« Les Apparences », valse vien-noire

Eve et Henri Monlibert forment un couple très en vue dans le milieu des expatriés français de Vienne. Lorsque la directrice de bibliothèque se rend compte que son mari la trompe avec l’institutrice de leur fils, pas question pour elle de le confronter ni d’accepter de le perdre…

Depuis longtemps, Marc Fitoussi rêvait d’une adaptation, avec comme idéal les textes de Patricia Highsmith, dont tous les droits sont déjà détenus. Après s’être confronté à différents genres, avec plus ou moins de succès, il se laisse séduire par un polar nordique dont il transpose l’action de Stockholm à Vienne, introduisant dans l’intrigue la notion d’expatriation, qui permet d’expliquer l’impression de vase clos autour de ses personnages.

Comme c’est souvent le cas, les expatriés français se rassemblent pour former une petite communauté régie par des règles plus ou moins tacites : se fréquenter lors de dîner dont l’organisation est tournante entre les couples, partager ses bons plans pour déguster les meilleurs mets à la française, se serrer les coudes, en particulier entre femmes. Le personnage de Pascale Arbillot, délicieusement infecte dans le rôle de la commère et de la peste qui vient toujours juger les autres et colporter les potins, énonce d’ailleurs rapidement sa vision des choses qu’elle impose à tout le groupe : une femme qui se dissocie mérite d’être abandonnée par son mari et de quitter ce petit cercle de privilégié(e)s, quant à un homme infidèle, il verrait son écart aussitôt rapporté à son épouse par une des bonnes âmes du cercle.

Cet entre-soi bourgeois, qui transparaît à l’écran par des décors d’appartement hauts sous plafond et richement meublés, des brushings impeccables et interchangeables, des tenues d’apparat qu’on enfile parfois juste pour dîner seule chez soi, constitue un cadre éminemment chabrolien dans lequel Marc Fitoussi et son équipe technique prennent plaisir à faire circuler les personnages en jouant avec les cadres, les clairs-obscurs et la disposition des objets. De plus en plus, les spectateurs/trices sont invité(e)s à adopter le point de vue du voyeur, de l’espion, de celui qui fouine pour essayer de percer les secrets. Or s’il s’agit au départ de celui du personnage de Karin Viard, l’épouse trompée, dont on ne sait pas exactement si elle craint surtout de perdre son époux bien-aimé ou son rang, elle qui semble venir d’un milieu modeste, en témoigne son réel prénom qu’elle a tronqué par snobisme et ses rapports avec sa mère, aux goûts jugés douteux, petit à petit, l’intrigue déplace la focale et chaque personnage prend à son tour la place de suiveur et celle de suivi. On pourrait d’ailleurs reprocher au film quelques grosses ficelles dans les filatures, qui malgré leur manque de discrétion ne sont jamais repérées.

Mais dans l’ensemble, on se laisse happer par ce petit jeu pervers où chacun(e) dispose d’atouts dans sa manche pour faire tomber les autres. Cette obsession à maintenir les apparences quoi qu’il en coûte, y compris dans les situations les plus absurdes (la réplique sur le vin à l’irruption de la police), devient savoureuse à observer, avec le même plaisir un peu coupable qui nous animerait devant une forme de téléréalité de luxe. Le scénario, bien ficelé, anime ses personnages comme des marionnettes qui n’auraient pas conscience de leur propre fils, ce qui les rend prêtes à tomber dans les pièges qui nous sont dévoilés toujours avec juste un temps d’avance pour nous maintenir en haleine. La malignité de l’âme humaine se cache partout, et chaque personnage même secondaire a plusieurs visages, de sorte qu’on ne sait jamais à première vue de qui il faudrait se méfier. Du point de vue du jeu, ce sont surtout les interprétations féminines que l’on retient, des mines figées de Karin Viard dont on sent bouillonner les colères ou les joies malsaines derrière les sourires de façade, aux apparitions d’Évelyne Buyle, la lectrice pot de colle de la bibliothèque, en passant par l’excès de confiance de Tina (Laetitia Dosch), un peu trop sûre de sa séduction sur le chef d’orchestre désabusé (Benjamin Biolay). S’il n’est pas révolutionnaire, Les Apparences tient son rang et procure un divertissement noir et élégant.

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