« Le sixième enfant »/« Pleurer des rivières » : apte à adapter

Arrêté pour complicité de trafic, Franck obtient du sursis grâce à son avocat Julien. Alors que les deux hommes se présentent leurs épouses, ils sont frappés par l’injustice du sort : Meriem attend un sixième enfant alors qu’Anna ne peut concevoir…

Pour son premier long-métrage, Léopold Legrand s’appuie sur un livre qui l’a particulièrement touché, le premier roman du cinéaste Alain Jaspard, qui a lui-même adapté au cinéma des œuvres pour la jeunesse telles que Tom-Tom et Nana.

Dans sa première partie, le roman Pleurer des rivières est d’abord une plongée dans un univers, celui de la communauté yéniche, branche des gens du voyage originaire du côté de l’Allemagne. On suit le personnage de la blonde Meriem : l’histoire s’ouvre par la rencontre charnelle entre l’adolescente, venue en pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer avec toute sa famille, et un jeune homme se présentant comme gitan, Franck. À 15 ans, le jeune couple se marie précipitamment et donne naissance à son premier enfant. Là où l’auteur prend le temps de faire l’historique de la famille, du passage vers Perpignan jusqu’à l’installation en banlieue parisienne, depuis la naissance de ses enfants supplémentaires avant d’en venir au début des ennuis lorsque Franck s’acoquine avec un cousin, Sammy, pour voler des câbles de cuivre sur un tournage, toute cette quasi première moitié du livre n’apparaît pas comme telle dans l’adaptation de Léopold Legrand. Bien que le cinéaste se soit documenté et ait pris soin de rencontrer des personnes de la communauté yéniche qui ont accompagné son écriture, ce qui l’intéresse fondamentalement, c’est moins la chronique de la vie de gens du voyage sédentarisés que le parallèle entre les deux couples, et en particulier la rencontre de deux femmes autour d’un enfant à naître.

Le roman insiste davantage peut-être sur l’opposition des deux mondes, celui de l’avocat vieillissant qui s’empâte, séduisant encore sa femme lorsqu’il gratte sa guitare, celle-ci connaissant le succès grâce à des albums pour enfants, et celui de la famille yéniche avec ses sept bambins. Dans le film, les enfants sont réduits au nombre de cinq, et le couple bourgeois a rajeuni, comme pour décorréler la question de la difficulté à concevoir de celle d’un âge limite. Ramenés à peu près au même âge, les deux couples semblent plus proches, même si leur lieu de vie marque très clairement à l’image l’ampleur du gouffre social qui les séparent. Mais Anna et Julien (Sara Giraudeau et Benjamin Lavernhe) veulent être cools, et non pas tant que ça l’air de se forcer pour trouver Franck et Meriem (Damien Bonnard et Judith Chemla) sympathiques.

La ligne de fracture, dans le film, se situe plutôt entre les hommes et les femmes. Aux hommes, une certaine rationalité, l’un formulant des calculs relatifs au prix de son camion, l’autre s’accrochant à des articles de loi. Aux femmes, une relation ambiguë entre intérêt et amitié, gouvernée par une forme d’instinct maternel. Pourtant, de façon intéressante, le cinéaste a changé le métier d’Anna pour en faire elle aussi une avocate. Ce choix la rend plus apte à se rendre compte des conséquences de ses actes et à faire des choix pleinement assumés et non écervelés.

À mesure que les tensions croissent, ce qui pouvait apparaître comme un drame social se mue en thriller intimiste. Le côté joyeux et lumineux de la smala qui accueillait chaleureusement Anna devient la pression de regards environnants qui pourraient percer à jour le stratagème des deux familles. Dans chacun des couples, la dissension va augmentant, posant également aux spectateurs/trices des dilemmes éthiques. Est-il à un moment acceptable de transgresser la loi ? Quel serait dans l’affaire l’intérêt réel de l’enfant ? Et c’est surtout sur ce dernier point que le film et le roman se distinguent. Porté par son expérience personnelle, le cinéaste choisit l’espoir, une forme étrange de sororité et de grandeur d’âme incarnée par les deux actrices très intenses, par-delà la lettre de la loi, là où le roman est nettement plus terre-à-terre et triste. À travers les questionnements sur ce qui est juste ou non, permis ou non, toutes choses n’étant clairement pas égales par ailleurs, le livre et le film, chacun à leur manière, sondent un certain déterminisme social qui enferme les individus dans des existence dont les souffrances ne peuvent être partagées pour les alléger.

 

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