« Annie Colère », tu avorteras dans la douceur

Un an avant la légalisation de l’avortement en France, Annie, ouvrière déjà maman de deux enfants, pousse la porte d’une antenne du MLAC, en quête d’aide pour avorter…

Il n’est pas nouveau que Blandine Lenoir s’intéresse aux femmes. Ses films ont déjà eu à cœur de suivre des parcours féminins, et des femmes incarnées, présentes dans leur corps. Le point de départ de son nouveau long-métrage, qui est aussi l’occasion pour elle de quitter un registre proche de la comédie pour quelque chose de plus nuancé, c’est la découverte il y a une dizaine d’années de l’existence dans les années 70 du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception. Un groupement de femmes, mais aussi de médecins, qui a pratiqué des avortements illégaux mais non clandestins de manière à mettre le sujet à l’ordre du jour pour faire évoluer la loi, jusqu’à l’adoption de la loi Veil. Ce mouvement assez peu connu a fait l’objet d’une thèse (de Lucile Ruault), qui a offert à la cinéaste et à sa coscénariste Axelle Ropert une matière riche et dense, complétée par la rencontre avec des anciennes d’une antenne du MLAC.

Si les premières images montraient Laure Calamy seule sur son vélo, ce n’est pas très représentatif d’un film essentiellement choral, construit autour de l’idée du groupe et de ce que celui-ci peut apporter à l’individu, et réciproquement. C’est l’histoire d’une femme qui s’émancipe, d’empouvoirment personnel, certes, mais qui passe par un engagement dans le mouvement et la rencontre avec beaucoup d’autres femmes. Sans être documentaire, le long-métrage a vraiment vocation à contribuer à l’histoire des luttes en France, à inscrire l’importance de ce mouvement dans l’imaginaire collectif. Une forme de devoir de mémoire qui est aussi en lien avec un devoir d’éducation et de transmission des savoirs. Ce sujet, largement évoqué dans la dernière partie du film, peut faire penser au court documentaire Mat et les gravitantes, qui prouve que la question de la connaissance de son corps est toujours d’actualité.

Mais l’engagement manifeste de la cinéaste ne fait pas d’Annie Colère un film militant au sens d’un film à message. Plutôt un acte cinématographique qui tend à modifier le regard que l’on peut porter sur l’avortement. Par sa thématique et la période évoquée, le film fait forcément penser à L’Événement d’Audrey Diwan, et d’ailleurs la façon de rester très proche du personnage principal, avec une caméra qui prend le temps de l’observer, y compris quand elle est songeuse et silencieuse, afin qu’on entre en résonance avec ses émotions, n’est pas sans rapport. Mais là où le cheminement incarné par Anamaria Vartolomei restait éminemment douloureux, traité en partie avec les codes de l’horreur, celui du personnage de Laure Calamy est beaucoup plus doux et apaisé. Les scènes d’avortement elles-mêmes sont nombreuses et absolument pas traumatisantes. Filmées sans aucune effusion de sang, elles constituent des moments de sororité intense, où le lien entre les femmes s’exprime à la fois par le contact physique, les mains que l’on serre, les caresses sur les cheveux, la délicatesse des gestes médicaux pour éviter de faire mal, mais aussi par les regards échangés, les voix tendres qui constituent ce que le personnage de Monique appelle une anesthésie verbale. Dans la lumière dorée et les appartements d’époque, souvent chargés de bibelots et de couleur, chaque actrice est magnifiée, chacune, même si elle n’a que très peu de scènes, acquiert une singularité et a son rôle à jouer dans le collectif. Avec subtilité, l’écriture permet de faire réfléchir aux différentes situations, à la fois qui poussent les femmes à l’avortement mais aussi qui les incitent à rejoindre la lutte, et y compris de la part des médecins. On sent qu’il y a eu un gros travail de documentation et d’appropriation du sujet pour arriver à retranscrire une telle palette de destins unis même si pas toujours d’accord autour d’un même combat, mais un combat qui se fait sans violence, dans le choix d’accompagner au mieux les femmes à reprendre possession de leur corps.

Dans ce film très féminin, les hommes ne sont pas pour autant sacrifiés : le parcours d’émancipation d’Annie a forcément des répercussions sur sa famille, et si on peut relever la très jolie relation avec sa fille aînée (Louise Labèque), on peut aussi remarquer l’écriture fine et hors des clichés du personnage du mari (Yannick Choirat) qui considère l’investissement de sa femme comme une autre forme de lutte, lui qui est impliqué dans les avancées syndicales dans son travail. Le film offre aussi des personnages d’hommes médecins intéressants et variés. Mais évidemment, c’est surtout la partition de Laure Calamy qui impressionne, bien loin des rôles très exacerbés qu’on lui donne d’ordinaire, celui d’une femme beaucoup plus en retenue, et même très réservée initialement, qui lui permet de donner à voir une autre forme d’émotion, moins démonstrative mais pas moins contagieuse. « La tendresse, c’est politique » dit Annie pour revendiquer l’héritage du MLAC, au-delà du geste médical de l’avortement. Faire des films aussi tendres et doux sur des sujets aussi délicats et durs, ça aussi, c’est politique, et on ne peut que remercier Blandine Lenoir pour avoir montré un espoir lumineux et inspirant de lutte féministe.

 

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