« L’été infini » : demain n’aura pas lieu

Mots-clefs

couverture-livre-lete-infiniDans une ferme blanche, un jeune garçon gracile découvre la famille de sa petite amie, une jeune fille pleine de vie et de langueur. Dans l’été infini, la mère fait figure de divinité, le beau-père d’un poison et les deux petits frères d’accessoires…

Je ne pouvais pas manquer LE roman danois de cette rentrée littéraire, que l’on doit pour sa sortie française aux éditions Noir sur Blanc, qui s’affirment après À tout moment la vie l’an dernier comme le découvreur de perles scandinaves.

Bon, cela dit, j’ai bien failli lâcher le roman au bout de quelques pages, en dépit de mon enthousiasme initial, car… je n’y comprenais rien. Il est question du jeune garçon gracile, qui est peut-être une fille, de la fille, de la mère, du beau-père, des petits frères, du meilleur ami… Un vrai casse-tête de s’y retrouver, car bien entendu il n’est jamais précisé de la mère ou du beau-père de qui il est question. Total j’en suis même venue à me demander si le garçon et la fille qui partageaient leur lit n’étaient pas frère et sœur. Spoiler : non.

Bref, le style est assez particulier et alambiqué, et pourtant, une fois que je me suis accrochée et que je suis revenue en arrière deux ou trois fois, pendant les dix premières pages, j’ai fini par assembler les pièces du puzzle et entrer dans l’histoire… tout en acceptant de ne pas toujours tout comprendre. Je me suis laissée bercer par la poésie du texte, qui s’il n’est pas toujours évident à saisir n’en est pas moins très beau d’un point de vue stylistique.

Puis peu à peu j’ai été séduite par la mécanique du récit, qui, partant du postulat que « l’été infini » a constitué une sorte de disruption temporelle, s’adapte à son sujet. Flashbakcs et flashforwards sont donc de mise pour quitter ce fameux été et y revenir, nous faire appréhender le comportement des personnages à l’aune de ce qui nous est révélé de leur passé ou de leur avenir, puis reconsidérer la situation sous un autre angle à chaque donnée nouvelle.

On pourra reprocher au livre de s’attacher plus à la forme qu’au fond, au point qu’il devienne difficile de dire de quoi parle vraiment ce récit. D’un amour de jeunesse ? D’une figure maternelle aux multiples histoires amoureuses ? Du choc des années SIDA ? De la rupture entre l’adolescence et l’âge adulte ? C’est un peu tout cela, et aussi autre chose, comme une sorte d’hallucination ou de rêve éveillé, dans lequel on finit par se dire que l’auteur nous plonge sans doute dans des souvenirs autobiographiques, sans aucune certitude à ce sujet pourtant.

Toutes les rentrées littéraires comportent leurs OVNIS, leurs textes étranges et pénétrants qui nous entraînent dans un univers comme parallèle. L’an dernier, j’avais attribué ce prix au Zeppelin de Fanny Chiarello. Cette année, c’est clair, cet Été infini est bien placé pour rafler la mise.

Publicités

« Luwak » : la chance sourit aux heureux

Mots-clefs

couverture-livre-luwakLorsqu’Igor Kahn est licencié, il joue au loto et… gagne le gros lot. Il achète une maison sur l’estuaire de la Gironde et décide d’y mener une vie d’artiste et de se mettre à l’aquarelle…

Un nouvel auteur dans la team Alma, ou plutôt « l’école Alma » comme l’a très joliment dénommée le « Que lire ? » annuel de Livres Hebdo, je ne pouvais pas rater ça. Je souhaite donc la bienvenue à Pierre Derbré aux côtés de Pierre Raufast, Arnaud Dudek, Guillaume Siaudeau, Arnaud Modat, Thomas Vinau et tant d’autres. Et j’ai rapidement trouvé que le nouveau venu ne déparait pas dans le catalogue de ma maison favorite.

En effet, on retrouve dans le roman de Pierre Derbré des caractéristiques communes avec les livres de ses confrères : un personnage masculin entre deux âges, un peu décalé par rapport au monde qui l’entoure, et confronté à des événements inhabituels. Ici, Igor Kahn, qui n’a jamais vraiment su se lier à quiconque hormis son ami d’enfance René, gagne au loto suffisamment d’argent pour « voir venir », ce qui devient son expression favorite. Ce personnage en apparence banal qui a travaillé toute sa vie à la fabrication de bidets et de baignoires, est en fait éminemment fictionnel. Rien que sa dénomination, car il est toujours désigné par son nom complet, contrairement aux autres personnages du récit qui apparaissent sous leur prénom, contribue à faire de lui un être qui ne pourrait pas complètement exister en tant que tel.

