« Les Tourmentés » : qui va à la chasse trouve sa place

Ancien légionnaire, devenu SDF, Skender est retrouvé par Max, qui fut son sergent. Celui-ci est désormais l’homme à tout faire d’une riche passionnée de chasse, et présente son ancien soldat à sa patronne pour une mission un peu spéciale…

Double événement en cette rentrée littéraire : le retour des parutions chez Alma, après une petite mise en sommeil, et qui plus est avec le premier roman du cinéaste Lucas Belvaux. Derrière la caméra, il nous a habitué à traiter des sujets sociaux, en particulier de la plongée d’un personnage dans un monde dont il lui faut découvrir les codes. Sa première fiction en littérature ne désavoue pas totalement ce procédé, puisqu’il choisit de suivre au début du récit deux anciens légionnaires dont la réinsertion dans la société civile ne va pas de soi. L’un, Max, a réussi à laisser le passé derrière lui grâce à la rencontre avec Madame, sa patronne, tout au long du livre nommée par ce titre qui insiste sur la différence de classes sociales et le rapport patronne–employés. Lorsqu’on le découvre, il a déjà fait siennes les passions de celle qui l’a initié aux arts : la musique classique, la poésie, la littérature, mais aussi la chasse. Quant à Skender, il subit un contrecoup beaucoup plus violent puisqu’il se retrouve à la rue et peine à conserver un lien avec son ex-femme et leurs deux garçons.

Ce qui différencie sans doute le plus cet œuvre de celles, filmiques, précédentes, c’est que l’écrit permet d’aller plus loin dans la violence. D’abord, c’est le passé qui unit les deux hommes comme un secret qui ne peut être dévoilé aux femmes ni aux enfants que sous les atours du récit d’aventure. Mais les voyages et la camaraderie masculine ne sont que la version édulcorée de massacres et autres exactions que le texte aborde sans toutefois s’y complaire. Ensuite, les violences au présent : celle de la société qui a ravalé les hommes une fois l’uniforme raccroché à un niveau de subalterne qui peut aller jusqu’au caniveau. Puis, au futur, la violence la plus extrême proposée sous forme de contrat par Madame à Skender, dans laquelle Max se retrouve l’intermédiaire volontaire qui peine progressivement à assumer.

Chaque chapitre, court de quelques pages, permet d’alterner le point de vue de cinq protagonistes : Skender, Max, Madame, les parties prenantes de l’odieux marché, mais aussi Manon et Jordi, l’ex-femme et le fils aîné de Skender. La plongée dans leurs pensées les plus intimes sous la forme du flux continu de la conscience, auquel se mêlent les échanges dialogués sans rupture nette, nous invite au plus près des personnages et nous force à contempler leur dilemmes moraux et à nous interroger sur nos propres compromissions et nos propres limites. Que que peut-on faire par goût du défi, amour des siens, orgueil ? Toutes les vies valent-elles le même prix et si oui, quel est-il ?

Étonnamment, alors qu’il avait commencé par la violence, le récit mute petit à petit pour nous amener dans sa deuxième partie vers la douceur. Celle liée à un changement de décor, passant de la banlieue à la campagne, la présence de la nature jouant l’apaisement sur les nerfs à vif des personnages. Et si, à flirter avec la mort, quelqu’un pouvait gagner la découverte de la vie et de l’amour ? Jusqu’au bout, le récit conserve son suspense de thriller, et la noirceur la plus sordide coïncide avec l’introduction de la lumière, liée à la nature mais également à l’enfance. L’ensemble fait preuve d’une belle maîtrise et d’une tonalité singulière et déjà affirmée pour un premier roman.

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