Entretien avec Blandine Lenoir autour du film Annie Colère

Après avoir découvert le film au moment du festival d’Angoulême, rencontre à Paris avec sa réalisatrice…

« J’adore les récits collectifs de lutte. »

  • D’où est née cette volonté de faire un film sur le mouvement du MLAC ?

B.L. : « Parce que je trouve cette histoire extraordinaire ! Je n’en revenais pas qu’on ne soit pas tous/tes informé(e)s de cette histoire, qu’elle soit totalement invisibilisée et oubliée. Ça fait partie de l’histoire du pays. On n’a vraiment retenu que la loi Veil, cet instant à l’Assemblée nationale, mais c’est important de savoir comment on en est arrivé là. Pour défendre un droit, c’est bien de connaître son histoire. Puis j’adore les récits collectifs de lutte. Toutes les luttes sociales sont passionnantes, et assez peu racontées au cinéma de manière générale. Celle-ci, c’est de la solidarité pure et c’est une façon de faire de la politique dans l’action. »

tournage Annie colere, Blandine Lenoir, local film
©Aurora Films_Local Films
  • Et comment avez-vous choisi le nom du film, qui peut laisser penser que Colère est le nom de famille du personnage ? Est-ce que vous-même vous étiez portée par la colère ?

B.L. : « Je suis partie d’une revue des années 70 qui s’appelait Marie colère. Je trouvais que ça sonnait très bien. C’est une colère archaïque. Les femmes ont toujours avorté, c’est une histoire en continu, et dans des conditions épouvantables pendant des siècles. Donc c’est la colère des femmes en général, de tellement devoir lutter pour disposer de leur corps, encore aujourd’hui ; la colère d’Annie qui est tout à fait consciente de l’injustice sociale puisque à l’époque c’était les aiguilles à tricoter pour les pauvres et les cliniques en Angleterre pour les riches, c’est la colère des médecins à qui on apprenait à l’école que l’avortement c’était horrible, et quand ils découvrent la méthode de Karman ils se rendent compte qu’on leur a menti, que c’est un acte pas du tout dangereux. Et puis c’est ma colère à moi, de voir comment les choses évoluent.

« C’est doux, tendre et politique d’être soignée de cette façon-là. »

  • Pourtant, le film a une tonalité plutôt douce pour un tel sujet…

B.L. :  « Parce que l’avortement, quand ça se passe bien, ce n’est pas traumatisant :  c’est un soulagement. On arrête une grossesse non désirée, donc si on nous parle bien et qu’on n’a pas trop mal, c’est juste un immense soulagement. Et c’est un réconfort absolu quand en plus, comme c’était le cas au MLAC, les femmes sont prises en charge globalement, qu’on leur explique ce qu’on fait, que chaque geste médical est annoncé, expliqué. L’intervention médicale devient aussi une intervention sociale, d’émancipation. Les femmes sont actives, elles ne sont pas passives. Donc oui, c’est extrêmement doux, tendre et politique d’être soignée de cette façon-là. »

  • Comment avez-vous composé ce groupe de femmes pour obtenir cette alchimie et cette sororité ?
Photo_1_ANNIE COLERE©Aurora Films_Local Films_Lumière
©Aurora Films_Local Films

B.L. : « En rencontrant des anciennes du MLAC, je me suis rendu compte que socialement elles n’avaient rien à voir les unes avec les autres. Ça m’a frappée à quel point nous, aujourd’hui, on fréquente des gens qui nous ressemblent. C’est très rare d’avoir des ami(e)s qui n’ont vraiment pas du tout eu la même histoire, la même éducation ou la même formation. J’ai pris conscience d’à quel point le MLAC avait constitué une classe de femmes annulant les différences sociales et les hiérarchies. Pour constituer quelque chose comme ça, je me suis dirigée vers des actrices qui ne se ressemblent pas pour lesquelles j’éprouvais soit de l’affection parce que je les connaissais déjà soit une attirance forte, en me disant : « ça va faire comment un dîner d’amis, si je les aime tous, ils vont tous bien s’entendre », et j’ai eu de la chance car c’est ce qui s’est passé. Je crois que quand une actrice ou un acteur s’engage sur un film comme celui-ci, qui est très politique, a priori, les gens vont bien se comprendre. Donc il y avait vraiment sur le plateau une ambiance comme celle que je mettais en scène. Il y avait une grande bienveillance entre tout le monde. Toutes les actrices qui venaient pour 3-4h, ce qui peut être difficile, étaient vraiment accueillies, on les rassurait. C’était vraiment un tournage très doux. »

  • Finalement le fait de rassurer les actrices de passage redouble ce qui se passe dans le film avec les femmes qui viennent pour avorter.