La particularité de ce héros singulier, à mes yeux, c’est d’abord sa façon de faire feu de tout bois. Il est licencié ? Bah, ce n’est pas la fin du monde. Il gagne au loto ? Il s’achète une très jolie maison d’artiste. Il a du temps libre ? Il se met à l’aquarelle. Il s’ennuie ? Il décide de se lancer dans une entreprise de grande envergure : produire du café de luxe. La chance sourit tellement à Igor Kahn que j’ai passé l’essentiel du récit à me demander quelle tuile allait finir par lui tomber sur la tête. Mais qu’on se le dise, le roman de Pierre Derbré est très souriant et positif, il entraîne le lecteur dans des péripéties sans choc émotionnel, plutôt comme un fleuve agité juste ce qu’il faut pour profiter de la balade en canoë. Ce ton amusé, ce personnage sympathique et son voyage au bout du monde m’ont rappelé le Fakir de Romain Puértolas, avec quelque chose de moins rocambolesque tout de même.

Et moi qui ne bois pas de café, j’ai appris plein de choses sur la façon de produire l’un des meilleurs cafés du monde, grâce à des petites bestioles aux capacités digestives surprenantes. Un aspect anecdotique qui réjouira les amateurs de ce breuvage !

Original et plaisant, le premier roman de Pierre Derbré est un des livres les plus légers et doux de ma sélection de rentrée littéraire. Si vous cherchez une lecture positive sans être mièvre, et qui sorte de l’ordinaire, je vous le recommande vivement !

« Neverland », tout droit jusqu’au matin

Mots-clefs

couverture-livre-neverland
Accompagné de son cheval, le narrateur se lance dans une quête sans précédent sur les traces de l’enfance…

J’avais découvert la plume de Timothée de Fombelle, star du roman jeunesse français, en lisant plus ou moins par hasard Le Livre de Perle, qui avait su m’enchanter et m’émouvoir, moi qui ne suis pas friande de littérature jeunesse/YA.

Lorsque j’ai su qu’il s’apprêtait à publier son premier livre à destination des adultes, j’ai aussitôt voulu le découvrir. Je remercie donc les éditions L’Iconoclaste, mon tout nouveau partenaire, pour avoir accepté de me faire parvenir Neverland.

À vrai dire, si le récit n’est pas à destination des enfants, on retrouve pourtant bien les thèmes de prédilection de l’auteur jeunesse, qui se lance ici à la poursuite de l’enfance. Une enfance qui, métaphoriquement, constitue une sorte de pays caché, sous celui des adultes, ce qui ne manquera pas de rappeler le Pays imaginaire. L’auteur assume une forme de syndrome de Peter Pan, qui ne veut pas grandir, considérant nécessaire de ne pas rompre le lien avec son enfance mais plutôt de faire évoluer avec l’homme qu’il est devenu l’enfant qu’il a été. Or pour lui, conserver une part d’enfance c’est avant tout cultiver son imagination fertile et ne pas trop s’enfermer dans les limites du réel.

Il en résulte un texte qui tient plus du récit que du roman, dans sa forme, puisque l’on assiste essentiellement à la quête du narrateur, sans croiser tellement de personnages de fiction en chemin. En revanche, le style est toujours aussi beau, limpide et poétique, avec cette façon de ne voir les choses du quotidien que comme des miracles et des mystères. Se plongeant dans des souvenirs qui sonnent pour le lecteur comme une incursion en douceur du côté de l’autobiographie, Timothée de Fombelle parvient à merveille à retranscrire des atmosphères surannées, des objets fascinants, des personnalités attachantes, autant d’éléments qui reprennent vie sous sa plume. J’ai en particulier trouvé magnifiques les pages sur les grands-parents, leur maison où les enfants se réjouissaient de venir en vacances et tous les objets qu’on pouvait y trouver.

Sans tomber dans la béatitude qui consisterait à considérer l’enfance comme une période de pur bonheur, car l’auteur n’élude pas les souffrances de l’enfant, Timothée de Fombelle parvient à conférer à son livre une vraie douceur. C’est un livre qui donne envie de convoquer ses propres souvenirs, mais aussi de passer du temps avec ses proches, car à travers les instants dépeints c’est l’amour familial qui apparaît, vibrant. Et bien sûr, le récit donne envie de partir, tel le narrateur, en quête de l’enfant que l’on fut pour le garder vivant en nous.

