près de l’os, de ne pas être influencé par l’extérieur, ni par l’envie de plaire ni de convaincre à tout prix. Je préfère avoir du temps plutôt que de jongler avec le stress de l’instant décisif dont parlait Cartier-Bresson.

  • Vous racontez la réaction d’une partie de vos proches à votre changement de carrière mais il y a une chose que vous ne dites pas : comment ont-ils réagi à ce livre sur votre ancien métier ?

Ils ont été surpris. « Je ne comprenais pas à quel point c’était vécu comme ça par toi ! » Ceux qui me conseillaient de ne pas abandonner la photo me disent après la lecture : « Comme tu as bien fait d’abandonner. » J’ai l’impression d’avoir été compris. C’est agréable.

  • Après le recueil de nouvelles, le roman intimiste, le roman engagé, vous voici du côté du témoignage, et le livre se clôt sur une allusion à la poésie… Y a-t-il encore d’autres territoires littéraires que vous aimeriez explorer ? Un indice sur le prochain livre ?

Je prépare un livre dont la forme est encore à définir, un recueil de nouvelles me tente beaucoup. Il est en travaux mais déjà bien avancé. Mais je ne pense pas être doué pour la poésie, ni les textes de chansons, qui seraient pourtant des domaines où j’aimerais m’aventurer.

Un grand merci à Franck Courtès pour ses réponses chaleureuses.

« La tête haute » et l’originalité aux oubliettes

affiche-film-la-tête-hauteÀ 6 ans, Malony est retiré à sa mère pour être placé. Il grandit de foyers en centres éducatifs fermés, au gré de ses crises de violence qui l’amènent régulièrement dans le bureau de la juge pour enfants…

Lorsque ce film avait fait l’ouverture de Cannes en 2015, j’avais trouvé le sujet tentant, mais je n’avais pas eu l’occasion de le voir pour autant jusqu’à ce jour. Encouragée par de bons échos, j’ai profité de son passage sur France2 pour le rattraper.

Le début du film est une vraie réussite, avec cette scène apocalyptique chez la juge où la mère de Malony (Sara Forestier, jamais dans la demi-mesure) s’énerve crescendo jusqu’à claquer la porte en abandonnant son fils aux services sociaux. Et puis cette scène où l’enfant devenu adolescent fait crisser les pneus d’une voiture « empruntée » au son de « Sound of da Police », comme une claque.

J’étais convaincue et confiante mais mon enthousiasme s’est peu à peu délité au fil du long-métrage d’Emmanuelle Bercot. Pourtant je ne peux pas reprocher grand chose aux acteurs : Rod Paradot est certes une révélation, que j’ai hâte de voir dans un autre rôle (probablement dans Luna que j’ai malheureusement manqué en avril), Sara Forestier est aussi intense qu’à l’ordinaire, Catherine Deneuve et Élizabeth Mazev campent des figures féminines de substitution convaincantes, et Diane Rouxel révèle un mélange de force et de faiblesse intéressant. J’ai été un peu moins convaincue par Benoît Magimel en éducateur qui ne parvient pas toujours à maîtriser ses nerfs, probablement parce que j’ai toujours du mal avec cet acteur.

Non, ce que j’ai à reprocher à ce film, au fond, c’est de n’avoir pas su me toucher. J’ai pourtant lu des critiques dithyrambiques qui le trouvaient bouleversant, mais ce n’a pas été mon ressenti. J’ai trouvé l’ensemble glauque, d’une atmosphère lourde, rarement allégée par des scènes plus fines comme celle de la lettre de motivation. Et plus Malony s’enfonçait dans la violence, plus je trouvais le film excessif. J’ai même été assez heurtée par la romance entre le jeune homme et Tess, qui démarre par une scène de sexe violente qui aurait mérité un trigger warning.

Surtout, ce qui m’a dérangée, c’est que le film ne parvient pas à mes yeux à se démarquer de sa filiation au genre du film d’ado difficile. J’ai pensé à Je suis heureux que ma mère soit vivante pendant une bonne partie du film (la situation avec la mère et le petit frère), mais aussi évidemment à Mommy pour les excès en tout genre.

