« Armageddon Time » : a lot of people won’t get no justice tonight

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Au collège public de son quartier du Queens, Paul Graff se fait remarquer pour son goût du dessin plus que des cours et se lie d’amitié avec Johnny Davis, un redoublant noir avec lequel il fait les 400 coups… 

Que faudra-t-il pour qu’un jour James Gray voie une de ses œuvres récompensée à Cannes ou aux Oscars ? Il était pour la cinquième fois en compétition sur la Croisette cette année avec son huitième long-métrage, Armageddon Time, qu’il préfère qualifier de personnel que d’autobiographique. C’est pourtant un souvenir d’enfance qui lui donne l’impulsion de réaliser cette œuvre pour laquelle il retourne aux sources, retrouvant son logement d’enfance délabré et reconstituant celui-ci dans le même quartier pour les besoins du film. Si la chambre de Paul est calquée sur celle de ses souvenirs, et si lui aussi enfant se rêvait dans une carrière d’artiste plasticien, en changeant les noms propres, le cinéaste s’autorise des détours de fiction pour exprimer ce que fut de grandir aux États-Unis dans les années 80. Alors que Reagan allait accéder à la présidence, surfant comme tous les politiques sur la peur de ses concitoyen(ne)s pour être élu, d’où l’expression qui donne son titre au film, pour le jeune Paul, c’est aussi la fin d’une époque.

Non pas celle de l’enfance, car il est encore bien jeune, mais d’une insouciance candide aveugle aux inégalités, au poids de l’Histoire et à l’injustice du monde. Si le parcours de James Gray lui-même dans la réalité propose un espoir, une ouverture, corroborée par le choix final de Paul comme une affirmation pré-politique de son indépendance d’esprit, le monologue du père (Jeremy Strong) est d’une lucidité malheureusement toujours terriblement actuelle.

Toutes les problématiques sociales, telles que les séquelles d’un antisémitisme enraciné qui a laissé chez les familles immigrées au moment de la Seconde Guerre mondiale l’impression de devoir toujours davantage que les autres mériter sa place, ou le racisme prégnant aussi bien à l’école publique dans l’acharnement d’un enseignant qu’à l’école privée dans les remarques méprisantes et arriérées des enfants, sont perçues par le prisme intime, et c’est ce qui leur donne tant de force et de résonance. James Gray ne fait pas un film social, il ne fait pas non plus un drame ou une chronique familiale, encore moins un coming of age. Armageddon Time est une histoire sincère qui mêle tout cela comme la vie les rend inextricables, et pour autant reste traversée par un souffle narratif qui nous emporte de bout en bout.

Cherchant l’évidence et la sobriété dans sa mise en scène, le réalisateur fait prédominer le sens dans des choix de montage d’une telle élégance que la réflexion passerait presque inaperçue, comme lorsque Paul s’observant dans la glace mime deux mouvements de boxe qui nous ramènent au portrait de Mohamed Ali placardé au-dessus de son lit. Tournant pour la première fois en numérique, il choisit de recréer l’impression d’un grain de pellicule et une colorimétrie chaude proche du sépia qui convient parfaitement à l’évocation de souvenirs d’enfance et à la bulle enveloppante que constitue le foyer des Graff. Paul y est d’ailleurs d’abord si protégé du monde qu’il se croit intouchable, auréolé de la présence de sa mère au Conseil des parents de l’école, de l’amour fou de son grand-père qui le couvre de cadeaux et l’appelle avec affection “jelly beans”, prenant l’habitude d’outrepasser les bornes pour ne faire que ce qui lui chante, quitte à désobéir et à peiner ses parents. Comme beaucoup d’enfants, Paul est égoïste, et on remercie James Gray de ne pas souscrire au cliché d’une innocence enfantine qui équivaudrait à une absolue pureté. L’innocence de Paul, c’est de croire qu’il pourra toujours faire ce qu’il veut et s’en tirer, que la gloire n’attend que lui, et qu’il en va de même pour tous les autres enfants. Ses rencontres avec Johnny (Jaylin Webb), puis avec des camarades d’un milieu bien plus favorisé, lui permettent de mettre en perspective sa vie et celles des autres, de prendre conscience à la fois de ses privilèges et des limites de ceux-ci. C’est une conscience d’artiste qui s’éveille au monde, et que chaque perte cruelle contribue à rendre davantage singulier et à renforcer dans son intuition intime que son chemin ne sera pas celui que l’institution scolaire et ses parents auraient aimé voir se dérouler devant lui. Parce qu’il est à la fois tout simple et tout en nuances, porté par des interprètes faisant naître aussi bien le rire que les larmes (extraordinaire Anthony Hopkins, tendre Anne Hathaway, facétieux et profond Banks Repeta), Armageddon Time suscite en chacun et chacune un flot de souvenirs allant de nos propres moments-clés avec nos aïeux à nos découvertes des injustices du monde. Quand un film aussi personnel peut si bien bouleverser de façon universelle, et faire résonner le singulier et le politique sans prétention aucune à donner des leçons, tout en proposant une esthétique cohérente et léchée, on se demande ce qu’il faudrait encore de plus pour prétendre enfin aux plus hautes récompenses.

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