Rarement un adulte aura si bien saisi l’essence de l’enfance, cet état transitoire où le rapport au temps et au monde semble mouvant, fluide et sans contraintes. Mais quand cette analyse fort juste sait se parer d’une écriture poétique et douce, cela devient le livre parfait à déguster au coin du feu dès les premiers jours de l’automne.

Séance commune : « Ego »

Mots-clefs

affiche-film-egoSebastian mène une vie superficielle, dans l’attente de trouver une maison de disques pour sortir son album. Lorsqu’un accident le rend aveugle, sa vie change du jour au lendemain. Ses parents embauchent Mia pour l’aider dans la vie courante…

Movie challenge 2017 : un film européen hors France (Suède)

Dites merci (ou pas) à Tinalakiller, sans qui cette catégorie du Movie challenge 2017 se serait appelée « un film scandinave », car j’avais envie de continuer à découvrir et à faire découvrir ce cinéma nordique que je trouve si riche et passionnant. Et pour changer un peu du cliché du polar (Les enquêtes du département V), ou du film au sujet douloureux (La Chasse, Festen, A War…), j’ai choisi Ego. Certes, à première vue (c’est le cas de le dire), un homme qui devient aveugle, ce n’est pas à proprement parler le thème d’une comédie. Pourtant, rassurez-vous, Ego n’est pas du tout déprimant !

On ne va pas se mentir (de toute façon Tina serait là pour rétablir la vérité !), si j’ai eu connaissance de ce long-métrage de Lisa James Larsson, c’est avant tout grâce à sa tête d’affiche Martin Wallström. Pour ceux et celles qui ne le connaîtraient pas, l’acteur incarne le « méchant » dans Mr.Robot, Tyrell Wellick (à mes yeux le personnage le plus complexe et intéressant de la série). Et je dois lui reconnaître un certain talent pour donner vie à des personnages détestables. Car, même si ce n’est pas un psychopathe comme Tyrell, Sebastian est plutôt insupportable : imbu de lui-même, il se trouve bourré de talent et passe son temps à s’occuper de son look, à traîner dans l’arrière-boutique du magasin où il est censé travailler et à sortir en boîte avec son groupe d’amis, ramenant chez lui des filles différentes à chaque fois. Le tout grâce à l’argent de ses parents. Bref, une bonne tête à claques.

Et puis, Sebastian perd la vue, et sa vie se retrouve bouleversée. Même si le personnage n’était pas sympathique, j’ai été assez touchée de ses difficultés à accepter cette nouvelle vie. Je suis toujours assez sensible aux scènes relatives à la découverte du handicap (j’ai d’ailleurs été traumatisée par De Rouille et d’os), même si j’avoue que par moments il m’a semblé que l’acteur avait le regard trop mobile pour quelqu’un censé ne pas voir.

C’est surtout à partir de l’entrée de Mia dans la vie de Sebastian que le film gagne en intérêt. La jeune femme incarnée par Mylaine Hedreul est l’antithèse de Sebastian : elle est fraîche et franche, douce et patiente, et bien sûr, comme on pouvait s’y attendre, elle va peu à peu lui redonner goût à la vie. J’ai trouvé cette actrice, que je ne connaissais pas jusque-là, absolument adorable dans ce rôle de girl next door. Grâce à elle, le film prend une dimension plus humaine à mesure qu’elle permet à Sebastian d’écrire des paroles de chansons plus inspirées. J’ai également apprécié le fait que les parents du jeune homme, qui avaient pourtant commencé par interroger Mia sur ses placements financiers, se montrent finalement ouverts envers elle, en dépit de la différence de milieu social.

Le film est également assez réussi d’un point de vue visuel (notamment les effets de lumière pour faire ressentir au spectateur les troubles de la vision) et musical. Les chansons originales ne sont pas exceptionnelles mais elles se laissent écouter, et Martin Wallström ne chante pas trop mal. En tout cas j’ai réussi à me départir de l’impression de voir Tyrell au karaoké, ce qui est bon signe !

Bien qu’un peu léger et convenu, le film m’a fait passer un très bon moment en compagnie de Mia et Sebbe, la preuve que la Scandinavie peut aussi produire des œuvres divertissantes et positives !