Sur le sujet des adolescents placés, je trouve que le très beau States of Grace propose une vision plus large et variée des profils de jeunes rencontrés en foyer, et qu’il a le mérite de s’attarder sur la vie des éducateurs hors du centre. Un parti-pris qui m’avait beaucoup plus touchée.

« Todos lo saben » : on ne se méfie jamais assez

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affiche-film-everybody-knowsLaura revient en Espagne avec ses enfants pour le mariage de sa jeune sœur. Mais pendant les festivités nocturnes, Irene, sa fille, disparaît. Laura et Paco, son ex et ami, entament les recherches… 

Ayant l’opportunité d’aller voir le film d’ouverture de Cannes en même temps que sa projection dans le cinéma de chez mes parents (je salue d’ailleurs cette initiative de le sortir en avant-première un peu partout en France), je me suis dit que c’était une occasion à saisir, moi qui ne connaissais que de réputation le cinéma d’Asghar Farhadi. La bande-annonce m’avait donné l’impression d’un thriller haletant doublé d’un drame familial prenant, je craignais même que le film ne soit un poil trop stressant pour moi, mais la curiosité l’a emporté.

Une chose est certaine, le réalisateur iranien a su se fondre dans le décor madrilène pour proposer un film plus espagnol que nature, écrasé de soleil, d’ivresse festive, de danse et de liens familiaux forts et complexes. Mais faire couleur locale ne fait pas tout. L’image est soignée, les acteurs et actrices ne ménagent pas leur peine, à commencer par Penelope Cruz qui pleure, crie, gémit tout ce qu’elle peut pour transmettre au spectateur la douleur de la mère à laquelle est arraché son enfant. Javier Bardem et Ricardo Darin (Les Nouveaux Sauvages) offrent deux figures masculines opposées, l’un prêt à donner de sa personne et de ses biens pour espérer sauver Irene, l’autre se réfugiant dans la foi et l’espoir que l’attente finisse par être récompensée d’un retour miraculeux de sa fille.

Autour d’eux, toute une galerie de personnages complète ce qui s’apparente à un Cluedo dans l’hôtel tenu par la sœur aînée et le beau-frère de Laura : grand-père, neveux, sœurs, amis, tout le monde semble concerné voire impliqué dans la disparition. Et plus le temps passe, plus les soupçons se croisent et les langues se délient, révélant les secrets de famille que les intéressés pensaient bien gardés et dont tous se doutaient en fait fortement jusqu’à ce qu’ils éclatent au grand jour (ce qui donne son titre au film).

En dépit d’une certaine tension autour du sort de la jeune fille kidnappée, le réalisateur ne parvient hélas pas vraiment à faire prendre l’angoisse. Peu à peu, les longueurs s’installent et les hypothèses se réduisent, de sorte qu’on se doute un peu de la solution. À force de vouloir se centrer sur l’éclatement de la famille, le scénario délaisse l’aspect thriller, le suspense et sa résolution. Au point de livrer une fin clairement décevante qui soumet les personnages principaux à un comportement incompréhensible et illogique et laisse le spectateur sans véritables réponses concernant la suite des événements.

Au regard de la bande-annonce, qui utilisait intelligemment le leitmotiv de l’horloge de l’église, j’ai regretté que ce côté symbolique soit si sous-exploité dans le film, à la fois comme piste de lecture et comme ressort émotionnel pour susciter le stress du spectateur, qui reste plutôt froid face au drame qui se noue et se dénoue.

À moins d’un choix incompréhensible du jury, le long-métrage d’ouverture ne devrait pas rafler les prix prestigieux du festival et laisse le champ libre à ses concurrents.

Birthday swap : Héroïnes

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Le principe d’un swap est un échange de colis remplis de cadeaux entre blogueurs/euses !

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Après notre swap d’anniversaire l’an dernier, qui nous avait ravies toutes les deux, ma copinaute Tinalakiller et moi-même avons décidé de récidiver !

Pour corser un peu la chose, nous nous sommes donné un thème autour duquel devraient tourner les cadeaux. Inspirée par les polémiques qui ont secoué le monde du cinéma cette année, et par les prises de parole remarquables de plusieurs blogueuses pour dénoncer le sexisme de la blogosphère ciné, j’ai choisi le thème « Héroïnes ».

Pas seulement les super-héroïnes, non, tout type d’héroïnes, des personnages féminins forts ou marquants, des réalisatrices, des femmes inspirantes !

Nous avons conservé le même contenu que l’an dernier, à savoir :

  • un film en DVD,
  • un livre,
  • quelque chose à boire ou manger,
  • une petite surprise !

Vous pourrez découvrir chez Tina les surprises que je lui ai concoctées.

Pour ma part, voici ce que j’ai reçu :

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Je suis gâtée, non ?

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Pour le DVD, Tina a choisi une actrice que j’admire, autant pour ses rôles que pour ses engagements, avec un film culte que j’avais déjà vu mais pas chroniqué pour le blog. Ce sera donc l’occasion d’un nouveau visionnage et certainement d’une chronique du Movie challenge !

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Côté livre, j’ai reçu Funny Girl de Nick Hornby en poche, un roman que je voulais lire depuis longtemps ! On y suit Sophie, une star de comédie en noir et blanc. J’ai hâte de la découvrir !

Pour le reste des cadeaux, Tina a honteusement abandonné le thème du swap… mais pour mieux être certaine de me faire plaisir ! Je me suis jetée sur les réglisses dès le déballage (ah ben bravo !) et je me suis extasiée devant cette petite merveille de carnet aux couleurs de Call Me By Your Name.

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Un grand merci à Tina pour ses cadeaux, si vous ne connaissez pas encore son blog ciné, c’est le moment de le découvrir !

« The man from U.N.C.L.E » : à agent, agent et demi

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affiche-film-the-man-from-UNCLEL’agent américain Solo est envoyé en Allemagne de l’Est pour convaincre Gaby, une jeune mécanicienne, qu’elle doit l’aider à retrouver son père, un scientifique capable de mettre au point une bombe nucléaire. Ils sont pourchassés par un espion russe…

Movie challenge 2018 : un film adapté d’une série

C’est complètement à mon insu que j’ai rempli cette catégorie du Movie challenge qui semblait partie pour me donner du fil à retordre. Je n’avais jamais entendu parler de ce film, sorti en 2015, riche année pour les comédies d’espionnage (Kingsman en particulier). Jusqu’à ce que deux amies se mettent en tête de me le « vendre ». Un film d’espionnage… moi qui ai horreur de James Bond ? Pendant la Guerre Froide… alors que j’ai une prédilection pour les histoires contemporaines ? Avec Henry Cavill… qui ça ? Et puis elles ont sorti le combo gagnant Armie Hammer et Alicia Vikander, et forcément, j’ai cédé. J’étais évidemment curieuse de découvrir l’Américain dans une autre peau que celle d’Oliver (Call Me By Your Name) et la Suédoise est depuis Royal Affair un argument qui marche à tous les coups (j’en profite pour faire une parenthèse : pitié, sortez-nous le DVD de Tulip Fever en France !).

C’est donc avec curiosité mais sans trop d’attentes que je me suis posée devant ce film, à la recherche d’un divertissement. Honnêtement, le long-métrage de Guy Ritchie fait le job. J’ai passé un bon moment à suivre les rebondissements de cette histoire d’espions à triple bande. Certains revirements de situation sont prévisibles, d’autres moins (oui je me suis fait avoir une fois ou deux), mais globalement ce n’est pas le suspense qui fait la valeur du film. On se doute que Solo et Illya s’en sortiront à tous les coups ! Mais on s’amuse bien à suivre ce duo chien et chat perturbé par la demoiselle qu’ils sont censés protéger et qui les mène par le bout du nez. On pourrait critiquer le choix d’un trio d’acteurs dont aucun n’a la nationalité de son rôle, mais l’alchimie entre les trois est vraiment plaisante. J’avoue avoir eu une petite préférence pour Illya, qui cache sous des dehors brutaux une forme de sensibilité que sait titiller Gaby, alors que Solo m’a rappelé certains côtés qui font que j’ai horreur de James Bond, en particulier son rapport aux femmes (et ce n’est pas étonnant, il est né comme 007 de la plume d’Ian Fleming). Par ailleurs, l’apparition d’Hugh Grant est assez amusante.

Côté réalisation, c’est dynamique, avec des plans filmés comme des planches de BD, un mélange de vintage et de modernité dans le visuel et dans le son, et une façon de cacher certains éléments au spectateur pour les lui révéler façon « scènes coupées » peu après, qui permet de maintenir une forme d’attente (même si au bout d’un moment le procédé devient un peu facile).

Sans bénéficier de la folie de Kingsman, The man from U.N.C.L.E reste un bon divertissement qui a le mérite d’être moins sexiste, avec un rôle à tiroirs pour Alicia Vikander et une femme à la tête des « méchants » (Elizabeth Debicki). On pourrait toutefois pousser encore un peu la parité car ce sont souvent les hommes qui finissent par avoir le beau rôle. On espère donc une suite pour corriger les petits défauts ! J’avoue que c’est seulement après le visionnage que j’ai découvert que le film était le prequel d’une série, je ne sais donc pas si l’univers de celle-ci est fidèlement respecté.

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« Les hommes du feu » : courage et dévouement

affiche-film-les-hommes-du-feuBénédicte est nommée dans une nouvelle caserne suite à la mutation de son mari. Dans le Sud de la France, elle découvre sa nouvelle équipe où tous n’acceptent pas d’être commandés par une femme…

Ce film, manqué en salles car sorti en plein été l’an dernier, avait été un de mes grands regrets de 2017. C’est pourquoi je me suis empressée de le rattraper quand je l’ai trouvé sur la plateforme numérique de ma médiathèque.

Après les films policiers (L’Affaire SK1), les films médicaux (Médecin de campagne), les films en milieu scolaire (Primaire), me voici donc découvrant une nouvelle profession au cinéma avec Les hommes du feu. Étonnant, ce titre, quand on sait que le personnage principal est… une femme. Bénédicte, incarnée par la toujours impeccable Émilie Dequenne, découvre son nouvel environnement de travail et nous avec elle. Tout semble extrêmement réaliste dans cette caserne, les pompiers, les véhicules, le matériel, jusqu’aux rituels d’accueil d’un nouveau membre dans l’équipe. Le seul détail qui m’a dérangé, c’est l’accent du sud collé aux acteurs qui ne le maîtrisent pas. C’est un problème assez récurrent du cinéma, que j’avais notamment repéré dans Samba : pour moi, de deux choses l’une, soit on fait abstraction de l’accent, soit on choisit des comédiens qui le possèdent naturellement. Le risque, comme ici, est de sentir l’accent fluctuer au gré des scènes chez ceux pour qui il n’est pas naturel.

Hormis ce point, je n’ai pas grand chose à reprocher au film de Pierre Jolivet qui a le mérite de faire le tour de son sujet. On pourrait quasiment comparer le long-métrage à un documentaire, dans la façon de filmer, en particulier certains plans comme la vue de la route depuis l’avant du camion. Du point de vue du contenu, on est presque dans la démonstration ou la promotion d’un métier, dont aucune des facettes n’est laissée de côté : différentes situations auxquels les pompiers sont confrontés dans leur quotidien professionnel, des plus heureuses aux plus tragiques, problématiques d’équipe entre la menace de fermeture et les relations au sein du groupe, clichés (la petite sauterie dans la caserne un jour de repos, les stéréotypes sur les femmes et les homosexuels qui vont bon train), et conséquences sur la vie de famille.

Pourtant, alors qu’on aurait pu craindre un effet de trop plein d’informations, le film réussit toujours à conserver sa direction et ne s’éparpille pas. Il nous permet au passage de découvrir une galerie de personnages hauts en couleur, certains incarnés par des acteurs confirmés, comme Roschdy Zem qui trouve avec Philippe un de ses plus jolis rôles, d’autres moins connus qui contribuent à l’effet de réalisme. Si certains personnages ont de quoi agacer (comme Xavier, incarné pas Michaël Abiteboul), d’autres sont là pour les remettre à leur place (le dialogue avec Martial pendant la séance de muscu est savoureux). Finalement le film reste sur une image positive, celle d’un métier très beau et dur, qui soumet celles et ceux qui le pratiquent à une forte pression mais aussi à la gratification de sauver des vies et à la création de liens d’équipes très forts.