« Le Soldat désaccordé » : poème au fusil

Après la Première Guerre mondiale, un ancien soldat qui a perdu une main au combat devient enquêteur privé pour retrouver les disparus et identifier les amnésiques. Madame Joplain, persuadée que son fils Émile est toujours en vie, paye ses services…

De Gilles Marchand, on se souvenait bien du premier roman écrit en solitaire, Une bouche sans personne, un livre qui évoquait déjà la guerre, mais la Seconde, notamment autour d’Oradour-sur-Glane. Auréolé du prix du roman Points, le livre avait donné à l’auteur une certaine aura, et lui a permis d’explorer d’autres genres et d’autres formes littéraires. En cette rentrée 2022, Gilles Marchand revient à la guerre, mais cette fois la Première. Et comme dans son premier roman, c’est par une histoire intime qu’il parvient à nous faire ressentir le traumatisme de toute une génération, qui à l’aube de sa vie d’adulte, à l’âge de s’installer en ménage, s’est vu confisquer ses projets et son avenir pour un conflit au sens annulé 25 ans plus tard.

L’histoire est double, mais elle est même plus que ça, multiple, car le profil de l’enquêteur-narrateur qui nous guide par la main page après page permet de superposer son propre passé à celui du jeune homme qu’il recherche, mais aussi de croiser toute une galerie de personnages secondaires dont chacun détient sa propre histoire, pièce du puzzle qui mène à Émile mais aussi d’une grande fresque remplie à la fois d’humanité et de inhumanité. L’humanité, cette condition que nul n’a choisi et que chacun tente d’épouser comme il peut en temps de drame, avec ses élans, ses sentiments, ses qualités et ses erreurs. L’inhumanité, mondiale, de ce conflit qui à large échelle paraîtrait presque théorique (tracer la ligne de la frontière d’un ou de l’autre côté de l’Alsace et de la Moselle) et qui à petite échelle n’est qu’un immense bourbier, un massacre à ciel ouvert qui n’épargne ni les humains, ni les animaux, ni même la terre (on trouve des lignes sublimes et terribles sur les sols gorgés de sang sur lesquels rien ne poussera plus).

Des récits sur la Guerre mondiale, on ne peut pas dire que la France en ait manqué. En littérature, on peut même reconnaître que Le Soldat désaccordé appartient à une lignée, fruit d’un croisement entre Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre et Un long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot. Pourtant, très vite, le livre impose son atmosphère singulière, la voix tendre et blessée de son narrateur, sa soif de recueillir la preuve qu’un amour a pu survivre au conflit, à l’horreur. À mesure que les pages se tournent, que les années défilent, que les pistes se raréfient, paradoxalement, l’intrigue nous tient de plus en plus en haleine. Les rebondissements sont de taille, et toujours amenés avec tant de finesse qu’on ne peut les prévoir tous. Nous aussi, nous avons besoin de savoir, de connaître la clé du mystère. Perçu uniquement à travers les yeux de celles et ceux qui les ont connu(e)s, les récits souvent maladroits et d’autant plus touchants de celles et ceux qui les ont côtoyé(e)s, Émile et Lucie acquièrent le statut des couples de légende, sont Roméo et Juliette, Tristan et Yseult, Heathcliff et Catherine. Que l’on apprécie ou non les récits historiques, les histoires d’amour ou les enquêtes, on est emporté par le souffle à la fois intime et universel qui traverse l’œuvre, d’un détail terre-à-terre à une expression poétique. Alors, malgré l’existence des textes cousins, ce Soldat désaccordé devient un livre nécessaire, une grande œuvre dont on ne soupçonnait pas la portée en s’y plongeant, qui ne révèle toute la puissance de ses thèmes qu’à mesure qu’elle les déploie, comme le faisait déjà brillamment Une bouche sans personne. Gilles Marchand nous tient au bout de sa plume, et le destin de ses personnages peut nous gonfler le cœur ou nous le briser. Et nous l’acceptons, car qu’est-ce donc que la littérature si ce n’est nous offrir de vibrer d’autres vies que la sienne ?

 

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