« La faille » était béante

Mots-clefs

affiche-film-la-failleTed Crawford découvre que sa femme entretient une liaison avec un négociateur de la police. Lorsqu’elle rentre à son domicile, il l’abat d’une balle dans la tête et se confesse au négociateur, justement l’amant de son épouse…

Movie challenge 2017 : un film de procès

Soyons clairs d’emblée, cette catégorie du Movie challenge ne me faisait pas envie. Je comptais sur La fille de Brest pour m’y conformer, mais voilà, on ne voit pas dans le film le procès du Médiator. J’ai donc dû me mettre en quête d’un autre métrage répondant à la définition du genre. Et force est de constater que les films de procès récents (vous connaissez ma réticence envers les classiques) ne sont pas nombreux. Hormis L’Hermine, que j’avais déjà vu et d’ailleurs bien apprécié, ou d’autres films français évoquant des procès comme Je ne suis pas un salaud ou Je suis heureux que ma mère soit vivante, mais déjà vus eux aussi.

C’est donc dans une liste sur les films de procès que j’ai repéré La faille. Un sujet digne des thrillers du dimanche soir, un réalisateur qui m’était inconnu (Gregory Hoblit), restait l’intérêt de la confrontation entre Anthony Hopkins, grand habitué des rôles de psychopathes, et Ryan Gosling jeune. Ce dernier incarne un avocat (enfin plutôt procureur dans le système judiciaire américain) insupportable de morgue et d’assurance, un peu dans la veine tête à claques de son personnage au début de Crazy, Stupid, Love. Face à lui, Hopkins est absolument fidèle à lui-même : glaçant. Le jeu du chat et de la souris qui s’installe entre les deux m’a fait penser à Prémonitions, un thriller dans lequel Hopkins est de l’autre côté de la justice et traque un tueur en série à l’aide de dons paranormaux.

Ici point de paranormal, simplement un criminel assez malin pour passer aux aveux tout en manipulant son monde de façon à se faire acquitter à coup sûr. Car pendant que Willy Beachum pense déjà à son prochain poste bien rémunéré dans un gros cabinet privé, il néglige cette affaire, et donne toute latitude au tueur pour organiser sa sortie.

Les immenses circuits à billes qui décorent la maison des Crawford sont censés représenter l’intelligence hors normes du criminel, de même que le dialogue dont le titre est issu, au sujet des défauts des coquilles d’œufs. Crawford serait celui dont la finesse psychologique lui permet de déceler les moindres failles de ses contemporains au point de pouvoir tous les berner.

Sauf qu’en réalité, alors que les gentils flics mous (dont Cliff Curtis, pas plus à son avantage que dans Fear the Walking Dead) passent la maison au peigne fin trois ou quatre fois en quête de l’arme du crime, le pistolet de Ted n’ayant pas servi d’après les rapports des experts, et que Willy ronge son frein, ne supportant pas l’humiliation infligée par sa première défaite au procès, le spectateur, lui, pourvu qu’il ait un peu de jugeote, aura rapidement deviné où se trouve en réalité la fameuse preuve après laquelle tout le monde court.

Aussi me suis-je relativement ennuyée en attendant que Willy finisse par comprendre où était l’arme du crime, à peine divertie par la présence assez mal exploitée de l’excellente Rosamund Pike, dont la romance avec l’avocat est vite expédiée.

Bref, un thriller ultra classique qui ne me réconciliera pas avec le genre du film de procès et offre à ses interprètes une partition manquant d’originalité et de mordant.

« Un loup pour l’homme » : éloge de la fragilité

Mots-clefs

couverture-livre-un-loup-pour-lhomme
Appelé en Algérie, Antoine refuse de tenir une arme et reçoit une formation d’infirmier. Il laisse en France sa jeune épouse Lila, enceinte. À Sidi-bel-Abbès, il doit s’occuper d’Oscar, un soldat amputé d’une jambe…

De Brigitte Giraud, j’avais lu Une année étrangère, qui ne m’avait pas vraiment convaincue. Et quand le résumé d’un roman mentionne une guerre quelconque, c’est généralement assez pour m’en éloigner. Alors qu’est-ce qui, dans les quelques lignes de présentation d’Un loup pour l’homme, a bien pu me décider ? Peut-être le fait qu’Antoine refuse d’aller au combat. Sans doute la mention d’Oscar, qui m’a rappelé le livre si fort d’Harry Parker, Anatomie d’un soldat.

Alors quand Babelio m’a proposé de recevoir ce roman et de rencontrer l’auteur, je me suis dit que c’était un risque à prendre, parmi ma sélection de la rentrée. J’allais me jeter dans la gueule de ce Loup.

On ne dira jamais assez comme il est bon parfois de se faire violence et de varier ses découvertes littéraires. Car ce roman sur lequel je n’aurais pas forcément parié est clairement l’un des plus beaux livres de cette rentrée littéraire. La grande force du récit, c’est de parler de la guerre sans presque la montrer, et sans pourtant que le lecteur puisse l’oublier un instant. Certes, Antoine n’ira jamais combattre, n’aura pas d’arme dans les mains et n’assistera directement à aucune attaque ni à aucun attentat. Pourtant, en côtoyant au quotidien les blessés, en écoutant leurs témoignages, en baignant dans l’atmosphère poisseuse de la ville échaudée par la peur et l’incertitude, Antoine est un témoin privilégié de ce qui se joue, et le lecteur avec lui.

Mais plus encore que la grand Histoire, ce qui m’a tenue accrochée à ce livre, ce sont les personnages que Brigitte Giraud a su rendre terriblement humains et attachants. Même les personnages secondaires a priori les moins sympathiques, comme le capitaine Tanguy, ont en eux quelque chose qui peut nous permettre de les comprendre ou de les plaindre. On s’attache à eux, non pas parce que ce sont des héros, mais essentiellement à cause de leurs faiblesses. On pourrait croire qu’un roman sur la guerre nous dépeindrait le courage des hommes, forts dans l’adversité. Mais l’auteur a eu la finesse de choisir un parti-pris inverse, celui de nous donner à voir les faiblesses de ces hommes envoyés dans ce pays qu’ils ne comprennent guère.

Chez Antoine, comme chez Oscar, ce qui attire le lecteur, ce qui l’attache et lui fait espérer qu’ils vont s’en sortir, c’est avant tout leur fragilité, leur sensibilité. Il y a quelque chose de fort dans la faiblesse combinée de ces deux hommes, qui se lient d’une amitié sincère au-delà des mots, dans la proximité du quotidien où l’un prend soin de l’autre. Brigitte Giraud explore les failles de ses personnages sans jamais les présenter comme des défauts qu’il faudrait condamner, plutôt comme quelque chose de normal qui les rend humains. Et cela fait du bien de voir tous ces personnages masculins faillibles et autorisés à l’être.

Par opposition, Lila apparaît comme le personnage le plus fort du roman, une femme de tête et de cœur qui sait ce qu’elle veut et ne craint pas le danger, en tout cas moins que l’ennui. Moderne, dynamique et solaire, c’est un vrai beau portrait de jeune femme que nous offre l’auteur.

Merci à Brigitte Giraud de nous avoir offert ces beaux personnages et cette histoire si bien racontée, dans la simplicité. Un roman qui aurait toute sa place également sur grand écran.

babelio

Trois questions à… Brigitte Giraud

J’ai eu la chance de rencontrer Brigitte Giraud grâce à l’équipe de Babelio, que je remercie au passage. Certaines de mes questions ont été posées directement par Pierre qui animait l’entretien.

  • Lequel des personnages du roman est né le premier ?

Antoine et Lila sont inspirés de mes propres parents. Je portais ce livre en moi depuis longtemps mais je savais qu’il me faudrait parler de la guerre d’Algérie avec mon père, qui a été infirmier comme Antoine. En discutant avec lui, il a évoqué un soldat qui avait perdu une jambe et ne parlait plus, qu’il s’était mis en tête d’aider à se remettre. J’ai trouvé que c’était éminemment romanesque. Et créer le personnage d’Oscar, sorte de double d’Antoine, m’a permis d’écrire à son sujet des choses que je n’aurais pas osé projeter sur mon père.

  • Lila apparaît comme un personnage de femme forte, est-ce une volonté féministe de votre part ?

Ma mère était ainsi, solaire, en avance sur son temps, en tout cas c’est comme ça que je la vois. Oui Lila est féministe, car elle est décidée, obstinée. Elle quitte tout pour aller en Algérie alors qu’à l’époque très peu de femmes l’ont fait. Je trouve ça d’un romantisme absolu.

  • Aimeriez-vous voir votre roman adapté au cinéma ?

Oui, c’est d’ailleurs en négociation…

Un grand merci à Brigitte Giraud pour avoir accepté de parler de l’élaboration de ce récit intime.

