« In the Mood for Love », les silences du désir

Mme Chan et M. Chow emménagent en même temps dans deux chambres voisines chez des logeurs de Hong Kong. La secrétaire est mariée à un homme d’affaires qui voyage beaucoup, le journaliste à une femme souvent absente. L’un comme l’autre finissent par soupçonner une infidélité…

Movie Challenge 2022 : un film avec un couple de cinéma que j’adore

Le septième long-métrage de Wong Kar-wai est ressorti en 2022 au cinéma, remettant à l’honneur l’ensemble de la filmographie du cinéaste hongkongais, hélas absent du grand écran depuis 2013. Plus de 20 ans après sa sortie, In the Mood for Love reste considéré comme une des plus belles histoires d’amour impossible du cinéma, et ce pour de multiples raisons.

La plus évidente à l’écran pour qui maîtrise peu l’analyse filmique, c’est l’alchimie remarquable entre Maggie Cheung et Tony Leung, dont le couple de cinéma constitue l’apogée de leurs carrières respectives (la muse du cinéaste se brouillera avec lui lors de leur projet suivant, 2046, et l’acteur obtient pour In the Mood for Love le prix d’interprétation à Cannes). Avec une remarquable économie de dialogues, le duo parvient à émouvoir en faisant palpiter dans les silences l’intensité de l’affection et du désir qui finissent par unir ces personnages d’abord tout en réserve et en convenancse. Le titre québécois du film, que nous empruntons pour cet article, est d’ailleurs peut-être plus juste et approprié que le titre international : initialement, ni M. Chow ni Mme Chan ne paraissent vraiment disposé(e)s à ressentir une émotion amoureuse, chacun(e) concentré(e) sur son travail et habitu(e) à peupler ses moments de solitude liés à l’absence récurrente du conjoint ou de la conjointe. Plutôt discret(e)s, solitaire(s), légèrement embarrassé(e)s lorsqu’il/elle se croisent, mais aussi soumis(e) au contrôle moral de la société représenté par les remarques intrusives de leurs logeur/euse respectif/ve, en particulier de celle de Mme Chan, le contrôle social étant toujours plus important envers les femmes, leurs rapports ne consistent d’abord qu’en des croisements furtifs, le plus souvent dans l’escalier ou dans la ruelle en bas de l’immeuble.

Toute la réalisation consiste à jouer des différents moyens possibles pour créer la naissance du sentiment amoureux entre les personnages d’une manière palpable pour les spectateurs/trices. D’abord, grâce à une mise en scène qui s’appuie sur des décors en nombre restreint et souvent constitués par des espaces réduits pour produire une proximité des corps et des échanges de regards. Mais également par un travail de costumes qui met en valeur les interprètes et les rend particulièrement séduisant(e)s. Ensuite par une mise en lumière qui s’appuie sur des teintes chaudes et le jeu des ombres pour créer une ambiance tamisée propice au rapprochement, et également un travail important sur les éléments naturels, en particulier la pluie, qui vient symboliser l’épanchement impossible des sentiments : les averses récurrentes forcent les personnages à se réfugier au même endroit, le bruit de la pluie qui couvre en partie leur conversation permet de les isoler du reste du monde, et à mesure que l’endiguement des émotions devient plus difficile, c’est comme il se mettait à pleuvoir de plus en plus fort. Qui plus est, le cinéaste joue d’un effet de ralenti récurrent à chaque fois que les personnages sont en présence l’un de l’autre, même très brièvement, pour faire ressentir cet effet de suspension du temps qui peut survenir en présence d’un être qui produit sur nous un certain effet. Même la musique est mise au diapason, avec un thème récurrent sublime qui reste en tête, imprime une identité forte au film et obsède peu à peu comme la pensée de l’être aimé et inaccessible.

Le film aurait pu rester une magnifique histoire d’amour impossible très bien incarnée et mise en scène, mais celle-ci est rendue d’autant plus forte et déchirante d’une part en choisissant de garder la relation intégralement platonique, du moins dans ce qui est montré à l’écran (mais les remarques répétées des personnages sur le fait qu’ils ne vont pas devenir comme leurs conjoints infidèles incitent à penser qu’il ne se passe rien de plus charnel hors champs) et d’autre part grâce à des scènes de fiction dans la fiction, des moments durant lesquels les personnages jouent à incarner les conjoints absents ou eux-mêmes dans une version future afin de répéter des conversations qui pourraient avoir lieu plus tard, comme pour s’entraîner à dire les bonnes choses mais aussi pour apprendre à domestiquer les émotions qui pourraient surgir dans de telles situations. Ce sont souvent ces scènes, que rien n’annonce comme telles et qui pour les spectateurs/trices introduisent un moment de flou, de flottement avant de comprendre qu’il ne s’agit que d’un dialogue joué, qui produisent chez les personnages les émotions les plus incontrôlables, et donc à leur suite les scènes les plus bouleversantes à observer. Extrêmement subtil et élégante dans tous ses aspects, In the Mood for Love a effectivement tous les atouts pour rester dans l’histoire comme une des romances les plus poignantes et remarquables du cinéma.

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