B.L. : « Exactement. Dans le film, il n’y a aucune scène choquante, il y a des enfants qui ont vu ce film. L’idée c’est vraiment de raconter cette prise en charge, cette humanité en acte, de grande douceur entre les femmes. En tant que femme, on a toutes connu cette position jambes écartées chez le gynécologue, qui est extrêmement fragilisante. Donc de toute façon, quand une actrice s’installait, les autres étaient là pour la rassurer, la protéger en disant « ne t’inquiète pas, on va rigoler ensemble ». »

Photo_3_ANNIE COLERE©Aurora Films_Local Films
©Aurora Films_Local Films
  • Et comment est venue l’idée de faire chanter le personnage de Monique pendant ces scènes d’avortement ?

« Il y a quelque chose de très généreux dans le chant. »

B.L. : « Je me suis appuyée sur la thèse de 800 pages de Lucile Ruault, qui a vraiment été une matière documentaire qui m’a permis après de raconter mes personnages et d’en faire une fiction dans laquelle je me suis appliquée à être la plus juste possible. La méthode de l’anesthésie verbale était destinée à aider les femmes à supporter la douleur, mais aussi à la traverser parce qu’elles la comprennent bien, qu’on leur a expliqué ce qui leur arrive. Les personnes qui accompagnaient pouvaient parler, caresser les mains, mettre un disque, raconter une histoire… et il y en avait qui chantaient. Ça, ça m’a beaucoup émue, parce que ça me rappelle le parent qui veille un enfant malade. Il y a quelque chose de très généreux dans le chant. Donc tout de suite je me suis dit qu’il me fallait une chanteuse, et au culot je suis allée chercher Rosemary Standley sans y croire, et par bonheur elle a accepté alors qu’elle n’est pas actrice. »

  • C’est elle ou c’est vous qui avez choisi les chansons ?

B.L. : « On les a choisies ensemble, on est parties sur des chansons d’époque et puis aussi très simplement des titres libres de droit ou pas trop chers. »

  • Vous offrez à Laure Calamy un rôle assez différent de ce qu’on l’a vu faire jusqu’ici avec un personnage beaucoup plus en retenue dans la façon d’exprimer ses émotions, en tout cas au début. Comment lui avez-vous présenté ce personnage pour lui donner envie ?

B.L. : « C’est-à-dire qu’avec Laure on est amies, on a déjà tourné ensemble, politiquement on est au même endroit, donc je lui ai parlé du projet dès le début. Je lui ai dit que je voulais écrire sur le MLAC. Mais j’avais peur de ne pas être à la hauteur, parce que je trouvais que c’était une énorme responsabilité de raconter une histoire qui est si peu connue. Du coup j’ai énormément travaillé, je me suis mis la pression, mais Laure a tout de suite dit que c’était super. Après, elle a lu différentes étapes du scénario. Elle était presque intimidée de jouer un personnage autant en retenue. En fait Annie, en traversant la lutte, elle s’émancipe beaucoup. Elle grandit, elle prend confiance. Au début elle était soumise, sans être malheureuse. C’est une époque où les femmes étaient soumises d’abord au père puis au mari ou au patron, sans forcément être maltraitées mais en étant persuadées de n’être pas si capables que ça. Et là, au fur et à mesure, elle se sent capable. Laure, elle sait jouer ça, cette espèce d’ouverture, y compris dans le corps, on a l’impression de la voir grandir. »

  • Comme on le disait, Annie est mariée dans le film. Comment avez-vous écrit le personnage du mari pour qu’il ne soit pas cliché ?
Photo_4_ANNIE COLERE©Aurora Films_Local Films
©Aurora Films_Local Films

B.L. :  « C’est un homme qui est syndiqué, comme beaucoup d’ouvriers de l’époque, qui est politisé. Et Annie, elle pense que la politique c’est trop compliqué pour elle. Ce n’est pas que ça ne l’intéresse pas. Mais il faut se dire qu’à l’époque, par exemple, beaucoup de femmes ne passaient pas le permis parce qu’elles pensaient que c’était trop difficile pour elles. On fait tellement comme les modèles qu’on a eus : ces femmes-là, elles ont vu leurs mères être impressionnées de voter pour la première fois, donc ça prend du temps. Mais son mari est gentil avec elle, elle a une forme de liberté. Mais dans les années 70, ça veut dire qu’elle est libre tant que le repas est prêt, le linge repassé, les enfants couchés, la maison tenue. Quand elle s’émancipe et devient très active au MLAC son mari la soutient mais il a une forme d’inquiétude. Si elle avait été dans une salle de sport à voir des gens qu’il ne connaît pas toute la journée, il aurait peut-être eu la même inquiétude qui veut dire « je ne sais plus ce que fait ma femme, elle change et elle a l’air très heureuse sans moi ». Mais j’aime beaucoup son personnage, et j’aime beaucoup ce que Yannick Choirat en a fait. Il a à la fois une espèce de virilité assez brute et beaucoup de tendresse. »