« Lion » n’est pas mort ce soir

affiche-film-lionSaroo, un petit Indien de 5 ans, accompagne son grand frère pour aller travailler de nuit près de son village. Mais il se perd à la gare et se retrouve dans un train en partance pour Calcutta, à plus de 1 500 kilomètres…

J’avais repéré Lion à sa sortie en salles mais je n’avais pas été suffisamment motivée pour aller le découvrir au cinéma, parmi toutes les sorties qui me faisaient envie en début d’année. Je ne suis a priori pas très friande des histoires très distantes de mon quotidien que ce soit dans le temps ou l’espace. En revanche j’aime assez le côté « faits divers » au cinéma, et savoir que l’histoire de ce petit garçon perdu était réelle m’a redonné envie de voir le film de Garth Davis.

Le film était vraiment conforme à ce que j’en attendais, sur tous les plans. Esthétiquement beau sans originalité particulière de traitement, avec des paysages mis en valeur, l’histoire linéaire est facile à comprendre et à suivre pour le spectateur. Le film n’en appelle pas à notre réflexion mais tout entier à nos émotions, et force est de constater que cela fonctionne. Oui, j’ai versé ma larme comme tout le monde, impossible de faire autrement.

Il faut dire que l’histoire de Saroo est touchante, et que le petit Sunny Pawar qui l’interprète est juste adorable. L’enfant, malgré son jeune âge, réussit à jouer juste et de manière très expressive sans grande dépense de gestes ou de dialogues. Souvent, rien que son regard profond exprime les pensées du personnage. Une belle performance pour ce très jeune acteur qui est l’atout premier du film.

J’ai été un peu moins convaincue par Saroo adulte, incarné par Dev Patel. Déjà parce que l’acteur ne ressemble absolument pas à l’enfant. J’ai donc eu du mal à me mettre dans la tête que c’était bien lui qui avait vécu tout ce que nous avions vu précédemment. Et par ailleurs j’ai toujours eu du mal avec cet acteur, depuis son rôle dans Skins, même si je dois reconnaître qu’il a beaucoup progressé et a finalement réussi à m’émouvoir sur la fin.

Les seconds rôles sont très bons, en particulier les personnages féminins. Nicole Kidman, en mère courage de deux enfants au passé chargé qu’elle a choisis comme tels, est très juste, ainsi que Rooney Mara, dont je ne présente plus la grâce et la finesse de jeu.

Pour les amateurs de mélo, tout y est : belle musique douce et hypnotique, acteurs investis, scénario fort (dès qu’on touche à l’enfance, il y a moyen de faire pleurer), il faudrait vraiment être de marbre pour résister à ce film. Mais, comme toujours lorsque j’ai l’impression que l’on cherche à me faire pleurer à tout prix au cinéma, cela a tendance à amoindrir les émotions que je pourrais ressentir. En même temps avec un sujet pareil, il aurait difficilement pu en être autrement. Petit plus : l’apparition des réels protagonistes de l’histoire lors du générique de fin !

Un très beau film pour les amateurs du genre, qui a sans conteste mérité ses nominations aux Oscars et ses BAFTA.

« Tout sur le zéro » : qui perd gagne

Mots-clefs

couverture-livre-tout-sur-le-zeroPaul et Blaise, deux veufs, soignent leur peine au casino. À la roulette, ils côtoient Éloïse, qui trompe son ennui, Charlène, qui met du piquant dans sa pause déjeuner, ou encore Martine et Jacques, qui jouent en couple…

Je connaissais bien sûr Pierre Bordage de nom, tout en n’ayant jamais rien lu de lui, la SF étant un genre qui ne m’a jamais attirée. Cependant, lorsque j’ai su qu’il sortait un roman de littérature générale Au Diable Vauvert à la rentrée, j’ai été intriguée par cet écart dans sa carrière, et j’ai eu envie de découvrir Tout sur le zéro.

Comme son nom l’indique, le livre est dédié au jeu, à la façon d’un Joueur d’échec qui aurait remplacé le damier par la roulette. Au début, j’ai eu l’impression de lire des nouvelles car chaque chapitre présentait un personnage et son rapport à la roulette électronique, machine diabolique tantôt symbolisée comme l’objet d’un complot, la messagère d’une figure divine ou une maîtresse fougueuse à dompter.

