1 mois, 1 plume, 1 œuvre : Et quelquefois j’ai comme une grande idée (octobre 2013) par Madimado

La plume

Professionnellement issue du milieu éditorial, Madimado conjugue de multiples passions, allant des voyages (sur lesquels elle a écrit des guides) au cirque contemporain et plus largement au spectacle vivant. Sur son blog Madimado, on trouve surtout des chroniques culturelles autour des livres et du cinéma. Pour cette rubrique, la Toulousaine a donc trouvé un moyen de combiner les deux avec une œuvre littéraire adaptée en film…

L’œuvre

et-quelquefois-j-ai-comme-une-grande-idee

Quel livre !

Paru en 1964 aux États-Unis, ce roman écrit par Ken Kesey, l’auteur du célèbre Vol au-dessus d’un nid de coucou n’a été traduit en France qu’en 2013 par Nicolas Badout aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. Je l’avais lu au moment de sa sortie française et ç’avait été une claque monumentale. Un roman que j’ai eu envie de relire à l’instant où je l’ai refermé. Ce que je n’ai finalement jamais fait parce que ce sont 800 pages d’une rare densité et que ça prend quand même un certain temps. Quand Lily m’a proposé d’écrire sur l’œuvre de mon choix, c’est donc tout naturellement que j’ai pensé à lui, d’autant plus qu’il y a une adaptation cinématographique qu’il me restait à découvrir.

Ce roman raconte l’histoire de la famille Stamper, des bûcherons de l’Oregon : Henry, le patriarche pas commode ; Hank, le frère aîné insubmersible ; Vivian, sa femme, douce et indéchiffrable ; Jo Ben, le cousin jovial ; sa femme Jan, plus effacée ; et enfin Leeland, le petit dernier, l’intello citadin qui revient plein de haine après être parti de nombreuses années et qui compte bien faire tomber son frère Hank de son piédestal. La guerre fratricide ne suffisant pas, le tout se passe sur fond de grève des bûcherons. Les Stamper refusent de suivre le mouvement et continuent à honorer tranquillement leurs contrats, sapant les efforts des grévistes. La tension dans la petite ville de Wakonda est à son comble. Tout le monde veut la peau de Hank Stamper.

Ce roman est difficile à décrire tant il est singulier. Ce qui le caractérise le mieux est sans doute sa narration hors normes. Ça part dans tous les sens, à chaque instant : on change de point de vue constamment, on peut passer d’un narrateur à l’autre au milieu d’une phrase, la chronologie n’est pas toujours très nette… Pas toujours simple de s’y retrouver. On s’y fait et ça donne un souffle incroyable au texte mais autant vous prévenir, c’est tout sauf une lecture facile. La construction est ardue, c’est très dense et on a parfois du mal à suivre, ça demande une attention de chaque instant. Avec un beau bébé de quelques 800 pages en grand format, autant vous dire que cette lecture tient du marathon et en laissera plus d’un sur le carreau. Mais quand on parvient à se couler dans ce style foisonnant, quel bonheur incomparable !

Le fait d’avoir souvent accès aux pensées des personnages, à leur passé, à leurs motivations, si cela fait une narration d’une incroyable complexité, ça donne aussi une réelle profondeur aux personnages mais aussi l’impression d’un texte très vivant, d’autant plus qu’il ne manque pas d’humour et de légèreté malgré tout. On prend tour à tour le parti de l’un ou de l’autre, ou de tous à la fois. Ils nous agacent, ils nous font pitié parfois, mais on les comprend et on finit par avoir un peu l’impression de faire partie de cette famille dysfonctionnelle à souhait. Il y a aussi une peinture intéressante d’un pan de la société américaine dans ces pages. Avec la question de la grève bien sûr, et plus largement des considérations économiques, mais aussi des références à la guerre, et autant de problématiques qui ont traversé l’époque. La force de ce roman, ce sont les tensions mises en place à chaque niveau : celui de la société (ou a minima de la ville), de la famille, mais aussi les tensions internes qui déchirent les personnages entre des désirs contradictoires. Un roman fleuve qui nous emporte telle une crue et nous recrache sur la rive pas tout à fait indemne.

affiche film

Il existe une adaptation cinématographique de 1971 de et avec Paul Newman, Le clan des irréductibles. Le roman semble difficilement adaptable étant donnée sa narration anarchique. Si on rétablit une ligne temporelle cohérente pour se concentrer sur la grève d’un côté et sur la relation explosive entre les deux frères de l’autre, on perd tout ce qui fait le génie du texte. Mais soit. Ça laisse de quoi faire un bon film classique. Pas mal de petits changements ont été fait dans l’histoire que je n’ai pas toujours trouvé très pertinents. Les choses sont dites de manière beaucoup plus frontale, ce qui rend les personnages moins intéressants, même si ça permet de faire monter la tension plus vite (en théorie, dans les faits ça ne prend pas vraiment). L’ajout de nombreuses remarques homophobes était dispensable. Si ça s’explique par l’époque et le milieu dépeint, c’est un choix qui passe assez mal à l’heure actuelle.

Dans l’ensemble le film est peu inspiré et manque de profondeur. La mise en scène est très classique, les scènes de bûcheronnage m’ont paru interminables et n’apportent pas grand-chose. Les personnages manquent d’épaisseur. Seule la fin est réellement réussie. L’ensemble a plutôt mal vieilli. On se demande si la personne qui l’a adapté avait lu le livre tant il en a fait une simple histoire de bûcherons en grève là où le roman prend des dimensions quasi mythiques. C’est un raté qui en plus est victime des travers de son temps. Si en soi le film se laisse regarder malgré tout (Paul Newman fait un Hank Stamper convaincant), je ne recommande pas de le voir juste après avoir fini le livre, ça ne supporte pas la comparaison.

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Un commentaire sur “1 mois, 1 plume, 1 œuvre : Et quelquefois j’ai comme une grande idée (octobre 2013) par Madimado

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  1. Je n’ai jamais vu le film dont j’ai appris l’existence récemment et je ne crois pas le voir un jour tant le livre a été une claque littéraire, une rencontre incroyable avec des personnages, une histoire et surtout une plume originale, passionnante et vibrante ! Cette chronique confirme ce que je supposais : une adaptation ne peut pas valoir une écriture aussi unique.

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