« Toute une moitié du monde » : être autrice aujourd’hui

Pour écrire neuf aujourd’hui, comment se sortir des images éculées de l’écrivain viril, du personnage de héros traditionnel, de la forme romanesque à la fin bien bouclée ? Comme mettre de l’ordre dans le chaos de façon neuve et relier l’humain à ce qui l’entoure ?

Largement acclamée pour la plupart de ses textes, et en particulier pour L’Art de perdre, un récit qui mettait en perspective la fiction avec l’histoire de sa propre famille, Alice Zeniter revient en cette rentrée littéraire avec un livre différent. Bien qu’elle s’en défende et cherche à privilégier une forme libre de l’ordre de la « promenade » proposée à ses lecteurs/trices, on pourrait dire qu’il s’agit globalement d’un essai sur la condition de l’écrivain, et plus particulièrement de l’écrivaine d’aujourd’hui, très largement nourri par sa propre expérience en la matière.

En s’appuyant sur des références variées, allant d’interviews de collègues auteurs contemporains (par exemple Vincent Message, très largement cité) à des extraits de textes plus classiques et jusqu’à des références hors littérature (on trouve notamment un court chapitre inattendu sur le film Avatar), l’autrice évoque dans chaque chapitre une question liée à la pratique littéraire. Tout d’abord, elle revient sur ses débuts de lectrice et l’influence que ses premiers choix de lecture ont pu avoir sur son rapport non seulement aux livres mais aussi au monde, et de là interroge la question de la représentation du métier d’écrivain, souvent genré au masculin et associé à des figures d’aventurier, d’Hemingway à Sylvain Tesson. Or le titre « Toute une moitié du monde » fait référence spécifiquement aux personnages féminins qui, bien que les femmes constituent la moitié de la population mondiale environ, sont souvent cantonnés à des rôles limités dans les œuvres, comme en témoigne par exemple le test de Bechdel, bien qu’Alice Zeniter se range à l’idée que celui-ci est imparfait.

La question de la féminité en littérature débouche sur des réflexions plus larges sur le personnage, de sa disparition annoncée par l’ère du Nouveau Roman au constat de sa pérennité dans les textes actuels, quand bien même ses caractéristiques auraient évolué (on pense par exemple à l’absence d’état civil au-delà d’une initiale dans le précédent livre de l’autrice, Comme un empire dans un empire). Il est aussi question des limites de la forme littéraire, qu’il s’agisse du roman ou de l’essai. Bien que l’écrivaine semble souscrire à un désir de sortir des carcans traditionnels, en particulier dans le cadre du roman, et notamment en ce qui concerne sa fin, elle prouve elle-même à plusieurs reprises qu’elle se sent rattrapée par les attentes potentielles de son lectorat, dûment intégrées : a-t-on le droit de digresser hors de son sujet premier ? De clore un livre alors qu’on sait que de nombreuses thématiques auraient encore pu y être abordées ?

Avec un ton alerte et assez connivent, Alice Zeniter nous embarque dans sa réflexion avec un mélange d’assurance et de volonté affirmée mais aussi une manière de formuler ses doutes et ses manquements (par exemple en citant à la fin tout ce qu’elle aurait voulu lire ou intégrer au texte et qui n’a pas trouvé sa place ou pour lequel elle n’a pas eu de temps) qui contraste avec le sérieux des thèmes abordés et, dans une veine qui n’est pas sans rappeler Mona Chollet, réussit à faire d’un texte gravitant dans la galaxie des essais une lecture très agréable et facile, comme si elle nous guidait gentiment et avec un certain humour dans le dédale d’un bâtiment imposant. Mine de rien, en se confrontant à certaines questions qui ont marqué l’étude littéraire à travers les âges mais restent éminemment contemporaines, l’autrice inscrit son nom féminin parmi des penseurs très souvent masculins.

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