Mais rapidement, les fils de l’intrigue se mettent en place, car si chacun est concentré sur son écran, cela n’empêche pas les accros de se croiser au bar ou au restaurant du casino et de nouer des liens. Car comment éviter les redites et l’ennui dans un récit qui narre le quotidien inéluctable des joueurs hypnotisés par le parcours de la bille, misant inlassablement sur l’unique case verte du plateau ? Eh bien en dévoilant des pans de l’intimité de ces personnages, qui deviennent plus que des silhouettes absorbées par leurs machines, des individus pour lesquels le jeu, plus qu’un divertissement, constitue une échappatoire voire une bouée de sauvetage.

Les déboires pécuniaires des joueurs m’ont en réalité moins intéressée que leurs chassés-croisés sentimentaux. Le parallèle entre le jeu et la tension sexuelle, s’il n’est pas très original, est ici maîtrisé au point de tenir le lecteur en haleine : qui va finir avec qui ? Qui risque de tout gagner ou tout perdre ?

Dans un style entêtant, adapté à son sujet, fait de longues phrases dont les propositions rebondissent tels les soubresauts de la bille, Bordage nous plonge dans l’ivresse de ses personnages, nous amène à ressentir leurs doutes et leur fièvre. Il aborde aussi les corollaires de l’addiction : le manque, l’incompréhension de l’entourage familial, le mensonge. Pourtant les familles des joueurs restent souvent à peine esquissées, à l’instar du mari d’Éloïse, voire à l’état de fantôme comme les enfants de Blaise, que l’on ne voit quasiment jamais dans sa posture de père.

Car tout converge vers le casino, et le roman est un quasi huis clos autour de ce lieu de perdition qui n’est pas réellement jugé comme tel, puisque perçu par les yeux des joueurs. Attention, ne comptez pas sur ce livre pour convaincre un joueur d’arrêter : le récit agirait plus comme un poison qu’un vaccin, distillant à travers l’addiction au plaisir de la lecture le désir de celle du jeu.

Pour l’auteur, en tous les cas, qui misait gros avec ce titre hors de ses sentiers battus, c’est un jackpot !

« Festen », quand le repas de famille tourne au vinaigre…

affiche-film-festenChristian, Michael et Helene se rendent à l’anniversaire de leur père, dans l’hôtel où ils ont vécu leur enfance. Mais l’un des membres de la fratrie manque à l’appel : Linda, décédée depuis peu. Une ombre qui ne sera pas la seule à perturber le dîner familial…

Depuis que j’ai découvert La Chasse, je me suis prise d’un vif intérêt pour le cinéma danois, et en particulier pour Thomas Vinterberg. J’avais adoré découvrir une autre facette de ses talents de réalisation avec Loin de la foule déchaînée, et j’ai eu envie de voir le film qui l’a révélé au grand public, Festen («la fête » en danois).

Et encore une fois, j’ai été très étonnée par la façon de filmer du réalisateur, très différente de ce que j’avais pu observer dans ces œuvres plus récentes. En effet, l’image n’est pas très « propre » ni très « léchée », au contraire : elle semble ancienne (peut-être aussi parce que le film date de 1998) et cadrée à la va-vite, comme si les images appartenaient aux caméscopes des invités de la fête. Ainsi certains plans sont-ils vacillants, ou filmés à mi-hauteur. Cela m’a intriguée, et en me renseignant, j’ai découvert que Vinterberg avait à l’époque signé avec Lars Von Trier un « vœu de chasteté » instaurant des règles de réalisation à l’opposé de la vogue des effets spéciaux qui commençait à se développer. Le but est de proposer un cinéma ultra-réaliste tourné avec les moyens du bord dans des décors réels et avec les objets présents sur place. J’ai alors mieux compris l’esprit de Festen.

En effet, dès les premières images dans la voiture de Michael, le spectateur se trouve au plus près de l’action, et a le loisir d’observer les membres de la famille dans leurs aspects les plus intimes et les moins reluisants. Thomas Vinterberg nous montre ce que n’importe quel invité peut voir : le luxe de l’hôtel et du repas servi par des domestiques, les belles tenues des invités, les politesses des retrouvailles, mais aussi tout ce que nous ne serions pas censés voir en participant à cette soirée d’anniversaire : les disputes de couple dans les chambres de l’hôtel et les réconciliation sur l’oreiller, les bagarres avinées et les crises de larmes, et plus encore.

