« Pacifiction » :  le ciel des îles s’obscurcit

affiche-film-pacifiction

À Tahiti, le haut-commissaire De Roller, qui se targue de se soucier de la population locale, essaie de démêler le vrai du faux après des rumeurs de reprise des essais nucléaires français…

Le cinéaste catalan Albert Serra, jusqu’ici peu connu du grand public, avait fait un passage remarqué lors du Festival de Cannes avec des déclarations fracassantes et mégalomanes. On peut lui donner raison sur un point :  le cinéma qu’il propose est original à la fois dans sa forme et dans son sujet. Il faut se questionner sur le fait qu’un cinéaste espagnol vienne poser ses caméras en Polynésie française et interroger le rapport de la République basée en métropole avec ses îles, comme si aucun(e) Français(e) n’avait été capable de s’intéresser à cette France des outre-mers bien souvent délaissée des pouvoirs publics.

À l’écran, le représentant de l’État, c’est Benoît Magimel, costume blanc, verres fumés et cheveux en arrière, un look de mafieux qui a ses quartiers dans la boîte de nuit locale (tenue par un Sergi Lopez fantomatique qui traverse le film quasiment sans réplique, et dont la seule réelle utilité est d’offrir un plan en caméra subjective d’un male gaze absolu). Si De Roller est au cœur du film, car c’est avant tout lui qu’on suit dans ses manigances et ses rendez-vous, mais aussi ses moments d’errance et de solitude, le long-métrage raconte surtout sa prise de conscience d’un pouvoir qui lui échappe. Au commencement, il ne manque jamais une occasion de faire des effets de manches, proposer ses services, rappeler à quel point il a le bras long et ses entrées partout. La scène de l’accueil de l’autrice est particulièrement révélatrice avec son discours à demi improvisé et alcoolisé qui enfile les poncifs comme des perles pour finir en queue de poisson. De Roller aime s’écouter parler, il aime se contempler comme figure paternaliste d’un héritage colonial qui s’amuse à essayer les coiffes des danseurs locaux et leur conseille de mimer avec plus de violence un combat de coqs. Mais peu à peu, alors que la population locale est gagnée par la crainte d’essais nucléaires que l’augmentation du nombre de militaires sur l’île vient accréditer, le diplomate commence à perdre ses nerfs. À mesure que le complot s’ourdit et qu’on se joue de lui, il s’appuie davantage sur Shanna (Pahoa Mahagafanau), qu’il a élue comme confidente, et sombre dans des idées noires quelque part entre lucidité et paranoïa. À l’image, tout cela est retranscrit par une succession de plans généralement fixeS, qui alternent des cieux incroyable et rougeoyants, des divertissements à sensation (la scène du surf, assez extraordinairement immersive et quasiment gratuite d’un point de vue narratif), des personnages comme accablés par la moiteur ambiante et une consommation déraisonnable d’alcool ou de drogues. Mais qui est vraiment hors de contrôle, et qui fait semblant ?

Au-delà de son thriller politique, qui nous demande jusqu’où la folie et le goût du pouvoir des hommes blancs pourra sacrifier une population locale considérée par eux comme serviable et décorative, Albert Serra se joue de l’hypocrisie et de la bêtise de ses protagonistes. La plupart des dialogues sont constitués de platitudes, les discours sont lénifiants, les attitudes grotesques. Plus le trait est forcé, plus nous rions, et plus quelque part nous avons l’impression que le film touche juste dans sa dépiction d’une vieille élite sur le retour qui s’est crue plus importante qu’elle n’était réellement, mais dont les reliquats de pouvoir constituent un réel danger. Entre la beauté des paysages naturels, que souligne le protagoniste lors d’un voyage en avion et qui confère à l’ensemble un charme hypnotique, et la laideur d’égout humaine très largement partagée, la confrontation produit en effet certain qui fait du film une expérience peu commune au cinéma.

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :