« Les Années Super 8 », j’ai aimé vivre ça

Au début des années 70, Annie et Philippe Ernaux, installé(e)s à Annecy pour des raisons professionnelles avec leurs deux fils, achètent une caméra Super 8…

Son nom est sur toutes les lèvres car elle vient d’être sacrée prix Nobel de littérature. Mais Annie Ernaux n’a pas fini de faire parler d’elle, car après avoir collaboré avec Régis Sauder pour J’ai aimé vivre là, elle compose avec son fils David Ernaux-Briot un moyen-métrage intime à partir des vieilles bobines en format Super 8 qui s’étalent sur une décennie de leur vie de famille.

C’est l’ensemble des années 70 que l’on parcourt à travers les images et la voix de récitante de l’autrice, qui accompagne le visuel comme autrefois on passait des soirées à commenter les diapositives projetées de ses voyages. On se sent d’ailleurs inclus, comme convié à une soirée au coin du feu pour évoquer ensemble les souvenirs des jours heureux de l’enfance des deux garçons, Éric et David, qui dès les toutes premières images constituent le cœur de l’intérêt du réalisateur amateur, leur père. L’usage de la caméra reste d’abord exclusivement domestique, dévoué à garder le souvenir du temps qui passe, à immortaliser les enfants dans leur jeune âge mais aussi le décor qui témoigne d’une volonté d’embourgeoisement de la part des transfuges de classe. Pourtant, un autre personnage, toujours secondaire mais souvent présent, rappelle à Annie d’où elle vient et ce qu’elle ne peut fuir : sa mère, qui depuis son veuvage est venue s’installer avec eux.

Petit à petit, les caméras se délocalisent à mesure que la famille multiplie les voyages, que l’on peut considérer de deux natures différentes. D’une part, la volonté de passer des congés avec les enfants dans des décors plus champêtres que la ville d’Annecy où ils grandissent, qu’il s’agisse de la maison reculée de la belle-sœur, de celle, en Charente, de ses beaux-parents, puis plus tard dans un club au Maroc où la découverte du pays reste extrêmement balisée par des sorties organisées. D’autre part, des voyages à l’étranger nettement plus politisés : au Chili, en Albanie, à Moscou, Annie et Philippe prennent la température d’un monde en mutation. Lui qui a fait Sciences-po, elle qui toute sa vie défend des thématiques de gauche, traversent le mandat de Giscard avec morosité et, à défaut de Rocard, placent un certain espoir dans l’avènement de Mitterrand.

Mais dans cette décennie de préhistoire d’une écrivaine, dont l’activité de plume est cachée à l’écran, tenue secrète dans des moments de solitude jusqu’à la parution de son premier livre, qui finalement ne change d’abord pas grand-chose à sa vie, reste surtout marquée par la vie familiale, alors que le tournant 80-81 verra son mariage se rompre et ses fils adolescents recomposer avec elle seulee (sa mère ayant choisi de retourner vivre à Yvetot) un nouveau genre de cellule familiale, celui d’une moderne mère célibataire.

À la fois témoignage précieux d’une époque et document éminemment personnel, Les Années Super 8 rappelle une autre curiosité cinématographique de l’année, Et j’aime à la fureur, le montage qu’André Bonzel propose d’un ensemble d’archives à la fois familiales et étrangères, composant un plus large portrait français sur plusieurs générations. Ces œuvres qui présentent des images imparfaites, abîmées par l’usure du temps et jamais aussi bien cadrées que par des professionnels, valent aussi bien pour leur aspect documentaire que pour l’émotion et la poésie qui s’en dégagent. 

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