Car très vite, les personnages vont tous révéler leurs failles, voire leur folie, et la façade de la famille bourgeoise bien comme il faut se craquelle. Jusqu’au discours du fils aîné (Ulrich Thomsen, excellent entre fragilité et dignité) en hommage à son père, qui fait l’effet d’un pavé dans la mare et empêche tout retour en arrière. On arrive alors à la déliquescence de la famille et à la chute progressive du pater familias. Ainsi Festen me semble-t-il une sorte de précurseur des « films de pétage de plombs », façon Carnage ou Le Prénom : ces œuvres dans lesquelles les apparences volent en éclats et les instincts violents ressurgissent à la faveur d’un huis clos. Je ne sais pas si Vinterberg a inauguré le genre, mais sa version en est certainement une des plus emblématiques et réussies.

J’ai particulièrement apprécié le rôle des domestiques, qui agissent en coulisses pour mener à bien un plan qu’ils semblent être les seuls à maîtriser et à connaître. Leur attitude fait du film une critique sociale, car le pouvoir n’est pas où l’on croit et le renversement du patriarche est aussi celui de la hiérarchie.

Finalement, après mon étonnement initial, j’ai retrouvé dans ce film ce que j’avais pu apprécier dans La Chasse : une façon d’aborder les conflits, et de ne pas avoir peur de montrer les travers de la société à travers une écriture incisive, réaliste et parfois cruelle. De quoi confirmer mon engouement pour ce réalisateur !

« Petit paysan », le drame est dans le pré

affiche-film-petit-paysanPierre, 35 ans, a repris seul l’exploitation familiale de vaches laitières. Passionné par son métier, il aime ses bêtes de tout cœur. Lorsqu’il découvre qu’une nouvelle épidémie sévit, il s’inquiète et demande à sa sœur, vétérinaire, d’ausculter une de ses vaches…

J’avais repéré l’affiche de ce film il y a déjà quelques semaines, et comme je venais de voir Baden Baden, je m’étais dit que j’étais bien contente que Swann Arlaud se voie enfin offrir un vrai premier rôle. Les prix récoltés au festival du film français d’Angoulême ont achevé de me convaincre que je devais aller voir ce film.

Dès les premières minutes, qui nous plongent dans un rêve de Pierre, où les vaches ont envahi sa maison, on sent une vraie patte de réalisateur chez Hubert Charuel, en même temps qu’une connaissance approfondie de son sujet. Et pour cause : issu du milieu agricole, le réalisateur a choisi de tourner sur les lieux de son enfance, et a fait appel à toute sa famille au casting : le père de Pierre est joué par son propre père, sa mère interprète une contrôleuse sanitaire et le vieux Raymond n’est autre que son grand-père. On sent un vrai investissement, l’envie de raconter une histoire qui tient à cœur et c’est vraiment appréciable. D’autant plus que les acteurs non-professionnels sont très justes et que les autres se fondent parfaitement dans le paysage. La famille de Pierre fonctionne bien, et l’on croit sans peine à cette relation fraternelle qui unit Pierre et Pascale (Sara Giraudeau). Celle-ci est impeccable et arrive en seulement quelques scènes à exprimer le tiraillement entre conscience professionnelle et affection profonde pour son frère.

Mais tout le film ou presque repose sur les épaules de ce « petit paysan », un rôle pour lequel Swann Arlaud est particulièrement bien choisi. On ne peut que sympathiser avec ce personnage d’éleveur passionné, qui donnerait sa vie pour ses vaches et ne semble pas affecté par le fait que personne dans son entourage ne le comprenne vraiment. Les scènes où on le voit câliner ses bêtes pendant la traite sont particulièrement belles et touchantes. Mais bien sûr, le film n’est pas un tableau idyllique : il montre aussi la robotisation qui tue le contact entre homme et animal, l’épuisement des agriculteurs, et le risque d’épidémie. J’ai aimé le traitement du sujet, façon thriller, avec ambiance glauque et tension permanente. On sent le drame se nouer, on ne peut pas prendre à la légère le risque d’abattage du troupeau de Pierre. Et en même temps, le réalisateur parvient à rester équilibré et juste : certes, le paysan ne comprend pas les mesures sanitaires et les trouve injustes, mais les faits prouvent leur utilité.

Réaliste, Petit paysan est pourtant filmé à la manière d’un long cauchemar. Investi, il n’est pas pour autant engagé dans le sens d’une pratique à dénoncer ou d’un message à défendre. Avec toutes ses qualités, le long-métrage d’Hubert Charuel a pourtant pour moi un défaut : sa chute, qui faute de choisir nettement entre la tragédie (à laquelle je m’attendais depuis le début) et l’espoir (qui aurait constitué une alternative intéressante), fait retomber l’émotion.