Photo_6_ANNIE COLERE©Aurora Films_Local Films
©Aurora Films_Local Films
  • Ils ont une fille, jouée par Louise Labèque, et c’est aussi un peu une histoire de transmission. Déjà dans vos films précédents, la transmission est importante. Qu’est-ce que vous souhaitez, vous, transmettre, avec ces histoires ?

« Mon obsession, c’est d’arrêter de faire silence. »

B.L. : « Mon obsession dans mes films, c’est d’arrêter de faire silence. Les femmes ont fait silence depuis la nuit des temps sur leur corps. Et on vit vraiment une période de révolution dont on ne se rend pas compte. C’est #MeToo, mais c’est aussi tout le reste. Je pense qu’il faut beaucoup parler entre femmes, et entre générations, pour se rendre compte à quel point les choses évoluent. Ma mère, quand elle a eu ses règles, elle ne savait pas ce qui lui arrivait. Moi, j’ai été éduquée donc je savais ce que c’était, il n’y a pas eu de souci. Et ma fille, je lui ai appris à ne pas avoir honte de ses règles et à pouvoir en parler. J’ai l’impression qu’on progresse beaucoup et que moins on se tait, plus on est ensemble, puis on gagne en droits mais aussi en liberté. Donc c’est très important de se parler. »

  • Il y a quelque chose de l’ordre de l’éducation collective, au-delà de la transmission familiale. Quelque chose d’un peu ancestral avec l’idée que si les femmes se mettent en groupe, elles s’élèvent entre elles et élèvent la génération suivante…

B.L. :  « Oui, puis je crois que l’ignorance, c’est vraiment le principe du maintien de la soumission. Si on ne connaît pas nos corps, on ne peut pas s’en emparer. Ni le soigner, ni gérer son désir, son plaisir. Il n’y a pas d’éducation sexuelle encore dans nos sociétés. C’est vraiment un grand problème, parce qu’on peut toujours dire que sur Internet on trouve des informations, mais quelles informations ? Beaucoup de désinformation surtout ! Je trouve ça hallucinant qu’on apprenne à nos enfants à se tenir en société, à être poli, à connaître les dates de l’Histoire mais par contre on ne leur apprend pas leur corps. Il y a quand même quelque chose qui ne va pas, autant pour les garçons pour que pour les filles d’ailleurs. »

  • Parmi les débats auxquels on assiste dans le film, il y a la question de la fameuse position gynécologique dont on parlait tout à l’heure. Est-ce que pour vous ça fait écho avec l’actualité du sujet sur les violences gynécologiques  ?

« Je suis vraiment fâchée contre les gynécologues. »

B.L. :  « Ah oui, moi je suis vraiment fâchée contre les gynécologues ! J’espère que ça bouge, mais moi j’ai vu des gynécologues toute ma vie qui me faisaient des ordonnances de pilule et de stérilet mais qui ne me parlaient pas de mon corps. C’est extrêmement rare un ou une gynécologue qui pose la question de la sexualité, des éventuelles douleurs etc. Les sage-femmes qui prennent de plus en plus en charge le corps des femmes et la santé sexuelle, je crois qu’elles sont un peu plus modernes là-dessus, et davantage dans le dialogue. »

Photo_8_ANNIE COLERE©Aurora Films_Local Films
©Aurora Films_Local Films
  • Au sujet de cette fameuse position gynécologique, est-ce que vous avez été inspirée par les écrits de Martin Winckler ?

B.L. :  « Non, je vois ce que c’est mais je n’ai pas lu ce qu’il écrit. J’essaie de lire plutôt des femmes sur le sujet, par exemple Camille Froidevaux-Metterie, sinon on peut revenir à Simone Iff, la fondatrice du planning familial, qui a dit des choses essentielles sur l’éducation à la sexualité. »

  • Pour finir, un petit mot sur cette phrase  « c’est politique la tendresse »…

B.L. :  « La tendresse, c’était écrit en toutes lettres dans la charte du MLAC. N’importe qui pouvait ouvrir une antenne du MLAC tant que le groupe était en accord avec la charte. Dedans est indiqué par exemple comment on devait recevoir les femmes. Et il était vraiment exigé de les prendre en charge avec tendresse.  »

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :